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Asie du Sud - Sri Lanka

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Le gouvernement met en place une police religieuse

Le gouvernement met en place une police religieuse

30/04/2014

Afin de « résoudre les tensions religieuses » croissantes au Sri Lanka, Colombo vient de créer une police spéciale dépendant directement du Premier ministre. Une initiative qui alarme les minorités de l’île.

La police religieuse, dont le président sri-lankais Mahinda Rajapaksa avait annoncé la mise en place jeudi dernier, a pris ses fonctions lundi 28 avril.

Elle est chargée officiellement d’enquêter sur « les construction de lieux de culte non autorisés, l’accaparement des terres pour y bâtir des constructions religieuses et les affrontements interreligieux ».

L’inspecteur principal Anura Senanayaka a déclaré aux médias que seraient également traitées par son unité spéciale, les « conversions illégales, les troubles à l’ordre public de nature confessionnelle et les menaces envers les religieux ».

« Il ne sera plus nécessaire désormais, pour quelque organisation que ce soit, de résoudre par elle-même les problèmes dus à la violence religieuse. Chacun pourra venir porter plainte auprès de nos services. Le commissaire Bandula Perera sera le directeur de l’unité et opérera sous la supervision directe du Buddha Sasana and Religious Affairs Ministry [ministère du Bouddhisme et des Affaires religieuses,dépendant du Premier ministre - NDLR], a-t-il précisé. Des mesures légales à l’encontre des agresseurs pourront être prises par la police religieuse, tout comme l’encadrement de négociations amiables entre les parties, si celles-ci sont disposées au dialogue. »

Cette unité spéciale a été présentée triomphalement par le site officiel du gouvernement, le Sri lanka News, dans son édition du mardi 30 avril, comme une « police de prévention des conflits ». Cette initiative du ministère, ajoute le média d’Etat, vient en réponse aux « récentes tensions interreligieuses ». Un discours rassurant qui a cependant déclenché de vives inquiétudes au sein des minorités religieuses de l’île.

Les communautés chrétiennes, hindoues et musulmanes, qui subissent déjà une importante discrimination dans un pays où la puissante majorité bouddhiste est alliée au pouvoir, craignent en effet que la « police religieuse spéciale » ne vienne renforcer les abus des autorités locales envers elles, tout en apportant une légitimité aux attaques de leurs lieux de cultes par les extrémistes.

Ces derniers années, et surtout ces derniers mois, les agressions et attaques des bouddhistes nationalistes à l’encontre des minorités chrétiennes et musulmanes ont augmenté de façon constante, et les plaintes se sont accumulées contre la police, accusée d’inaction, voire de complicité avec les agresseurs.

La Haut Commissaire aux droits de l’homme de l'ONU, Navi Pillai, lors de la dernière cession à Genève, avait sommé le gouvernement sri-lankais d’accepter la venue d’une commission internationale pour enquêter sur les « crimes de guerre et les violations des droits de l’homme », et stigmatisé « la montée de l’intolérance religieuse dans le pays », déclenchant la fureur des bouddhistes nationalistes.

Au moins trente magasins musulmans et autres édifices, dont des mosquées, ont été attaqués au cours de l’année 2013, a rapporté l’agence Ucanews le 28 avril. Selon l’Alliance Nationale Chrétienne (NCA), ce sont au moins une quarantaine d’églises chrétiennes qui ont été la cible des bouddhistes extrémistes, depuis le début de l’année 2014.

Quant aux « récents conflits interreligieux » auxquels fait allusion la déclaration gouvernementale du 28 avril, il s’agit en réalité d’une vague de répression menée par les bouddhistes à l’encontre des minorités de l’île, en représailles à la résolution de l’ONU.

« Il est rare que la police reconnaisse les violences exercées contre les minorités religieuses et leurs lieux de culte », s’inquiète le directeur de la NCA, Godfrey Yogarajah. « Et il est encore plus rare qu’elle agisse contre les responsables ». La plupart du temps, poursuit-il, la police se garde d’agir contre les agresseurs bouddhistes, lesquels s’empressent alors d’accuser les chrétiens de conversions illégales et de prétendre que les musulmans ont « diffamé le Bouddha ».

Tout comme la NCA, le Conseil musulman du Sri Lanka a publiquement émis des réserves concernant la création de la nouvelle unité et plus particulièrement son indépendance, la police spéciale étant rattachée au cabinet du Premier ministre, lequel fonctionne étroitement avec le Jathika Hela Urumaya (JHU) ou « parti des bonzes », au sein de la coalition au pouvoir.

L’un des ministres et membres du JHU, Patali Champika Ranawaka, a déclaré cependant lors d’une conférence de presse le 28 avril que la mise en place de cette police religieuse lui semblait « inutile ». Partisan d’une plus grande fermeté vis-à-vis des religions non bouddhistes, il a rappelé que son parti prônait depuis longtemps l’instauration d’un système pour « appliquer la même loi à toutes les religions » mais que ce projet n’avait toujours pas été validé par le Parlement.

Nul doute que Patali Ranawaka faisait allusion à la loi anti-conversion présentée à de multiples reprises par le JHU au nom de « la protection du bouddhisme, religion d’Etat » et qui a été repoussée jusqu’à présent, suite aux protestations des minorités ainsi que des instances internationales.

« Selon la Constitution, a déclaré à son tour Akmeemana Dayaratne Thero, chef de la coalition Sinhala Rawaya (SR), groupe bouddhiste extrémiste également très lié au « parti des bonzes », il est de la responsabilité du gouvernement de protéger le bouddhisme et non d’autoriser toutes les Eglises à convertir nos frères. » Connu pour sa violence et ses prêches enflammés, le président du SR a mené de nombreuses attaques contre les communautés musulmanes et chrétiennes au nom de la protection de « la race cinghalaise et bouddhiste ».

De son côté, le médiatique bonze extrémiste Galabodada Aththe Gnanasara, à la tête du Bodu Bala Sena (BBS), a réitéré très clairement ses menaces envers les chrétiens. « Si le gouvernement avait un peu de cran et de jugement, il arrêterait sans hésitation l’évêque de Mannar, Mgr Rayappu Joseph, pour « aide apportée au LTTE », a-t-il déclaré, reprenant une demande déjà faite par le JHU et le BBS après la publication de la première Lettre de l’évêque appelant les Nations Unies à venir enquêter au Sri Lanka sur les violations des droits de l’homme.

Le secrétaire général du BBS a ensuite averti le président Rajapaksa que le BBS « défendrait et protégerait lui-même le bouddhisme des extrémistes religieux et de tous ceux qui voudraient le faire disparaître de l’île ».

Galabodada Gnanasara, qui a été acquitté le 2 avril dernier dans une affaire où il comparaissait avec 13 autres bouddhistes pour l’attaque d’une église chrétienne, est réputé proche du ministre de la Défense Gotabhaya Rajapaksa. Il est régulièrement blanchi par les tribunaux, quels que soient les motifs de ses comparutions, renforçant ainsi le sentiment d’impunité dénoncé par les minorités religieuses de l’île.

Il y a tout juste un an, un éditorialiste du Sri Lanka Guardian osait un parallèle entre la police religieuse en Arabie saoudite (la Mutaween), et les « moines policiers de Rajapaksa ». Rapportant que « les bonzes du BBS allaient dans le village pour punir les personnes qui se conduisaient de manière indécente pendant les fêtes en l’honneur du Bouddha » , il dénonçait un détournement de la justice et de l’action des forces de l’ordre par les « milices bouddhistes ». Poursuivant sa comparaison, l’éditorialiste concluait : « L’Arabie Saoudite est le parfait exemple de ce qui peut arriver à un pays lorsqu’un clan au pouvoir allie religion et politique pour se maintenir au sommet de l’Etat. Ici au Sri Lanka, cela peut arriver également (...). Alors, restons vigilants ! »

(eda/msb)