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Asie du Sud - Sri Lanka

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POUR APPROFONDIR - Une interview exclusive du cardinal Malcolm Ranjith, archevêque de Colombo

POUR APPROFONDIR - Une interview exclusive du cardinal Malcolm Ranjith, archevêque de Colombo

18/12/2014

Agé de 67 ans, archevêque de Colombo depuis 2009, créé cardinal en 2010, président de la Conférence des évêques catholiques du Sri Lanka, Mgr Malcolm Ranjith est une personnalité centrale de l’Eglise catholique de ce pays. Le 29 novembre dernier, à Colombo, il a accordé à Eglises d’Asie l’interview ...

... ci-dessous dans laquelle il présente les enjeux de la visite que le pape François s’apprête à rendre au Sri Lanka du 13 au 15 janvier 2015.

 

Eglises d’Asie : Que représente la visite du pape pour les catholiques du Sri Lanka et pour le pays lui-même ?

Cardinal Malcolm Ranjith : J’ai invité le pape François à venir au Sri Lanka avant même qu’il n’apparaisse au balcon de Saint-Pierre, le jour de son élection, le 13 mars 2013 ! Son prédécesseur s’était rendu en visite sur tous les continents, excepté le continent asiatique. On a coutume de dire que l'Asie est le continent du XXIe siècle ; les principales religions y sont présentes et en sont issues. Il fallait que le pape vienne se rendre compte sur place.

Le pape m’a répondu qu’il viendrait volontiers mais que je devais le lui demander par écrit. Le 15 mars, je l’ai revu et il a réitéré son propos. De retour à Colombo, j’ai demandé à la Conférence épiscopale si une telle visite était opportune. La réponse étant positive, nous avons envoyé une lettre d’invitation au pape. Le gouvernement a été consulté et il a donné son accord en envoyant lui aussi une lettre d’invitation.

Le 8 février 2014, j’étais à Rome pour une rencontre avec les Sri-Lankais de la diaspora. C’est à cette occasion que l’invitation a été rendue publique ; le pape était présent à cette rencontre et il a répondu qu’il espérait pouvoir venir dans notre pays. Enfin, le 3 mai dernier, lors de notre visite ad limina à Rome, le pape a accepté notre invitation.

Que représente la canonisation du Bienheureux Joseph Vaz pour les catholiques du pays ?

Joseph Vaz (1651-1711) est né à Goa, en Inde. Ordonné comme prêtre séculier, il fonde en 1684 une société de prêtres, l’Oratoire de saint Philippe Néri. Il a alors vent des difficultés que les catholiques rencontrent au Sri Lanka, alors sous domination hollandaise, où seul le calvinisme avait droit de cité et où l’Eglise catholique était persécutée. Les fidèles étaient sans prêtre depuis trente ou quarante ans. Il a ressenti un appel à partir aider ces catholiques, lui qui avait la peau sombre et pouvait donc pénétrer l’île sans se faire immédiatement repérer comme l’étaient les missionnaires portugais.

Entré clandestinement dans le Nord de l’île, il a appris le tamoul avant de décider de partir plus au Sud, vers Kandy, à l’intérieur des terres, là où la domination hollandaise ne s’exerçait pas. Arrêté en cours de route, il est emprisonné par le roi de Kandy qui le soupçonne d’être un espion. Mais, une fois en détention, il impressionne ses gardes puis le roi lui-même par sa bonté. Le roi le libère et l’autorise à poursuivre son œuvre de prêtre. Il se rend ensuite à plusieurs reprises et clandestinement sur les côtes, sous contrôle hollandais. Il meurt exténué, à l’âge de 59 ans.

Il est considéré comme l’apôtre du Sri Lanka et il a sauvegardé le trésor de la foi à une époque où celle-ci était gravement menacée par la persécution. Sa réputation de sainteté date d’il y a très longtemps et notre Eglise a demandé sa béatification dès 1737. Il a fallu toutefois attendre la visite de Jean-Paul II à Colombo, le 21 janvier 1995, pour que celle-ci devienne réalité.

Quant à sa canonisation, la Conférence épiscopale a présenté à Rome le dossier d’un miraculé dont la guérison était due à son intercession, mais la commission médicale l’a rejeté. C’est donc le pape François qui a décidé de recourir à la procédure dite de la canonisation équipollente, procédure exceptionnelle qui ouvre la voie à la canonisation sans qu’un miracle ait été dûment constaté. Le pape a signé le décret de canonisation le 17 septembre dernier et il est clair que c’est sa visite au Sri Lanka qui a permis de faire enfin aboutir ce dossier.

L’Eglise à Sri Lanka va avoir son premier saint. J’ai coutume de dire que Joseph Vaz est « la fierté de Goa et le joyau de Sri Lanka ».

La visite du pape s’inscrit dans un climat électoral particulier. Voyez-vous des risques à maintenir cette visite, comme semble vouloir le faire le Saint-Siège ?

Les premières rumeurs à propos de la tenue d’une élection présidentielle anticipée remontent aux mois d’août-septembre derniers. A cette date, tout était déjà bien engagé pour la venue du pape.

En tant que membres de l'Eglise, en tant qu’évêques, nous ne sommes pas impliqués en politique. Des élections sont prévues. Que pouvons-nous y faire ? Nous avons demandé au président de repousser cette élection, sachant qu’à en juger par les précédents scrutins, les élections s’accompagnent toujours de tensions, et même de violences. Mais vous ne faites pas venir le pape à votre convenance, ni n’annulez une telle visite d’un claquement de doigts !

Aujourd’hui, nous, les évêques, nous sommes face à un dilemme : soit nous demandons le report de la visite papale, soit nous faisons confiance à Dieu. Vous comprendrez que bon nombre d’entre nous veuillent aller de l’avant et que cette visite ait lieu aux dates prévues.

Mais pour nous Sri-Lankais, il y a une autre contradiction à vouloir repousser la visite du pape : nous disons sans cesse que nous sommes un pays riche d’une civilisation ancienne et prestigieuse, que la composante religieuse de notre société y est essentielle, et pourtant nous faisons le constat que notre pays est violent, que les violences y sont fréquentes. Il y a là comme une faiblesse spirituelle. Dans bien d’autres pays à travers le monde, des élections ont lieu et elles ne donnent pas lieu à des explosions de violence.

Si nous disons au pape de ne pas venir, de repousser son voyage, nous disons à notre peuple – et au monde entier – que nous ne sommes que capables de pérorer à propos de la grandeur de notre civilisation mais qu’en réalité, nous nous complaisons dans la violence. Je souhaite que les choses soient prises à l’envers : montrons que nous nous comportons comme des êtres humains et que nous ne sommes pas des barbares mal dégrossis. C’est le discours que je tiens à ceux qui sont actuellement au pouvoir comme à ceux qui sont dans l’opposition. Que ces élections soient un catalyseur vers plus d’unité !

Le pape rencontrera les responsables religieux. Parmi ceux-ci, certains responsables bouddhistes ont émis des critiques à propos de la visite du pape, estimant que celui-ci devait présenter des excuses pour les violences exercées contre le bouddhisme par les puissances coloniales qui ont dominé ce pays durant près de cinq siècles. Pouvez-vous nous expliquer ?

Les responsables auxquels vous faites référence sont plus motivés par une action politique que par une réflexion religieuse ou même historique. Les groupes qu’ils représentent sont politiques et vous ne pouvez pas généraliser à l’ensemble de la communauté bouddhique.

En 1994, une polémique a éclaté après la publication du livre de Jean-Paul II Entrez dans l'espérance !. Jean-Paul II écrivait que « la tradition bouddhique et les méthodes qui en découlent possèdent une sotériologie presque entièrement négative » ou bien encore que « les doctrines du salut dans le bouddhisme et le christianisme étaient opposées ».

La première personne qui a critiqué ce livre et ces passages relatifs au bouddhisme a été un Anglais converti au bouddhisme. Un prêtre jésuite a ensuite écrit que le pape devait présenter des excuses pour avoir écrit ces lignes. Au Sri Lanka, un des principaux moines bouddhistes a fait paraître un article dans la presse pour dire que le pape avait parfaitement le droit de présenter ses vues sur le bouddhisme parce que le Seigneur Bouddha lui-même voulait que ses disciples étudient de manière critique ce qu’il enseignait et qu’ils devaient, à leur tour, accepter que leurs propres enseignements soient soumis à la critique.

Nous ne pouvons donc pas généraliser. Cette année, je suis allé à Paris, invité à prendre la parole en tant que représentant de l’Eglise catholique à un colloque organisé à l’Unesco au sujet du bouddhisme dans le monde. A la tribune, j’ai dit que j’étais heureux d’être né dans un pays majoritairement bouddhiste et qu’un bon catholique était par définition une personne qui était capable de respecter l’autre.

Quelles sont les propositions que l’Eglise met en avant pour favoriser la reconstruction de l’unité nationale ?

Le conflit qui a déchiré Sri Lanka durant plus de trente ans n’est pas un conflit religieux. Ce conflit est ethnique, si l’on veut décrire les choses très rapidement. Sri Lanka était une île bouddhiste, puis les Tamouls sont venus de l’Inde voisine, l’islam à travers des commerçants, le christianisme enfin à travers les Portugais, puis les Hollandais et les Anglais. Tous ces groupes ont vécu en bonne intelligence durant des lustres. Durant les 450 ans de période coloniale, les puissances dominantes ont favorisé les minorités. Naturellement, l’indépendance venue, les Cinghalais ont relevé la tête et les Tamouls ont résisté.

Mais les politiciens étant ce qu’ils sont, depuis l’indépendance, le personnel politique n’a cessé de poursuivre des objectifs à courte vue et uniquement favorables à ses propres intérêts, y compris des intérêts personnels. Et cela pour la ruine du bien commun.

En tant qu’Eglise, ce que nous pouvons offrir en tant que groupe minoritaire, c’est une proposition à agir en ayant à cœur les principes de réciprocité, de compréhension de l’autre, de réconciliation et de citoyenneté. Mais les hommes et les femmes politiques de ce pays sont-ils prêts à entendre ce discours ? Rien n’est moins sûr. Les différentes tentatives qui ont été menées au cours de ces quatre dernières décennies n’ont jamais abouti et, si je voulais prendre une image, je dirais : le patient a mal à la tête, nous changeons l’oreiller, mais le mal persiste car nous n’administrons pas de médicament. Or, celui-ci serait : faisons en sorte que les communautés s’asseyent autour de la table et discutent de ce que pourrait être la nouvelle identité de Sri Lanka. Notre mauvaise fortune est qu’aucun homme politique dans ce pays n’a la carrure nécessaire pour entreprendre cela et voir plus loin que la défense de ses intérêts à courte vue.

Nous sommes de plus handicapés par notre Constitution, votée en 1978 pour faire du régime un régime présidentiel (d’ailleurs inspiré de la Constitution de votre Ve République). Pour vous décrire le pouvoir que ce texte donne au président, il suffit de citer celui qui a été son principal inspirateur, J. R. Jayewardene, président de 1978 à 1989. Il a un jour déclaré : « La seule chose que je ne puisse pas faire avec cette Constitution, c’est changer un homme en femme et vice versa. » Cette Constitution permet tous les excès à celui qui a conquis la présidence et tous se battent pour accéder à la magistrature suprême.

La campagne électorale pour les présidentielles est aussi courte qu’intense. On entend ici et là qu’en tant que cardinal et président de la Conférence épiscopale, vous vous montrez très proche du président. Que répondez-vous ?

Je ne peux pas laisser dire cela. Si je vivais dans un pays comme, disons, le Canada ou les Etats-Unis, où chacun jouit de ses droits fondamentaux, j’agirais peut-être autrement. Mais, ici, au Sri Lanka, nous, les catholiques, faisons face à de fortes contraintes.

Lorsque j’étais évêque de Ratnapura (1995-2001), mon diocèse comptait quelque 21 000 fidèles au milieu d’une population de 1 500 000 personnes. En tant qu’évêque, je ne pouvais prendre la parole pour dire des choses qui auraient mis en danger mon peuple. En tant qu’archevêque de Colombo (depuis 2009) et président de la Conférence épiscopale, je me dois de penser à mon peuple. A Colombo, sur six millions de personnes, 700 000 sont catholiques, dont 250 000 sont des Tamouls et le reste des Cinghalais.

On dit que je suis proche de l’actuel président, Mahinda Rajapaksa, mais on peut tout aussi bien dire j’étais proche de son prédécesseur, Mme Chandrika Kumaratunga (1994-2005). Je me dois d’être en contact avec les institutions du pays et ceux qui les président. Si je n’agissais pas ainsi, les mêmes qui me critiquent aujourd’hui me critiqueraient pour être indifférent au sort de mon peuple.

Dans ce pays, vous ne pouvez pas exercer des responsabilités dans l’Eglise sans devenir, d’une certaine manière, un politicien vous-même. J’en veux pour preuve que, ces jours-ci, en pleine campagne électorale, le candidat de l’opposition, Mithripala Sirisena, a demandé à me rencontrer. Je vais le recevoir bien sûr, mais il ne fait pas de doute que le président sortant va immédiatement demander à me voir. Et je le verrai, lui aussi.

Récemment, les pêcheurs de Negombo, une région où les catholiques sont très nombreux, sont venus me voir pour se plaindre amèrement des prix du fuel. Ils m’ont demandé d’intervenir. Je suis allé voir le président car c’est ainsi que les choses se passent ici. Pour autant, est-ce pour régler des questions de prix du pétrole que je suis devenu prêtre ? Non, mais si je refuse d’intervenir au motif que ce n’est pas de mon domaine, alors autant remettre ma démission au pape. Pour le bien de mon peuple, je ne peux faire autrement que d’être impliqué dans la vie de ce pays.

Les catholiques présentent la particularité d’être présents à la fois chez les Cinghalais et chez les Tamouls. Sont-ils aussi divisés entre eux comme on peut le constater ailleurs dans le pays ? Quelle unité existe-t-il entre les évêques ?

En ce qui concerne, l’unité entre les évêques, vous savez que Mgr Rayappu Joseph, évêque de Mannar (NDLR : dans la Province du Nord, à majorité tamoule), et moi-même avons mené plusieurs missions de médiation entre le gouvernement et les Tigres tamouls, dans les années 1980 et 1990. Ces missions communes ne se sont pas arrêtées là. Elles se sont poursuivies jusque dans la dernière phase de la guerre, de 2007 à 2009.

En 2007, j’étais à Rome (NDLR : secrétaire de la Congrégation pour la discipline des sacrements et le culte divin). De retour dans mon pays pour des vacances, je suis allé voir le président [Mahinda Rajapaksa] pour lui dire que j’étais disposé à aller parler aux Tigres, dans leur quartier général de Kilinochchi. Rajapaksa ne pensait pas que mon initiative pouvait aboutir à quoique ce soit mais il a donné ordre à son ministre de la Défense d’alors, le général Sarath Fonseka, de faciliter notre passage vers le QG des Tigres. Je dis ‘notre passage’ car, à nouveau, j’ai fait le voyage avec Mgr Rayappu Joseph.

Notre médiation n’a pas eu de résultat car les leaders des Tigres ne voulaient pas transiger et pensaient qu’ils ne pouvaient que gagner cette guerre. Leur état d’esprit, leur fonctionnement intellectuel était purement et uniquement militaire, sans une véritable pensée politique réaliste. En mai 2009, vous le savez, la guerre s’est terminée par la défaite du LTTE. Mais on ne peut pas dire que j’ai détruit la cause tamoule ou que le président Rajapaksa a détruit la cause tamoule. C’est le LTTE qui, par son intransigeance et sa radicalité, a détruit la cause tamoule.

En tant que minorité, l’Eglise doit-elle adopter un positionnement particulier vis-à-vis du pouvoir politique ?

Vous le rappelez, nous sommes une minorité. C’est la raison pour laquelle je me dois de protéger mon peuple – et il ne s’agit pas ici d’opposer Cinghalais et Tamouls : je suis le pasteur d’un diocèse qui compte deux tiers de Cinghalais et un tiers de Tamouls et ils font tous partie de mon peuple. Mais nous sommes une minorité.

Depuis plusieurs mois, le Sri Lanka est l’objet d’une campagne de la communauté internationale, plus précisément d’une action de l’ONU et des pays occidentaux qui exigent une enquête sur ce qui s’est passé durant la dernière phase de la guerre. Or, dans ce pays, parmi la majorité cinghalaise – et donc bouddhiste –, un grand nombre de personne pensent que cette demande d’enquête est une campagne menée par des chrétiens, des pays chrétiens, contre le Sri Lanka. Nous, en tant que catholiques sri-lankais, nous avons à cohabiter avec les bouddhistes et nous ne pouvons courir le risque d’être traités de « traîtres » par eux.

Quant à l’attitude de la communauté internationale, je voudrais dire qu’elle est contre-productive. En réclamant cette enquête, elle ne fait que pousser les électeurs cinghalais dans les bras de ceux qui, parmi les Cinghalais, tiennent des positions extrémistes. Que cela soit justifié ou non, ce n’est pas à moi de le dire, mais je me dois d’être réaliste. Et j’ajouterais que nous devrions tous l’être. D’un point de vue électoral, toute prise de position orientée dans un sens provoque un renforcement du camp opposé.

Fondamentalement, mon propos est simple : nous voulons que Sri Lanka vive et prospère, et c’est au peuple sri-lankais – et à lui seul – de se prononcer sur son avenir. Nous savons tous que la Constitution doit être changée, que les griefs des Tamouls sont réels, que l’autonomie [des provinces du Nord et de l’Est] est la solution institutionnelle vers laquelle nous devons tendre. Nous le savons et nous l’acceptons. Mais ce n’est pas à la communauté internationale, ni non plus à la diaspora sri-lankaise, de nous dicter ce que doit être notre avenir.

(eda/ra)