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Asie du Sud - Pakistan

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Incendie du ghetto chrétien de Lahore : la police accusée d’avoir « laissé faire »

Incendie du ghetto chrétien de Lahore : la police accusée d’avoir « laissé faire »

12/03/2013

Après l’invalidation lundi 11 mars par la Cour suprême du Pakistan du rapport de la police du Pendjab sur l’incendie d'un quartier chrétien de Lahore par les islamistes, c’est au tour du Sénat et de l'Assemblée nationale de critiquer « les graves manquements » des forces de l’ordre dans l’affaire de Badami Bagh, tandis que chrétiens et musulmans s’unissent aux ONG pour demander l’abrogation de la loi anti-blasphème, à l’origine du drame.

Partout dans le pays, les manifestations de soutien aux chrétiens de Lahore se multiplient. Lundi 11 mars, toutes les écoles tenues par les Eglises (catholique comme protestantes) étaient fermées en signe de protestation. Les manifestations, qui ont commencé le soir même de l’émeute, se poursuivent encore aujourd’hui dans presque toutes les villes importantes du Pakistan. Signe d’une indignation générale, elles réunissent côte à côte militants des droits de l’homme, responsables chrétiens et religieux musulmans, dans une même demande de « protection des minorités ».

Trois jours après les faits, le bilan de l’attaque du ghetto chrétien le 9 mars dernier par une foule d’islamistes a été revu à la hausse : près de 400 familles sans abri, des centaines de blessés, plus de 200 maisons brûlées, tous les véhicules incendiés, sans compter une vingtaine de boutiques, deux églises avec une chapelle et une école attenantes dont tout le matériel a disparu dans les flammes.

On sait maintenant qu’il y a eu deux attaques successives de la Joseph Colony, l’un des quartiers chrétiens de Lahore situé à Badami Bagh. La police locale affirmait que l’émeute avait été déclenchée par les propos blasphématoires d’un chrétien du quartier, Sawan Masih, agent d’entretien, âgé d’une trentaine d’années. Dans la soirée de mercredi (ou mardi selon les sources), il se serait disputé avec un certain Shahid Imran, un barbier musulman, alors qu’ils étaient ivres tous les deux, et aurait tenu des propos « offensants » au sujet de Mahomet, conduisant Shahid Imran à porter plainte contre lui au titre de l’article 295 C du Code pénal (loi anti-blasphème) (1).

Mais les premiers éléments de l’enquête laissent apparaître des zones d’ombre concernant le comportement des forces de l’ordre et les éventuelles pressions politiques qui auraient conduit la police à ne pas assurer la défense des chrétiens.

Jeudi 7 mars, alors que la police se montrait réticente à enregistrer sa plainte qui lui semblait peu fondée, Shahid Imran serait allé dénoncer Sawan Masih à la mosquée. Le lendemain, vendredi 8 mars, vers 4 heures du matin, le quartier musulman était informé par les hauts-parleurs de la mosquée que le chrétien Sawan Masih avait blasphémé contre le prophète Mahomet. Des centaines de musulmans se ruaient alors vers le ghetto chrétien, lançant des pierres contre les habitants, les frappant violemment et vandalisant plusieurs maisons et magasins. Les agresseurs menaçaient  également les chrétiens de «  tous les brûler avec leurs maisons » s’ils ne quittaient pas immédiatement les lieux. Cette première attaque avait eu pour conséquence la fuite dans la nuit du 8 au 9 mars de 150 familles de la Joseph Colony, terrorisées.

Ce n’est qu’après cet incident que la police aurait enregistré la plainte de Shahid Imran afin d’« éviter le lynchage des chrétiens ». L’arrestation de Sawan Masih, survenue très peu de temps après, laisse supposer qu’il s’est rendu aux policiers après l’attaque de Badami Bagh et, surtout, le passage à tabac de son père, très âgé.

Mais, malgré l’arrestation du coupable présumé, le samedi 9 mars au matin, une foule de près de 3 000 musulmans dévastait entièrement la Joseph Colony avant de mettre le feu à plus de 200 habitations de chrétiens. L’attaque, visiblement préparée, avait commencé par un pillage organisé, les assaillants récupérant les biens de quelque valeur (motocyclettes, argent liquide, etc.) avant de détruire les habitations et « tout ce qui pouvait permettre à la communauté de survivre », y compris, selon les témoins, « les chèvres jetées vivantes dans le brasier ». La mise à sac et l’incendie du ghetto a duré des heures, sous les yeux des policiers qui « n’ont pas bougé », affirment les victimes, dont plusieurs, frappées ou gravement brûlées, ont dû être hospitalisées. Parmi les blessés se trouvait Mgr Akram Gill, évêque évangélique de Lahore, qui a confirmé l’inaction des forces de l’ordre lors de l'attaque.

Un autre élément qui intrigue les institutions d’Etat chargées de l’enquête sur l’incident est le fait que la police ait demandé aux chrétiens d’évacuer le quartier le vendredi 8 mars au soir, sans aucune explication mais sans non plus prendre de mesures de protection concernant la Joseph Colony.

C’est notamment sur ce dernier point que la Cour suprême a interrogé le chef de la police du Pendjab lors de l’audience qui s’est tenue lundi à Islamabad. Le président de la Cour, Iftikhar Muhammad Chaudhry, a interrogé avec sévérité le responsable sur les véritables raisons de l’émeute : le coupable ayant été arrêté, pourquoi le quartier chrétien a-t-il été attaqué ? Mais surtout, si la police avait connaissance de menaces pesant sur la Joseph Colony, pourquoi n’a-t-elle pas protégé les habitants ? Par ailleurs, le rapport, a encore souligné la Cour, reconnaît que l’arrestation de Sawan Masih s’est faite « sous la pression de la foule », et ce alors que « les premières investigations avaient démontré que la plainte était dénuée de fondements ». A l’issue de l’audience, la Cour suprême a déclaré irrecevables les conclusions de la police du Pendjab, les jugeant « incomplètes », partiales et affichant une « indulgence coupable » envers les assaillants plutôt qu'envers les victimes.

L’affaire de Lahore était également à l’ordre du jour ce 12 mars au Sénat et à l'Assemblée nationale. Après une séance houleuse, l’Assemblée a voté une résolution condamnant l’incident de Badami Bagh et demandant une enquête « transparente » ainsi que l’arrestation immédiate des coupables. Le Sénat a conclu de son côté à « une dérive très nette de l’application de la loi anti-blasphème », tout en soulignant les « manquements avérés » de la police dans la gestion du drame. Depuis l’incident du 9 mars, quatre responsables de la police du Pendjab ont été mutés pour « négligence grave ».

Mais les accusations envers les forces de l’ordre ne s’arrêtent pas là : la police réprimerait très violemment les manifestations de soutien aux chrétiens qui se tiennent dans le pays depuis le 9 mars au soir. Des vidéos circulent sur la Toile où l’on voit les policiers tirer à balles réelles et charger les manifestants à coups de matraques et de bombes lacrymogènes. Lundi 11 mars, un sit-in pacifique à Lahore a dégénéré en affrontement lorsque la police a dispersé par la force la foule « qui bloquait l’artère principale de la ville » et arrêté près de 300 manifestants pour « dégradation de biens publics » et participation à un « rassemblement non autorisé ». De semblables incidents ont été rapportés à Karachi, Faisalabad ou encore Islamabad et Rawalpind où la police a frappé la foule et arrêté de nombreux manifestants, chrétiens comme musulmans.

Aux côtés des évêques catholiques, qui ont dénoncé avec fermeté ces nouvelles violations graves du droit des minorités à être protégées et les abus de la loi anti-blasphème, les leaders musulmans ont été nombreux à proposer une aide concrète aux victimes et à qualifier l’incendie du ghetto chrétien d’« acte criminel et non musulman » (2).

Fustigé de toutes parts, le gouvernement n’a semble-t-il pas réussi, malgré sa réactivité en condamnant presque immédiatement l’émeute et assurant les victimes d’une indemnisation rapide (3), à convaincre une population qui se prépare dans une atmosphère tendue aux élections générales prévues en avril prochain. La Commission 'Justice et Paix' des évêques catholiques du Pakistan, ainsi que de nombreux responsables religieux, chrétiens et musulmans, des chefs de parti, des associations et des ONG ont accusé les autorités et la police d’être « entièrement responsables du drame de Badami Bagh » qui aurait pu être évité si elles avaient seulement accepté de « tirer les leçons des massacres de Gojra » (4).

Ce mardi 12 mars, le ministre des Affaires religieuses du Pendjab a annoncé que, sur la proposition conjointe du Conseil des oulémas et de leaders chrétiens (dont Paul Bhatti, conseiller du Premier ministre chargé de l’Harmonie), une « Journée de la tolérance » aurait lieu vendredi prochain 15 mars, en solidarité avec la communauté chrétienne.

Notes

(1) Les articles 295-B et 295-C punissent de la peine de mort toute offense faite à Mahomet, et de la prison à perpétuité toute profanation du Coran. Au Pendjab, il est considéré que 80 % des accusations de blasphème sont de fausses allégations, ayant pour origine des différends privés.

(2) Parmi eux, se trouvent des partis comme le Jamat-e-Islami, le Tahrik-e-Insaf ou le Jamiat Ulema-e-Islam (JUI-F) et des religieux comme le Conseil des oulémas ou encore les trente dirigeants de madrasas sunnites qui ont édicté le 10 mars une fatwa condamnant l’attaque contre les chrétiens. A Karachi, des membres du Mutahida Quomi Movement (MQM) ont formé une chaîne humaine avec les chrétiens, réclamant la démission du gouvernement du Pendjab.

(3) Le 9 mars, le ministre de la Justice du Pendjab a déclaré que « chaque acte de vandalisme ferait l’objet de poursuites » et que « toutes les victimes ayant subi des préjudices, seraient indemnisées dans les cinq jours ».

(4) En 2009, sur la rumeur d’une profanation du Coran, des centaines de musulmans en colère saccageaient le quartier chrétien de Gojra, détruisant plus d’une centaine de maisons et brûlant vives dix personnes.