INDE - Pour approfondir - Orissa, Noël 2007 - Des attaques antichrétiennes préméditées
Bulletin EDA n° 483 du 16/04/2008
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Auteur : P. Camille Cornu, MEP
Pour les communautés chrétiennes du district de Kandhamal, dans l’Etat d’Orissa, la célébration de Noël 2007 s’est transformée en cauchemar, les chrétiens, y compris les prêtres et les religieuses, fuyant dans la forêt les attaques de fondamentalistes hindous déterminés à les terroriser. S’appuyant sur le rapport rédigé par l’archevêque catholique de Cuttack-Bhubaneswar, le P. Camille Cornu, MEP, en mission en Inde depuis plusieurs dizaines d’années, revient sur ces événements. Décryptage d’attaques antichrétiennes préméditées.
L’Orissa, l’un des quelques 29 Etats de l’Inde, est situé sur la côte Est du pays, au sud de Calcutta (Kolkata), et compte quelque 37 millions d’habitants, dont moins de 1 % sont catholiques. Selon le Hindustan Times du 25 janvier 2007, l’Inde compte quelque 1 028 000 000 habitants, tous plutôt religieux. Une étude du Center for the Study of Developping Societies révèle que 93 % des Indiens, toutes religions confondues, croient en Dieu, 67 % se rendent dans des temples, des mosquées ou d’autre lieux de cultes, 53 % prient régulièrement. Et, contrairement aux idées reçues, les Indiens éduqués des villes sont plus religieux que les Indiens illettrés des campagnes ! Les Indiennes citadines sont plus religieuses que celles des campagnes, mais, comme ailleurs cette fois, les jeunes sont moins enthousiastes pour la religion. Cette étude révèle que, depuis quelques années, chacun a pu remarquer un extraordinaire renouveau des religions, toutes classes confondues.Une autre étude, produite par la Pew Foundation (basée aux Etats-Unis) en 2007 et publiée par The Hindu du 11 décembre 2007, donne d’intéressantes précisions sur la psychologie des Indiens. Ils sont ceux qui, au monde, sont les plus convaincus que leur culture est supérieure à toutes les autres. À la question : « Nos peuples ne sont pas parfaits mais notre culture est supérieure aux autres. D’accord / pas d’accord ? », 93 % répondent positivement, dont 64 % sans aucune réserve. Ce qui place bien loin derrière les 18 % de Japonais et les 20 % de Chinois qui répondent par l’affirmative à cette même question. Pourtant, à la question : « Notre style de vie doit être protégé des influences extérieures. D’accord / pas d’accord ? », 92 % des Indiens répondent par l’affirmative. Et l’auteur de l’article de The Hindu de conclure sur un ton sarcastique : « Paradoxalement, notre vanité n’a d’égale que notre complexe de persécution. » Est-ce ce complexe de persécution qui est la cause des attaques répétées contre les chrétiens qui sont constatées depuis plusieurs années, plus exactement depuis l’arrivée au pouvoir de l’extrême-droite hindoue ? Selon le GCIC (Global Council of Indian Christian), au cours de ces 23 derniers mois, il y aurait eu 500 attaques perpétrées contre des chrétiens en Inde. Elles seraient le résultat, dit le GCIC, de la « sinistre haine religieuse distillée par l’hindutva ». Quand j’étais en paroisse, un ami hindou me disait : « Vous, les chrétiens, vous êtes comme nous, mais les musulmans… » Dirait-il la même chose aujourd’hui ? Les temps ont changé et les ravages du fondamentalisme hindou sont passés par là, semant tensions et agressivité entre les religions. Je ne parlerai ici que des attaques de Noël 2007 dans l’Etat d’Orissa, mais ce ne sont pas, hélas, les seules, même si elles ont été particulièrement brutales. C’est dans le même Etat qu’en janvier 1999, le pasteur Graham Staines a été brûlé vif dans sa voiture avec ses deux enfants. Soignant les lépreux, il était supposé profiter de leur faiblesse supposée pour les « convertir ». Que s’est-il passé dans le district de Kandhamal, en Orissa, à Noël ? Dans le district de Kandhamal, les chrétiens d’un groupe aborigène (tribal) particulier constituent 18 % de la population incriminée. Un leader hindou y a établi un ashram en 1960. Il est connu pour « ramener » les chrétiens à l’hindouisme, oubliant que ces aborigènes n’ont jamais été hindous mais animistes. En mai 2005, il a organisé une grande célébration pour la « reconversion » de quelque 350 chrétiens de ce groupe aborigène, créant aussi une association pour protester contre les « discriminations positives » accordées aux chrétiens originaires des milieux aborigènes. La genèse des agressions Tout a commencé au village de Bamudigam, dans le district de Kandhamal, le 24 décembre, quand, vers 8 heures du matin, un groupe de fondamentalistes hindous a arraché les décorations mises en place avec les permissions de l’administration locale pour la célébration de Noël. En l’espace de quelques minutes, un groupe de personnes est arrivé avec des sabres, des fusils, des bâtons et d’autres armes. La raison invoquée : le fondateur de l’ashram, Swami Lakshmananda Saraswati, aurait été attaqué par des chrétiens, accusation que le cardinal Toppo qualifiera plus tard d’infondée. À 14 heures, un groupe de quatre à cinq cents personnes a attaqué l’église paroissiale de Balliguda. A 22 heures, elle était en cendres, ainsi que le presbytère, le couvent, le dispensaire et deux foyers d’étudiants. La même troupe est ensuite partie en ville pour détruire les églises des chrétiens baptistes et pentecôtistes. Puis les attaques ont continué un peu partout. Dans la nuit de Noël, des engins explosifs ont été jetés sur l’archevêché de Bhubaneswar – sans faire de dégâts. Selon les informations disponibles sur les sites Internet, les attaques ont continué selon un plan qui ne peut qu’avoir été méthodiquement établi. Une délégation dirigée par le secrétaire de la conférence des évêques catholiques d’inde a été reçue par la présidente de l’Inde, Shrimati Pratibha Devisingh Patil, le 11 janvier 2008. La Conférence épiscopale avait établi la liste des destructions connues à cette date : huit églises détruites ainsi que 50 chapelles de villages, cinq couvents, cinq presbytères, quatre foyers d’étudiants, deux centres de formation, une léproserie, plus des véhicules et matériels divers, de l’argent volé et 600 maisons de chrétiens incendiées. Un peu partout les maisons et les biens des chrétiens ont été sélectionnés parmi les autres pour être détruits. Dans la seule paroisse de Barakhama, 400 maisons de chrétiens ont brûlé et cinq chrétiens ont été tués. La maison de formation des capucins a été totalement détruite. Quand le cardinal Toppo, lui-même d’origine aborigène, a visité la région, les 29 et 30 janvier 2008, quelque 2 000 personnes vivaient encore dans des camps. Le gouvernement, via la Croix-Rouge locale, leur assure le nécessaire, plus un pécule de 10 000 roupies (200 euros au mieux) en dédommagements et il doit aussi s’occuper de les reloger. Face à ces attaques, les chrétiens ont pris la fuite dans la forêt avec leurs enfants et les religieuses pour échapper à leurs persécuteurs. Plus de quinze jours après, beaucoup n’osaient pas encore revenir dans leurs villages car les attaquants y étaient encore actifs. L’archevêque de Cuttack-Bhubaneswar note dans son rapport que des chrétiens ont été arrêtés afin d’apaiser les fondamentalistes. Lors de la visite du cardinal Toppo, fin janvier 2008, les chrétiens le suppliaient d’intercéder auprès des autorités civiles pour les faire libérer. Le gouvernement local a refusé aux ONG chrétiennes d’apporter des secours et s’est réservé ce privilège avec toute l’efficacité que chacun lui connaît. Les chrétiens étaient d’autant plus effrayés de revenir qu’ils étaient soupçonnés, en plus, de soutenir des mouvements communistes d’extrême-gauche, connus comme maoïstes et qui, de fait, sévissent en milieu aborigène et dalits. Qui sont les auteurs des attaques ? L’archevêque de Cuttack-Bhubaneswar note dans son rapport que les groupes armés des fondamentalistes appartiennent au Sangh Parivar, nébuleuse hindoue englobant plusieurs organismes qui professent une idéologie d’extrême intolérance, de haine et de violences antichrétiennes et antimusulmanes. Ceux qui ont perpétré ces crimes venaient d’autres villages afin de ne pas être reconnus et ont rapidement disparus une fois leurs méfaits commis. Raison invoquée pour les attaques : le prosélytisme offensif des missionnaires chrétiens. Qu’en est-il ? Une délégation de la Commission nationale pour les minorités (NCM) s’est rendue sur les lieux des attaques du 6 au 8 janvier dernier. Elle a d’abord noté qu’il faudra des mois sinon des années pour que les chrétiens se sentent de nouveau en confiance et ensuite que l’administration semblait vouloir expliquer ce qui s’était passé par un règlement de compte entre deux tribus aborigènes ou bien entre aborigènes et dalits. Pourtant, ces groupes avaient vécus en bons termes jusque là et de toute manière, comment justifier que seuls les lieux de cultes et les maisons de chrétiens aient été attaqués ? Deuxièmement : après l’accession au pouvoir de l’extrême-droite hindoue, les chrétiens ont régulièrement été accusés de convertir les pauvres par « des moyens frauduleux ». Le soi-disant tolérant ex-Premier ministre Vajpayee, après avoir assuré de la protection de l’Etat les chrétiens aborigènes du Gujarat en décembre 1998 et 1999 (Noël déjà !), n’en appelait pas moins à un débat national sur les conversions ! Le seul et unique problème de l’Inde serait donc les conversions au christianisme et éventuellement à l’islam. On oublie que les chrétiens sont la seule communauté dont le pourcentage a diminué au niveau national entre les deux recensements de 1991 et 2001 (passant de 2,40% à 2,34 %). Il semble pourtant clair qu’il y a eu des conversions dans le district de Kandhamal. Le recensement de 1991 indiquait une population chrétienne de 75 597 et celui de 2001 de 117 950. Un accroissement substantiel, mais il n’existe aucune preuves ni plaintes que cet accroissement soit dû à quelque pression que ce soit ou qu’il a eu pour cause des avantages pécuniaires. Troisièmement : il y a en Orissa une loi anti-conversion curieusement appelée « loi pour la liberté de religion ». Elle est en place depuis 40 ans. Les membres de la Commission pour les minorités ont interrogé les autorités du district et les responsables du Secrétariat aux Affaires intérieures de l’Etat d’Orissa pour savoir si des cas de conversions par la force ou pour avantages pécuniaires dans les dix années passées avaient été rapportés. Pas un seul cas n’a été signalé. La Commission a demandé aux autorités religieuses si elles gardaient des registres de baptêmes. C’est évidemment le cas mais il a été répondu que personne n’avait demandé à les consulter et que, à plus forte raison, aucune autorité religieuse n’avait été convoquée par les autorités civiles pour des cas concernant des conversions. Il est donc évident pour la NCM qu’il n’y a aucune justification à la campagne anti-conversion de l’extrême-droite hindoue. Tout était planifié Dès le 22 décembre, les autorités religieuses avaient informé le sous-préfet que des troubles se préparaient pour Noël, qu’une grève (bandh) était annoncée pour les 25 et 26 décembre et elles demandaient que des mesures soient prises. Tout fut promis mais rien ne fut fait et, comme indiqué plus haut, le 24 décembre, un groupe de 150 à 200 personnes exigea qu’une arche soit enlevée. La nouvelle que Swami Lakshmananda avait été attaqué par un groupe de chrétiens mit le feu aux poudres et des discours incendiaires enflammèrent les gens d’une tribu particulière qui auraient abattu 2 000 arbres le long de la route pour empêcher la police, en eut-elle envie, d’aller dans les lieux où les églises chrétiennes et autres lieux de prière, ainsi que les maisons des chrétiens, étaient attaqués. La commission a demandé aux autorités civiles comment tant d’arbres pouvaient être abattus en si peu de temps sans une longue planification et comment elles pouvaient avoir ignoré une activité illégale de cette ampleur ; aucune réponse convaincante n’a été fournie. Il est clair que de telles destructions dans des lieux difficiles à atteindre ne peuvent qu’avoir été minutieusement planifiées et exigent une importante main-d’œuvre. Il est difficile de comprendre pourquoi les autorités civiles n’ont pas pris les mesures nécessaires pour diffuser des informations sur la situation. Conclusion par l’archevêque de Cuttack-Bhubaneswar : « 1.) L’administration civile n’a pris aucune mesure pour prévenir les troubles et en conséquence a été incapable de les contrôler.2.) Le moment venu, ou bien les forces déployées étaient insuffisantes ou bien elles n’avaient pas le pouvoir de prendre sur place les décisions qui s’imposaient.3.) Les fondamentalistes circulaient librement dans des camions et autres véhicules en criant des slogans tels que « Victoire à Ram ! Victoire au Bajrang Dal ! ». Les destructions ont continué sans entraves.4.) Jusqu’ici (mi-janvier), personne n’a été interpellé, bien que des attaques ont eu lieu en présence de la police.5.) La plupart des prêtres, pasteurs et religieuses du district de Kandhamal se sont réfugiés dans la forêt. De fait, à ce jour, les fondamentalistes les recherchent encore.6.) Les chrétiens qui ont déjà été attaqués et ceux qui pourraient l’être craignent, avec de bonnes raisons, d’être abandonnés à la merci des fondamentalistes. En général, je dirais que l’administration a lamentablement échoué à prendre les mesures nécessaires pour prévenir des destructions sans précédent d’établissements chrétiens de la communauté chrétienne de Kandhamal. » Les médias n’ont pas fait la une de ces événements, loin de là. Ceux-ci ont été au mieux rapportés en pages intérieures. Même les propagateurs de la haine contre les chrétiens reconnaissent que 20 % des services sociaux en Inde sont administrés par les chrétiens, qui ne représentent que 2,3 % de la population. Un bon nombre d’institutions prestigieuses – écoles, universités, hôpitaux – sont dirigées par eux. Mais quand les membres pauvres et marginalisés de l’Eglise sont brutalisés, les anciens élèves qui ont bénéficié d’une bonne formation dans nos écoles et collèges et qui occupent de hautes positions dans l’administration n’ont pas bougé le petit doigt pour parler au nom de l’Eglise. En serait-il de même si les écoles où étudient les enfants des puissants de ce monde étaient attaquées ? Bangalore, mars 2008