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Asie du Sud - Sri Lanka

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« Nous ne vivons pas dans le passé » - R. Sampanthan, homme politique tamoul et leader de l’opposition

« Nous ne vivons pas dans le passé » - R. Sampanthan, homme politique tamoul et leader de l’opposition

15/09/2016

Sept ans après l’anéantissement de la rébellion des Tigres de libération de l’Eelam tamoul (LTTE), le Sri Lanka affiche sa volonté de se développer tout en favorisant la réconciliation entre les différentes communautés ethniques et religieuses qui le compose. Mais la mémoire du conflit ethnique reste à vif. D’après les organisations indépendantes, ...

... entre 40 et 70 000 civils tamouls ont été tués, en grande majorité sous les feux de l’armée gouvernementale, durant les cinq derniers mois de la guerre qui s’est achevée le 18 mai 2009. Les autorités n’admettent pas les massacres ; seules les exactions des rebelles Tigres sont mises en lumière. Fin 2015, le Haut Commissariat aux droits de l’homme de l’ONU a réitéré au Sri Lanka l’exigence d’ouvrir une enquête crédible sur les atrocités commises. Le gouvernement du nouveau président Maithripala Sirisena, élu en janvier 2015, incarne l’espoir du changement dans un pays meurtri par la guerre. Mais les progrès restent lents.

Dans ce contexte, le député Rajavarothiam Sampanthan émerge aujourd’hui comme le plus important leader de la minorité tamoule au Sri Lanka. Agé de 83 ans, à la tête de l’opposition et de l’Alliance des partis tamouls (TNA, Tamil National Alliance), ce politicien a traversé trois décennies de guerre civile. Dans son bureau au Parlement de Colombo, R. Sampanthan accepte de nous rencontrer et de livrer son regard sur l’évolution de son pays. Si l’évocation du passé reste délicate, l’homme politique souhaite se tourner vers l’avenir pour construire une société plus juste.


Eglises d’Asie : La dernière fois que je vous ai rencontré à Colombo, le 1er mars 2009, en pleine guerre, vous étiez inquiet pour votre sécurité. Aviez-vous peur de vous faire assassiner ?

R. Sampanthan : A cette époque, il y avait beaucoup d’incidents et personne ne se sentait en sécurité. Aujourd’hui, les lois sont respectées. Les gens n’agissent plus en toute impunité en croyant être au-dessus des lois. C’est un changement positif.

Pourriez-vous expliquer ce qu’il s’est passé en 2009 et si, comme vous le dénonciez à l’époque, un « génocide » était à l’œuvre contre les Tamouls ?

On ne peut nier que les Tamouls ont été l’objet d’attaques dans ce pays, avant et après l’émergence du LTTE. A tel point qu’un grand nombre de civils tamouls ont fui le pays. Des experts internationaux ont observé que ces attaques étaient à caractère génocidaire, parce qu’elles étaient régulières. Elles survenaient par intervalles, et cela quand les Tamouls réclamaient leurs droits.

Mais je me sens aussi concerné par ce qui est en train de se passer aujourd’hui et par l’avenir. Nous ne vivons pas dans le passé. Les choses ont changé, même si ce n’est qu’un début et qu’il reste beaucoup à faire.

Mais n’est-il pas nécessaire de rétablir d’abord la vérité sur le passé pour pouvoir envisager l’avenir ?

Bien sûr, c’est nécessaire. Nous avons besoin de nous assurer que ces événements ne se reproduiront jamais. La communauté internationale a joué un rôle en ce sens. Le Conseil des droits de l’homme des Nations Unies a adopté plusieurs résolutions en 2012, 2013, 2014 et 2015. En substance, il est demandé que la vérité soit faite et que la justice soit rendue sur les bases de cette vérité. Il doit y avoir réparation et des actions doivent être entreprises pour garantir la non-récurrence des faits. Cette résolution du Conseil des droits de l’homme a été parrainée par le Sri Lanka et elle sera mise en œuvre, avec la mise en place d’une solution politique au conflit passé du Sri Lanka.

Le sujet de la guerre est toujours tabou. Il n’y a aucun chiffre officiel sur le nombre de personnes tuées à la fin de la guerre. Pourquoi ?

C’est un processus difficile. Beaucoup de gens sont morts, cela ne fait aucun doute. Au moins 15 à 20 000 personnes sont portées disparues. On ne sait pas ce que ces gens sont devenus, ni même s’ils sont morts ou vivants. Ce sont des gens qui se sont rendus à l’armée, ou ont été fait prisonniers par l’armée et les groupes paramilitaires. Ces faits ont été enregistrés par les commissions d’enquête. Le gouvernement s’est engagé à mettre en place un bureau des personnes disparues pour enquêter et trouver une issue acceptable.

Les progrès sont lents : année après année, de nouvelles commissions enregistrent les plaintes des familles qui n’ont toujours pas réponse sur leurs proches disparus...

En effet. Un certain nombre de commissions ont été nommées et n’ont pas pu donner d’informations et de résultats clairs. C’est un problème qui doit être résolu, et la communauté internationale l’exige également. La réconciliation nationale ne peut se faire que si ces questions sont réglées. Des familles ont perdu un mari, un fils, un frère. Elles ont besoin d’accepter la réalité pour continuer leur vie, et il faut les soutenir pour faire ce chemin et trouver un moyen acceptable de refermer ce chapitre.

Comment l’histoire doit-elle se souvenir de l’organisation du LTTE ?

Les Tamouls n’ont jamais eu recours à la violence. En 1956, en 1958, en 1961, en 1977 et en 1981, ils ont été la proie de la violence, et en 1983 d’une manière extrême. Le LTTE est une organisation qui est née en résultat de ces violences contre les Tamouls, mais aussi parce que le pouvoir cinghalais n’a pas respecté ses engagements pour assurer l’avenir politique du peuple tamoul. Face à la discrimination permanente des Tamouls en matière d’emploi, d’éducation et d’accès économique, le LTTE a émergé. Les Tamouls n’étaient pas traités en citoyens égaux dans ce pays. C’est dans ces circonstances que le LTTE a commencé une lutte armée. Mais au fil de ce combat, le LTTE a eu recours à des méthodes inacceptables, notamment les attentats contre les civils. Les Tigres ont non seulement été bannis par le Sri Lanka, mais aussi par la communauté internationale. (Le LTTE a été classé comme organisation terroriste par de nombreux pays - NDLR). Ils ne respectaient ni la démocratie ni les droits de l’homme.

Connaissiez-vous Velupillai Prabhakaran, le leader des rebelles qui a été tué à la fin de la guerre sur le champ de bataille ?

Oui, je l’ai connu. Je l’ai rencontré, en particulier à Kilinochchi (l’ancienne capitale des rebelles tamouls - NDLR). J’ai toujours tenté de le persuader de revenir à la voie des négociations d’une façon constructive et positive, afin de trouver une solution politique à la question tamoule. Il fallait que les Tamouls deviennent des citoyens à part entière dans un Sri Lanka unifié et indivisible, qu’ils puissent jouir sur leurs terres historiques d’un pouvoir politique et mener leur vie dans la dignité et le respect.
Prabhakaran attachait trop d’importance à son pouvoir militaire, un pouvoir qu’il avait la capacité de diriger contre les forces gouvernementales. Il en a été trop dépendant, sans respecter les règles de base quand vous vous battez pour une cause juste. Mais, à présent, ce chapitre est terminé...

Aujourd’hui, pensez-vous que le gouvernement en place à Colombo soit sincère dans le processus de réconciliation ?

Ce gouvernement a de lourdes responsabilités. Car le Sri Lanka a été dirigé jusqu’en 2015 par un gouvernement qui n’a résolu aucun des problèmes. Du coup, il y a encore beaucoup à faire aujourd’hui, mais ce gouvernement fait preuve d’une réelle volonté pour restaurer la normalité dans la vie des gens. Les Tamouls pensent qu’il n’y a pas eu suffisamment de choses réalisées en leur faveur, et je suis d’accord avec eux. Mais je ne peux pas dire que rien n’a été fait. Par exemple, le gouvernement s’engage pour dégager des fonds spéciaux pour reconstruire le Nord et l’Est qui ont été dévastés par la guerre.

Les Tamouls ne sont pas encore bien traités. Par exemple, les jeunes ne trouvent pas de travail alors que les membres des autres communautés (les Cinghalais et les Musulmans) obtiennent des emplois. Nos jeunes sont en colère et blessés d’être ainsi ignorés, alors qu’ils ont voté pour ce nouveau gouvernement. Il y a encore des domaines où les Tamouls ressentent injustices et discriminations. Cela ne peut plus durer.

Notre peuple doit obtenir des emplois, des maisons, une réhabilitation et la possibilité de recommencer l’agriculture et la pêche... Ainsi, l’armée doit rendre les terres qu’elle occupe et qui appartiennent aux civils tamouls. Certes, l’armée ne doit pas abandonner les enjeux sécuritaires mais elle doit arrêter de s’impliquer dans certaines activités et de participer au commerce, à la pêche ou à l’agriculture. Cela aussi ne peut plus durer. Le gouvernement doit agir rapidement par rapport à ces enjeux, et une solution politique acceptable doit être prise en faveur des Tamouls.

Pensez-vous que le gouvernement acceptera un jour la solution politique du fédéralisme, demandée par votre parti et par de nombreux Tamouls ?

Nous demandons une solution politique représentée par les orientations constitutionnelles et politiques qui prévalent dans de nombreux pays de la planète où vivent des sociétés plurilingues et multiculturelles, avec des peuples aux identités distinctes. C’est le cas en Inde, en Suisse, au Canada, en Australie, et même au Royaume-Uni... Nous souhaitons des arrangements constitutionnels nous permettant d’exercer un pouvoir politique pour gouverner dans nos régions historiques, sans menacer en aucune mesure l’intégrité territoriale et l’unité du pays. Dans ce but, l’Assemblée constituante a mis en place un comité et nous commençons à travailler. Il s’est passé suffisamment de choses dans ce pays pour que tout le monde réalise l’importance de trouver une solution politique raisonnable et pérenne.

Pensez-vous que les responsables militaires accusés de crimes de guerre, dont certains occupent encore de hautes fonctions au Sri Lanka, seront un jour jugés devant un tribunal ?

Ceux qui ont commis des crimes devront faire face à la justice. Mais il faut peut-être attendre de voir comment les choses prennent forme, parce que si les criminels doivent répondre de leurs actes devant les lois du pays, il est aussi crucial que la population de ce pays soit unie.

La guerre a aussi été un conflit ethnique. Pensez-vous que le racisme n’a plus cours aujourd’hui au Sri Lanka ? Ces questions ethniques ont-elles été dépassées ?

S’il y a une leçon que nous devons retenir après trente ans de conflit et l’immensité des ravages économiques et sociaux, c’est bien que nous devons mettre tout cela derrière nous et commencer un nouveau chapitre. Le nouveau gouvernement semble impliqué pour mener à bien et honnêtement cette transformation. Nous sommes prêts à coopérer pour accomplir ces objectifs, dans l’intérêt de notre peuple et du pays tout entier.

Vous êtes aujourd’hui le principal leader tamoul du Sri Lanka. Vous avez passé plus de cinquante ans à vous battre pour les droits des Tamouls. Que pensez-vous avoir accompli pour eux ?

Je pense que si une solution politique décente est trouvée, et si nous pouvons restaurer le respect et la dignité de notre peuple pour mener en toute sécurité une vie normale, ce sera alors le plus grand accomplissement et c’est tout ce que je souhaite.

(eda/vd)