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Asie du Sud - Sri Lanka

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2 600 jeunes garçons devraient être ordonnés moines bouddhistes par le gouvernement : les ONG de défense des droits de l’enfant protestent [ Bulletin EDA n° 538 ]

18/10/2010

Des militants des droits de l’homme ont sévèrement critiqué le projet de D. M. Jayaratne, Premier ministre et ministre du Culte bouddhique et des Affaires religieuses au Sri Lanka, d’ordonner en mai prochain 2 600 jeunes garçons comme moines bouddhistes. Vesak, fête majeure du bouddhisme theravada, qui se pratique dans toute l’île (1), correspond ...

... à la pleine lune de mai et commémore le triple événement de la naissance, de l’éveil et de la mort du Bouddha. Cette année, l’anniversaire des 2 600 de l’illumination du Bouddha selon le calendrier religieux sri-lankais a été à l’origine du choix symbolique de 2 600 nouvelles recrues pour le clergé bouddhique.

Selon des informations de la BBC, le Premier ministre aurait justifié cette ordination de masse par un programme du gouvernement visant à sortir les jeunes de la pauvreté tout en permettant de promouvoir davantage le bouddhisme. Tout récemment, dans une allocution dans un temple, D. M. Jayaratna avait révélé que son gouvernement était préoccupé de la baisse du recrutement dans les monastères bouddhiques et d’un début de « déclin » de la religion d’Etat. Sur les 10 346 temples que compte le Sri Lanka, avait-il souligné, plus de 400 ont un effectif insuffisant, au point que bon nombre d’entre eux, surtout dans le nord et l’est du pays, ont dû fermer.

Le ministre des cultes a expliqué le 16 octobre dernier à la BBC que les 2 600 jeunes recrues des monastères bouddhiques seraient soutenues financièrement et pourraient même avoir la possibilité d’aller à l’université. Le gouvernement prévoirait également d’apporter une aide financière à leurs familles. « Nous lancerons un appel aux dons auprès des particuliers, mais étant donné le peu de temps dont nous disposons avant l’événement, c’est l’Etat qui fournira les fonds », a-t-il précisé.

Les ONG et différents mouvements en faveur des droits de l’homme ont dénoncé immédiatement l’opération comme une atteinte grave aux droits de l’enfant. Les futurs moines, argumentent-ils, sont trop jeunes (moins de 10 ans le plus souvent) pour faire un choix de vie et sont des victimes désignées pour les abus sexuels notoires qui ont cours dans les temples. Tout en soulignant que les autorités se refusent à admettre la réalité et l’importance de la pédophilie dans les monastères bouddhiques, les associations spécialisées dans l’aide à l’enfance rappellent que le Sri Lanka est fréquemment rappelé à l’ordre pour son non-respect de la Convention des droits de l’enfant (CIDE) et son système peu répressif concernant les abus sexuels commis sur des enfants (2).

Le service de protection de l’enfance du Sri Lanka (NCPA) a procédé ces dernières années à l’arrestation d’un nombre considérable de bonzes soupçonnés d’abus sexuels sur mineurs dans les temples. Un seul d’entre eux a pu être condamné, son dossier comportant trop de plaintes venant aussi bien des familles que des enfants, pour être réfuté.

D. M. Jayaratne a assuré que tous les jeunes moines seraient sous la protection et la surveillance du gouvernement. Mais le Pr. Harendra de Silva, précurseur au Sri Lanka de la reconnaissance des abus sexuels, s’est élevé violemment contre le projet gouvernemental. « Je condamne fermement ce que je considère comme étant un crime envers nos enfants »,a-t-il déclaré, ajoutant que le gouvernement devrait se préoccuper de développer l’économie du pays, plutôt que « d’autoriser les abus sexuels sur les enfants ». « Je n’irais pas jusqu’à comparer cela à l’enrôlement des enfants-soldats par les Tigres tamouls, mais il y a des similitudes indéniables », a ajouté ce spécialiste en pédiatrie qui fut le fondateur et l’ancien président du NCPA.

Hiranthi Wijemanne, qui représente le Sri Lanka au sein d’un panel d’experts des Nations Unies pour les droits de l’enfant, a déclaré quant à elle que les moines leaders du bouddhisme au Sri Lanka se devaient de montrer l’exemple en s’opposant à de telles initiatives. « Je pense que c’est notre devoir de s’opposer à l’ordination de jeunes garçons : c’est une violation des droits de l’enfant », a-t-elle exprimé, faisant remarquer qu’il était rare que des enfants issus de familles aisées soient ordonnés à un âge aussi tendre.

Même remarque de la part de l’ethnologue sri-lankais, le Pr. Gananath Obeysekara qui s’étonne que « tous ceux qui font la promotion de ce grand projet ne proposent pas un de leurs fils ou petits-fils pour être ordonné bonze... ». Dans un article diffusé par le groupe Secular Sri Lanka, qui lutte pour une laïcisation de l’Etat et intitulé : « Le temps est venu de mettre fin à l’esclavage sexuel des enfants-moines au sein du clergé bouddhiste », l’ethnologue dénonce l’extrême jeunesse des recrues au sein des monastères, victimes toutes désignées pour les abus sexuels, car plus vulnérables.

Au Sri Lanka, le nombre particulièrement élevé de petits « moinillons » portant la robe safran du bhikku (3) est dû en partie à des traditions anciennes, comme celle selon laquelle un horoscope défavorable à la naissance peut être en partie « atténué » si l’enfant est mis à l’abri dans un lieu protégé comme le temple. D’autres raisons, économiques le plus souvent, sont également à l’origine du placement d’un enfant d’une grande fratrie pauvre dans un monastère (4).
 

Notes

(1) L’école du Theravada ou « petit véhicule », née au Sri Lanka avant de se répandre dans une grande partie du Sud-Est asiatique, est considérée comme la plus stricte et la plus ancienne tradition bouddhique. Le bouddhisme theravada, religion d’Etat, est intimement lié au pouvoir, s’appuyant sur la croyance selon laquelle le Bouddha aurait confié aux Cinghalais la mission de transformer l’île en citadelle du bouddhisme dans sa forme pure et originelle.
(2) Bien qu’il ait ratifié la CIDE en 1991, le Sri Lanka compte parmi les pays les plus dénoncés par les Nations Unies pour ses violations répétées des droits de l’enfant. Le 1er octobre 2010, le Comité des droits de l’enfant des Nations Unies a publié son rapport annuel, où il « fait part de son inquiétude » concernant la non-application de la CIDE dans la législation nationale, la discrimination envers les enfants des minorités ethniques ou religieuses, ceux de sexe féminin, ceux appartenant aux basses castes. Le comité de l’ONU revient également sur le refus du gouvernement sri-lankais d’enquêter sur les enfants morts au cours des derniers mois de la guerre civile ainsi que sur les conditions de vie des enfants toujours détenus dans des camps de l’Etat. Mais surtout, il déclare être « gravement préoccupé » par la fréquence et l’augmentation des abus sexuels au sein des institutions et de l’impunité dont jouissent les coupables. « En dépit de l’ampleur de l’exploitation sexuelle des enfants et des abus dans le pays (...), la législation sri-lankaise ne protège pas les enfants de manière adéquate. »
(3) Le bonze ou bhikku (‘mendiant’ en pali) doit franchir différentes étapes avant de devenir définitivement moine. Tout d’abord « acolyte » (samanera en pali), il doit respecter les dix commandements nécessaires à leur état (s’abstenir de tuer, voler, mentir, boire de l’alcool, avoir des relations sexuelles, etc.) avant d’être autorisé à devenir « moine complet » (upasampada) et de suivre des règles de vie dont le manquement conduit à des expiations graduées en fonction de la gravité de la faute.
(4) sources : Cathnews Asia, 18 octobre 2010 ; lankajournal, 15 octobre 2010 ; Secular Sri Lanka ; Nations Unies