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BHOUTAN - L’ouverture du royaume à la démocratie ne signifie pas l’établissement de toutes les libertés associées à un régime démocratique

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24 mars 2008, Bumtang : file d'attente devant un bureau de vote

24 mars 2008, Bumtang : file d'attente devant un bureau de vote

Le 24 mars dernier, environ 80 % des 318 000 électeurs du royaume du Bhoutan sont allés voter pour parachever un processus de démocratisation initié en 2006 par le roi Jigme Singye Wangchuk (1). Monarchie absolue depuis 1907, le royaume fonctionne désormais sous un régime de monarchie constitutionnelle, les électeurs ayant donné une très forte majorité (44 sièges sur 47) au Druk Phuensum Tshogpa (Parti de l’harmonie du peuple), dirigé par un ancien Premier ministre très populaire, Jigmi Thinley. Le chef de l’Etat demeure le roi Jigme Khesar Namgyal Wangchuck, âgé de 28 ans et monté sur le trône après l’abdication de son père. Pour un certain nombre de chrétiens connaissant bien ce pays où le bouddhisme a rang de religion d’Etat, ces élections sont une bonne chose mais ne résolvent pas toutes les questions en suspens, notamment celles de la liberté religieuse.

Mgr Stephen Lepcha est évêque du diocèse catholique de Darjeeling, en Inde. Le territoire de son diocèse couvre le Bhoutan et, si aucun prêtre catholique ne vit de manière permanente dans ce petit royaume himalayen, des échanges ont lieu régulièrement avec une dizaine de familles catholiques installées au Bhoutan (2). « Nous nous assurons qu’elles puissent recevoir l’Eucharistie au moins une fois par mois. Les plus hautes autorités du royaume nous connaissent ; elles savent ce que nous faisons et nous agissons avec discrétion. Il ne s’agit certainement pas de nous manifester sur les places publiques », explique Mgr Lepcha, tout en qualifiant les élections qui viennent de se dérouler de « moment historique ». Selon lui, le succès des élections du 24 mars est à mettre au compte de « la culture profondément ancrée » des bouddhistes du Bhoutan, notamment de « leur respect pour l’égalité entre les hommes et la nature ».

Si la Constitution provisoire garantit la liberté d’expression, de religion et la diversité culturelle, le gouvernement en place ne tolère pas d’autres religions que le bouddhisme. Cela n’empêche pas, poursuit l’évêque catholique, que la quasi-totalité des élites bhoutanaises ont (aient ?) étudié dans les écoles et les universités catholiques de Darjeeling. Elles ont ainsi eu d’« amples opportunités » pour connaître le christianisme. « Elèves ou étudiants, ils ont pris part avec enthousiasme aux programmes et aux célébrations que nous proposons dans nos établissements et je suis certain que cela a un impact positif sur leur esprit », précise l’évêque, ajoutant que, devenus hauts fonctionnaires ou ministres, ces anciens élèves se montrent ouverts à l’Eglise. « Le système actuel les empêche toutefois de manifester qu’ils nous apprécient. Nous devons respecter cela et nous montrer discrets », explique-t-il, précisant que, si le devoir de tout chrétien est de proclamer la bonne nouvelle de l’Evangile, l’objectif du diocèse de Darjeeling au Bhoutan, en termes d’évangélisation, « est de témoigner de la puissance de l’amour de Dieu et non de montrer notre force ». Mgr Lepcha espère que la culture bhoutanaise permettra à ce pays de faire face aux défis auxquels toute jeune démocratie est confrontée.

Pour le Rév. Pushplal Timsina, pasteur pentecôtiste bhoutanais d’origine népalaise, exilé en Inde, la conversion à la démocratie du roi est loin d’être aussi positive que peuvent le laisser croire les apparences. Soulignant le fait que la liberté religieuse n’est, dans la pratique, pas garantie dans le royaume, il affirme que les élections du 24 mars sont « un rideau de fumée pour enraciner dans les nouvelles institutions un édifice théocratique au service du bouddhisme ». « Concrètement, poursuit-il, l’interdiction des religions autres que le bouddhisme va demeurer sous le régime démocratique et plus de 20 000 chrétiens et 200 000 hindous continueront de subir l’hégémonie du bouddhisme. » Le combat pour la liberté religieuse mené « par le passé sous la tyrannie d’Etat » continuera et dévoilera « la farce que représente leur démocratie », a-t-il ajouté.

Des attentats à la bombe commis en janvier dernier à Thimphu, capitale du Bhoutan, et dans trois autres localités du royaume montrent que le problème des réfugiés reste entier (3). Trente ans avant les élections de mars 2008, le roi du Bhoutan avait cherché à mettre en place un pays conforme à son slogan politique d’alors « une nation, un peuple », provoquant les protestations puis, en 1988, l’exil forcé d’une grande partie de la minorité ethniquement népalaise et de religion hindoue. Depuis cette date, ce dossier n’a jamais pu être refermé, plus de 170 000 réfugiés népalais du Bhoutan vivant toujours dans des camps situés au Népal (4). A l’intérieur du Bhoutan, les équilibres restent fragiles. En témoigne l’écart entre la population officiellement prise en compte par Thimphu (670 000 habitants) et la population estimée du royaume (2,3 millions d’habitants). Les Drukpas, bouddhistes d’origine tibétaine, sont au pouvoir et ne veulent pas reconnaître le droit à vivre au Bhoutan des Lhotshampas, d’origine népalaise, implantés dans la partie sud du pays.

(1) Voir EDA 467.
(2) Voir EDA 465.
(3) Voir EDA 479 (à la rubrique ‘Pour approfondir’).
(4) Voir EDA 385, 389, 391, 396, 434, 449.