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Asie du Sud - Sri Lanka

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Arrestation de deux chrétiens militants des droits de l’homme pour avoir enquêté sur les disparitions de civils

Arrestation de deux chrétiens militants des droits de l’homme pour avoir enquêté sur les disparitions de civils

18/03/2014

Ruki Fernando, défenseur des droits de l’homme, et le P. Praveen Mahesan, prêtre catholique, ont été interpellés dans la nuit du 16 mars alors qu’ils enquêtaient dans le nord du Sri Lanka sur l’arrestation d’une militante d’une organisation de recherche des personnes « portées disparues » lors de la guerre civile. Les ONG et la communauté internationale se mobilisent pour demander leur libération immédiate.

 

Dimanche 16 mars, vers 22h30, heure locale, la Terrorist Investigation Division (TID) a arrêté Ruki Fernando, conseiller spécial pour l’Inform Human Rights Documentation Center (INFORM), basé à Colombo, et le P. Praveen Mahesan, directeur du Center for Peace and Reconciliation ( CPR), basé à Jaffna.

Les deux hommes étaient en mission à Kilinochchi, dans le nord de l’île, qui fut l’un des principaux champs de bataille de la guerre civile (1), afin d’enquêter sur les circonstances de l’arrestation le 13 mars dernier de la militante des droits de l’homme, Balendran Jayakumari, veuve âgée d’une cinquantaine d’années vivant à Kilinochchi, et de sa fille âgée de 13 ans, Vithuskaini.

Jayakumari était un membre actif du Comité des citoyens de Mannar, un regroupement de familles cherchant à collecter des informations sur les disparitions inexpliquées. Le mari et les deux fils aînés de Jayakumari avaient été tués durant la guerre civile, et son plus jeune fils porté disparu en 2009 après la reddition des Tigres tamouls auprès de l’armée sri-lankaise.

Le 13 mars, selon les témoins, une centaine de soldats et de policiers du TID avaient cerné la maison de Balendran Jayakumari et emmené de force la veuve et sa fille, les accusant de « complot terroriste » et de vouloir préparer l’assassinat d’un policier. Aujourd’hui, si Vithuskaini a été libérée, sa mère est toujours détenue dans la prison de Boosa au titre du Prevention of Terrorism Act (PTA), en vertu duquel une personne peut être détenue sans inculpation jusqu'à 18 mois.

La TID, division anti-terroriste spéciale, est bien connue des militants des droits de l’homme, plus particulièrement en territoire tamoul, toujours sous occupation militaire, où elle a toute latitude pour interpeller les habitants, les interroger ou effectuer des perquisitions.

Après avoir dans un premier temps nié l’arrestation des deux militants, la police de Kilinochchi a fini par déclarer que le P. Praveen et Ruki Fernando avaient eux aussi été interpellés au titre du PTA pour « s’être comportés de manière suspecte lors de leurs visite auprès des familles de disparus ».

Aux environs de 1h30 du matin le 17 mars, rapporte un communiqué de Pax Romana, organisation internationale catholique, les deux hommes ont quitté le commissariat de Kilinochchi menottés et les yeux bandés, avant d'être interrogés, toujours par des hommes du TID, au poste de police de Vavunia jusqu'à 7h00 du matin.

Ce n’est qu’en fin de journée que le chargé de relations publiques de la police, Ajith Rohana, annonçait que les prévenus, arrêtés en vertu du PTA, avaient été transférés au siège du TID à Colombo où ils étaient détenus et questionnés pour « actes présumés de terrorisme (...), troubles interethniques et promotion du séparatisme ».

Selon Groundsview, un site d’information indépendant sri-lankais, Ruki Fernando aurait réussi à informer ses collègues par texto de son interpellation, précisant que le P. Parveen et lui étaient incarcérés et interrogés séparément. Le P. Praveen aurait lui aussi pu prévenir par le même moyen sa congrégation des Oblats de Marie Immaculée (OMI), rapporte lde son côté l’agence AsiaNews le 17 mars.

Quant au Lanka Herald de ce mardi 18 mars, il explique que « Ruki Fernando et le P. Praveen ont été arrêtés en tant que « terroristes Tigres tamouls », afin que puisse leur être attribué le traitement spécial » qui prolonge l’habituelle détention pour interrogatoire de 48 heures, à 90 jours voire plus. C’est la même mesure qui a été appliquée à Jayakumari, toujours emprisonnée.

Dès l’annonce de leur arrestation, le 17 mars, l'Observatoire pour la protection des défenseurs des droits de l'homme, par l’intermédiaire de l'Organisation mondiale contre la torture (OMCT) et de la Fédération internationale des droits de l'homme (FIDH), a relayé auprès de plusieurs ONG, dont Amnesty International, un appel à faire pression sur le gouvernement sri-lankais pour que celui relâche les militants.

Dans son communiqué, l’Observatoire a fermement condamné les arrestations de Ruki Fernando, du P. Praveen Mahesan et de Balendran Jeyakumari, « qui semblent avoir pour seul but de sanctionner leurs activités pacifiques en faveur des droits de l’homme », appelant les autorités du Sri Lanka à « les libérer immédiatement et sans conditions ».

« Ruki Fernando et le P. Praveen sont des défenseurs des droits de l’homme connus pour leur éthique au-dessus de tout soupçon : où sont passées la démocratie et la loi dans ce pays ? », s’est indigné Mgr Rayappu Joseph, évêque catholique de Mannar auprès de l’agence Ucanews. Cet ardent défenseur de la cause tamoule a été l’un des premiers à alerter la communauté internationales sur les exactions envers les civils commises par l’armée et le LTTE durant la guerre ainsi que sur la grave dégradation des droits de l’homme dans les régions du nord de l’île. Une attitude qui lui vaut de subir régulièrement les foudres du gouvernement ainsi que des menaces de mort de la part des bouddhistes extrémistes.

Les cas de personnes disparues, enlevées ou arrêtées sont des sujet sur lesquels Colombo refuse d’enquêter, malgré les nombreuses et récurrentes requêtes de la population tamoule.

« L’arrestation et la détention de Balendran Jayakumari dans des circonstances obscures révèle très clairement que ceux qui continuent d’apporter leur aide aux victimes de la guerre deviennent des cibles à leur tour», avait commenté le National Peace Council of Sri Lanka pour lequel travaillaient également le P. Praveen et Ruki Fernando.

Un avis partagé par Brito Fernando, à la tête de l’organisation des Familles de disparus et de la Tribune de la liberté, lequel a déclaré que ces trois dernières interpellations étaient la preuve de l’aggravation de la répression gouvernementale « cherchant à réduire au silence les militants des droits de l’homme et les proches des personnes portées disparues ».

Alors que le dossier sri-lankais est actuellement étudié par le Conseil des droits de l’homme de l’ONU qui doit voter le 28 mars prochain une résolution afin d’obliger Colombo à accepter une enquête internationale sur les « allégations de crimes de guerre et de violations des droits de l’homme », l’arrestation des deux militants est particulièrement inquiétante, a souligné ce 18 mars, le ministre britannique des Affaires étrangères, Hugo Swire.

Ce dernier a publié une déclaration dans laquelle il demande au gouvernement sri-lankais de « procéder à la libération immédiate de Jayakumari, ainsi que du P. Parveen Mahesan, prêtre catholique et défenseur des droits de l’homme, et de Ruki Fernando, issu de la communauté cingalaise majoritaire de l’île ; des militants qui ont toujours promu la paix, la justice et la réconciliation dans le pays ».

« Avec la réunion du Conseil des droits de l’homme des Nations Unies (...), le monde a les yeux rivés sur le Sri Lanka et attend de voir ce qu’il va se passer », a-t-il ajouté. « J’engage donc avec la plus grande fermeté le gouvernement sri-lankais à respecter les défenseurs des droits de l’homme et à faire appliquer les libertés fondamentales. »

A l’heure où nous publions cette dépêche, des informations du Sri Lanka Guardian font état d’une possible libération des deux hommes actuellement en cours.

(eda/msb)

Notes

(1) Le plus long conflit séparatiste d’Asie s’est achevé le 18 mai 2009 avec la reddition des Tigres tamouls (Tigres de libération de l’Eelam tamoul, LTTE), encerclés par l’armée sri-lankaise. Les Nations Unies et la plupart des ONG estiment à plus de 100 000 le nombre des morts durant la guerre civile séparatiste, dont 40 000 civils massacrés lors de l’assaut final de l’armée contre le LTTE.