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Asie du Sud - Sri Lanka

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Trois morts et de nombreux blessés après une attaque de bouddhistes extrémistes contre des musulmans

Trois morts et de nombreux blessés après une attaque de bouddhistes extrémistes contre des musulmans

17/06/2014

Dimanche 15 juin, l’attaque d’un quartier musulman d’une localité du littoral sri-lankais par des extrémistes bouddhistes a fait trois morts et plusieurs dizaines de blessés. Si le bilan de cette action est le plus lourd qui ait été enregistré ces dernières années, il s’inscrit dans un climat marqué par ...

... une montée des tensions, les agressions et les attaques des bouddhistes nationalistes à l’encontre des minorités religieuses se faisant de plus en plus violentes.

L’incident qui a déclenché les violences serait une altercation entre trois jeunes musulmans et un moine bouddhiste à Aluthgama, ville côtière à majorité musulmane située à une soixantaine de kilomètres au sud de Colombo. Le 15 juin, une marche de protestation a été montée dans cette ville par Bodu Bala Sena (BBS, Force bouddhiste), organisation de moines bouddhistes fondée en 2012, connue pour la virulence de son nationalisme pro-cinghalais et ses prêches haineux à l’encontre des minorités religieuses du pays, que celles-ci soient hindoue, chrétienne ou musulmane. Les moines voulaient punir la communauté musulmane pour l’altercation ayant impliqué l’un des leurs.

Selon les témoignages rapportés par différents sites Internet (la presse nationale sri-lankaise a manifestement reçu des consignes du pouvoir en place pour couvrir a minima cet événement), la manifestation a très rapidement pris une tournure violente, les magasins et les habitations des musulmans du quartier étant attaqués et incendiés. La foule des manifestants bouddhistes s’est ensuite attaquée à une mosquée, gardée par des musulmans. « Ils nous ont attaqués durant deux heures », rapporte un certain Hussein, impliqué dans la défense de la mosquée, qui ajoute : « La police ne s’est pas montrée jusqu’à ce que soient ramassés les premiers morts. » Les forces de l’ordre ne seraient intervenues qu’au petit matin du lundi, après que trois mosquées et plusieurs salles de prière musulmanes aient été détruites par le feu et que des centaines de musulmans soient partis se réfugier à Beruwala, localité touristique et majoritairement musulmane située quelques kilomètres plus au nord. Dans cette même journée de lundi, le gouvernement de Colombo a décrété le couvre-feu sur les deux villes d’Aluthgama et de Beruwala, déployant sur place des militaires des forces spéciales.

Les réactions ont été nombreuses face à ce qui est considéré à la fois comme un incident d’une particulière gravité et comme le résultat d’une politique sciemment poursuivie par le pouvoir en place.

Le ministre de la Justice, Rauff Hakeem, qui appartient à la minorité musulmane du pays (laquelle réunit environ 10 % des 21,9 millions de Sri Lankais), s’est dit « honteux » pour n’avoir « pas pu protéger [son] peuple ». « Les organes de sécurité ont complètement failli et l’Etat de droit a été bafoué. Pendant 72 heures, nous avons supplié le gouvernement d’interdire la manifestation [que le BBS a tenue] dimanche car nous craignions qu’elle ne dégénère en émeutes », a-t-il déclaré depuis Colombo.

En déplacement à Bogota où la Colombie accueillait un sommet du G77 + la Chine, le président sri-lankais, Mahinda Rajapaksa, a écrit sur son compte Twitter dès dimanche soir que son gouvernement ne laisserait personne faire justice par lui-même. « J’appelle toutes les parties impliquées à faire preuve de retenue », a-t-il notamment twitté en cinghalais (les musulmans des régions concernées étant tamoulophones).

Pour autant, nombreux sont les observateurs au Sri Lanka à penser qu’un groupe comme le BBS n’a pas pu agir sans avoir le soutien du président et de son frère, le ministre de la Défense Gotabaya Rajapaksa. Le chef du BBS, le médiatique bonze extrémiste Galabodada Aththe Gnanasara, est réputé être proche du ministre de la Défense et il est régulièrement acquitté par les tribunaux, nourrissant ainsi le soupçon d’être protégé en haut lieu. Dimanche 15 juin, Galabodada Aththe Gnanasara se trouvait parmi la centaine de moines bouddhistes qui accompagnaient les quelque 3 000 manifestants qui ont assailli la communauté musulmane. Il a harangué la foule en usant de sa rhétorique habituelle, à savoir que « la majorité bouddhiste et la race cinghalaise » étaient menacées par « les musulmans » et leur natalité prolifique. Il a aussi mis en garde : « Si un musulman s’avise à toucher à un moine ou à un bouddhiste cinghalais, sa vie est finie ! »

Sur les raisons qui poussent les Rajapaksa à faire cause commune avec les plus extrémistes des moines bouddhistes, des analystes politiques locaux estiment que le président cherche ainsi à s’assurer le soutien de l’électorat cinghalais, lequel est très majoritairement bouddhiste et représente 75 % de la population du pays. Paikiasothy Saravanamuttu, directeur du Centre pour des politiques alternatives, think tank non partisan basé à Colombo, rappelle que si les prochaines élections présidentielles n’auront pas lieu avant 2016, le président a le pouvoir de convoquer des élections législatives anticipées. En montrant que la minorité tamoule et la minorité musulmane représentent un danger pour l’identité cinghalaise et bouddhiste du pays, Rajapaksa cherche à fédérer autour de sa personne l’électorat cinghalais, analyse Paikiasothy Saravanamuttu. Le danger est toutefois qu’« une fois le mauvais génie [des heurts intercommunautaires] sorti de la lampe, il est très difficile de l’y faire rentrer. Les Rajapaksa cherchent des gains politiques à court terme, et ils feront tout ce qu’ils pourront pour demeurer au pouvoir », met en garde le chercheur.

Quant à « la police religieuse spéciale » tout juste mise en place, elle n’a, comme le craignaient les minorités religieuses, joué aucun rôle pour prévenir ou combattre les violences qui ont éclaté dimanche dernier. Pourtant présentée par les autorités comme une « police de prévention des conflits », elle a été totalement absente ces jours derniers. Et c’est du côté de l’ONU qu’est venue la prise de position la plus ferme. Le 16 juin, la Haut Commissaire aux droits de l’homme de l’ONU, Navi Pillai, a demandé à Colombo « de faire urgemment tout ce qui était en son pouvoir pour faire cesser ces violences, pour empêcher les discours et les incitations à la haine qui sont derrière et pour protéger toutes les minorités religieuses ».

(eda/ra)