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Asie du Sud - Sri Lanka

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« Ordinations » d’arbres pour lutter contre la déforestation

« Ordinations » d’arbres pour lutter contre la déforestation

30/05/2014

Pour la première fois au Sri Lanka, ont eu lieu des « ordinations d’arbres » par des moines bouddhistes, afin de protéger les forêts de la destruction. Initiée en janvier dernier, cette pratique a pour but de dissuader les bûcherons et cantonniers d’abattre un arbre, ...

 

... par respect pour ce que représente la robe safran du bonze dont ce dernier a été enveloppé.

Plusieurs de ces cérémonies, organisées par le Centre for Environmental Justice (CEJ) en collaboration avec les communautés locales et différentes organisations écologistes (dont Sri Lanka Environmental Congress, Engaged Buddhist Solidarity for Nature, Future in Our Hands, ou encore Ruk Rekaganno), se sont tenues depuis janvier dernier dans la forêt de Nilgala, au centre du pays, région gravement touchée par la déforestation.

Le 11 janvier dernier, une cinquantaine de moines bouddhistes ont procédé aux rituels de consécration de quelque 1 000 arbres aux alentours des villages d’Akkara Anuwa et de Dimbuldena. Assistaient à cette cérémonie collective, plusieurs centaines de villageois bouddhistes et de membres d’organisations écologistes. Quelques représentants musulmans s’étaient joints à eux.

La forêt de Nilgala est connue pour abriter un écosystème rare et unique au monde, ainsi que ainsi que de nombreuses plantes médicinales. Elle fait partie de l'un des premiers parcs naturels créés au Sri Lanka, en 1954. Mais aujourd’hui cette jungle luxuriante est menacée par la déforestation illégale – que ce soit par l’abattage des arbres ou le défrichage par le feu –, pour y installer de gigantesques plantations d'hévéas ou de cannes à sucre.

Lassés par l'inertie du Département sri-lankais des forêts face à ces destructions à grande échelle, les habitants de la région ont décidé d’imiter la Thaïlande, où l'ordination des arbres pour les protéger de l'abattage est devenue une pratique courante depuis les années 1990. Initié par l’organisation écologique de moines bouddhistes thaïlandais Phra Nak Anuraksa, ce procédé fait aujourd’hui de plus en plus d’émules au Cambodge, au Vietnam, en Birmanie et aujourd’hui au Sri Lanka.

Mais avant cette première « ordination collective », deux précédents s'étaient déjà produits dans l’île. En 1997, pour empêcher que soit coupé l’arbre géant Dun qui poussait sur le tracé d’une route menant de Baduraliya à Kukulegama, les bonzes l’avaient entouré de la robe orangé des moines bouddhistes. Un rituel qui avait sauvé l’arbre et avait incité les habitants de la ville de Badulla en 2008 à faire de même avec le grand arbre Red sandalwood, qui devait lui aussi être abattu afin de permettre l’extension de la route.

Tout comme en Thaïlande où les rituels bouddhiques sont encore très imprégnés de croyances animistes, l’ordination des arbres au Sri Lanka offre à ces derniers une double protection. La robe safan symbolisant leur appartenance au clergé du Bouddha en fait des « consacrés », ce qui signifie que s’attaquer à eux équivaut à agresser le Bouddha. Mais le rituel pratiqué par les moines s’appuie également sur la croyance très vivace en l'existence d'esprits ou de divinités résidant dans les arbres, dont la colère pourrait s’exprimer après l’abattage et se retourner contre les responsables (1).

La vénération de l’arbre occupe une place importante dans la tradition bouddhique. Les étapes de la vie du Bouddha lui-même sont liées étroitement aux arbres : la forêt d’ashokas dans laquelle sa mère accoucha, le jambosier sous lequel il médita, le pipal sous lequel il connut l’Eveil, le manguier sous lequel il effectua le « miracle-duel » (2), et surtout le sal sous lequel il s’éteignit.

Parmi tous ces arbres, le plus vénéré par le bouddhisme est sans conteste le pipal (« figuier des pagodes » ou ficus religiosa), sous l'ombre duquel le Bouddha aurait atteint l’Eveil. Appelé généralement arbre de la Bodhi, Bodhimanda ou Bo, il est souvent considéré comme représentant le Bouddha lui-même.

Au Sri Lanka, le Sri Maha Bodhi, pipal sacré d’Anuradhapura, draine des foules de pèlerins venus de toute l’Asie bouddhiste. Il aurait été planté au IIIe siècle, à partir d’une bouture de l’arbre de l’Eveil lui-même (3), rapportée au Sri Lanka par la fille du roi Ashoka, lequel introduisit le bouddhisme dans l’île.

« Durant ces ordinations d’arbres, nous avons fait la promesse que la forêt de Nilgala qui nous procure de l’eau claire, de l’air et de la fraîcheur sans en tirer aucun bénéfice, sera offerte au Bouddha afin d’être préservée aussi longtemps que dureront le soleil et la lune », rapporte Hemanta Withanage, fondateur et directeur du Centre for Environmental Justice ainsi que de différents mouvements écologistes.

Un engagement pris par tous les moines et les assistants aux cérémonies d’ordination des arbres, qui s'achève par ces mots : « Nous affirmons l’égalité des droits des hommes et de toutes les formes de vie de la forêt et nous déclarons qu’il est juste de consommer les fruits et tout ce qui peut être pris si cela n’induit aucune destruction d’arbres ou de plantes. Mais nous savons que tout dommage fait à la forêt de Nilgala (...) est un acte négatif qui nous affectera dans cette vie et pourra également nous conduire dans les enfers à la fin de ce cycle. »

« Nous et nos enfants deviendrons les protecteurs de cette forêt comme veillent sur elle les divinités des arbres et les esprits de nos ancêtres. Nous nous engageons à protéger tous les arbres de cette forêt, grands ou petits, qui seront ordonnés à partir d’aujourd’hui. Nous déclarons également avoir conscience que le fait d’endommager ces arbres ordonnés est une grave faute et un acte mauvais. »

(eda/msb)

Notes

(1) La première « ordination » d’un arbre fut réalisée en Thaïlande en 1988 par le moine Phrakhru Manas Natheepitak dans la province de Phayao. Cette idée était venue au bonze après avoir entendu dire que deux cantonniers qui avaient dû abattre un bodhi tree pour construire une route, avaient ensuite été poursuivis par une terrible malchance.

(2) Il s’agit du miracle par lequel le corps d’un bouddha émet simultanément du feu et de l’eau.

(3) L’arbre originel en Inde aurait été détruit au moins trois fois, dont l’une, selon la légende, par l’épouse d’Ashoka, jalouse de l’importance accordé au Bodhimanda. Il aurait été replanté à chaque fois à partir d’une bouture sri-lankaise. L’arbre vénéré à Anuradhapura fournit encore aujourd’hui des boutures pour de nombreux monastères bouddhiques dans le monde entier.