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Asie du Sud - Pakistan

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Le sort d’Asia Bibi, condamnée à mort pour blasphème, est toujours suspendu à une décision présidentielle [ Bulletin EDA n° 540 ]

25/11/2010

Malgré une importante mobilisation internationale, Asia Bibi, chrétienne accusée d’avoir blasphémé contre le Prophète Mahomet, attend toujours en prison de savoir si elle pourra bénéficier de la grâce présidentielle. Le 8 novembre dernier, cette mère de famille âgée d’une quarantaine d’années avait été condamnée à mort ...

... par pendaison par le tribunal de Sheikhupura au titre de la loi anti-blasphème, devenant ainsi la première femme condamnée à la peine capitale au Pakistan pour ce motif (1).

Les chrétiens du Pakistan, relayés par de nombreuses communautés catholiques et protestantes dans le monde, la plupart des ONG et organisations de défense des droits de l’homme, ainsi que, ces derniers jours, différents Etats et des institutions internationales, ont vigoureusement condamné la sentence de mort, ainsi que la loi anti-blasphème à l’origine de celle-ci. Mais les pressions internationales n’ont pour le moment pas abouti, contrairement à ce qu’ont pu indiquer des rumeurs récentes sur la libération ou la grâce présidentielle qui auraient été accordées à Asia Bibi.

Des rumeurs qui trouvent leur origine très probablement dans les dernières démarches menées en faveur de la condamnée par le ministre des Minorités, Shahbaz Bhatti, et le gouverneur de la province du Pendjab, Salman Taseer, lequel a rendu visite à Asia Bibi dans sa prison samedi 20 novembre. La chrétienne lui a remis à cette occasion une demande de grâce à transmettre au président Asif Ali Zardari. A l’issue de son entretien avec Asia Bibi, le gouverneur avait fait part sur la chaîne CNN de son espoir que la jeune femme puisse être graciée par le président. L’étude du cas de la jeune chrétienne avait été également confiée à Shahbaz Bhatti, ministre des Minorités, qui avait jugé « sans fondements » les accusations portées à l’encontre d’Asia Bibi, soupçonnant une « affaire montée de toutes pièces » contre une femme « innocente » (2). Le ministre fédéral des Minorités, dont le poste est en passe d’être supprimé prochainement (3), devait remettre aujourd’hui au Premier ministre pakistanais, Yousouf Raza Gilani, un rapport sur l’affaire ainsi qu’une pétition remise par la famille de la condamnée, demandant sa grâce.

Ashiq Masih, mari d’Asia Bibi, a reçu de nombreuses menaces de mort et doit cacher sa famille dans un lieu tenu secret : « Nous avons peur, nous recevons des menaces, surtout de religieux [musulmans]. Ils ont organisé des manifestations dans le quartier et ont dit que si Asia Bibi était graciée, ils ne la laisseraient pas en vie », a déclaré le père de famille lors d’une conférence de presse mercredi 24 novembre organisée par Shahbaz Bhatti. Avec les organisations chrétiennes qui luttent pour la libération de la jeune femme, il a également demandé que le gouvernement assure la protection d’Asia Bibi dans sa prison, les exécutions extrajudiciaires et les meurtres inexpliqués en détention de chrétiens condamnés pour blasphème n’étant pas rares chez (4).

Toujours à la suite de la propagation des rumeurs de libération de la chrétienne, les principales organisations islamiques ont commencé ces jours derniers à rassembler leurs militants dans les grandes villes du pays et multiplient les manifestations, menaçant le gouvernement de provoquer des émeutes au cas où Asia Bibi devait échapper à sa sentence de mort.

La protestation s’étend progressivement au reste du pays : les avocats des cours des districts de Sheikhupura et de Nankana ont fait grève le 23 novembre contre la demande de grâce et de nombreux mouvements et partis islamiques ont fait des déclarations rappelant qu’il n’y avait pas de pardon possible pour une faute aussi grave. Quant au Jamiat Ulma Islam (JUI), allié du Pakistan Peoples Party (PPP), qui est à la tête du gouvernement, ses dirigeants ont informé le président qu’ils se retourneraient contre lui s’il graciait Asia Bibi ou faisait une quelconque « tentative pour abolir ou modifier la loi [anti-blasphème] » (5).

Mgr Lawrence Saldanha, archevêque catholique de Lahore, a confié son inquiétude à l’agence Fides : « En ce moment, nous sommes préoccupés par le climat d’intolérance croissante. La tension s’est accrue, les manifestations et appels des groupes islamiques radicaux qui veulent raviver les communautarismes se succèdent. Nous espérons que la mission du cardinal Tauran pourra rasséréner les esprits et contribuer à résoudre le cas d’Asia Bibi » (6).

Le cardinal Jean-Louis Tauran, président du Conseil pontifical pour le dialogue interreligieux, arrivé au Pakistan ce 25 novembre, prévoit en effet d’intervenir dans cette affaire au sujet de laquelle le pape Benoit XVI avait exprimé sa préoccupation en audience publique, le 17 novembre dernier.

C’est malgré tout l’incertitude qui domine aujourd’hui concernant le sort d’Asia Bibi et l’attente risque probablement de se prolonger de longs mois si l’on en croit les déclarations sur CNN, le 20 novembre, du porte-parole du président du Pakistan, Farhatullah Babar : « Asia ne peut être exécutée pour le moment [ni graciée]. Selon la loi, la sentence doit d’abord être confirmée par la Haute Cour. »

Un avis que confirment des sources chrétiennes à l’agence Fides, lesquelles expliquent que seul un procès devant la Haute Cour pourra établir de manière irréfutable l’innocence d’Asia Bibi : « La grâce présidentielle autorise la remise en liberté d’une personne qui admet sa culpabilité. Ceci causerait à coup sûr une révolte des groupes islamistes. Dans la culture féodale et selon l’interprétation la plus courante de l’islam, le pardon est inacceptable : à l’offense doit correspondre une punition adaptée et l’offense au Prophète est l’une des plus graves. »

Notes

(1) Voir EDA 539
(2) Les derniers éléments de l’enquête laissent soupçonner un règlement de comptes entre des femmes musulmanes du village et Asia Bibi, l’accusation de blasphème ayant été posée un mois après des altercations au sujet d’une chèvre ayant pénétré dans les champs voisins.
(3) L’annonce de la suppression de ce portefeuille ministériel (voir EDA 539), le 11 novembre dernier, a entraîné une vive réaction chez les chrétiens du Pakistan, malgré la perte de popularité de Shahbaz Bhatti, jugé trop inféodé au pouvoir. Nazir Bhatti, président du Pakistan Christian Congress (PCC), a « averti le gouvernement de revenir sur sa décision de supprimer le poste de ministre fédéral des Minorités, symbole de la présence de millions de chrétiens au Pakistan [qui seront alors] obligés d’agir en conséquence s’[ils n’ont] plus les moyens de se faire entendre au Pakistan », et menacé d’organiser de « grandes protestations dans tout le pays si la décision du gouvernement d’abolir le ministère des Minorités n’est pas annulée ».
(4) En 2009, un jeune catholique, Robert Danish, emprisonné pour blasphème est mort dans des circonstances toujours non élucidées dans le quartier de haute sécurité de la prison de Faisalabad (voir EDA 514). En juillet 2010, ce sont deux frères chrétiens qui ont été abattus à la sortie du tribunal d’où ils venaient d’être blanchis d’une accusation de blasphème (voir EDA 534).
(5) Le 23 novembre 2010, Shahbaz Bhatti, ministre des Minorités, a déclaré que « le Pakistan [n’allait] pas abroger la loi sur le blasphème mais plutôt effectuer des modifications afin d’en limiter les abus ».
(6) Fides, 25 novembre 2010.