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Asie du Sud - Népal

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Une affaire relance le combat pour les droits des Népalaises

Une affaire relance le combat pour les droits des Népalaises

29/03/2018

Autorités locales, ONG et groupes d’Église tentent de réhabiliter Radha, 18 ans (à droite sur la photo) et originaire de l’ethnie marginalisée Tharu, après le supplice qu’elle a subi dans son village, dans l’Ouest népalais. L’affaire a provoqué des réactions virulentes dans tout le pays, relançant le combat contre ces pratiques superstitieuses et contre les discriminations envers les femmes au Népal.

Le Népal a encore des progrès à faire concernant les droits et la protection des femmes, où elles sont encore marginalisées et régulièrement confrontées à la violence. Le 8 mars, consacré journée internationale des droits des femmes autour du monde, une jeune femme népalaise était battue dans son village suite à des accusations de sorcellerie. Radha Chaudhary, 18 ans, est originaire de l’ethnie Tharu dans l’Ouest népalais. La jeune femme vit dans le village Deukali, dépendant de la commune de Ghodaghodi, dans le district de Kailai. Ce jour-là, elle s’est fait battre brutalement devant des centaines de témoins. Les coupables, un shaman – autoproclamé « Bholebaba » d’après le dieu hindou Shiva – et ses associés, se référaient aux lois tribales locales. Radha a été emmenée de force hors de chez elle devant des centaines de villageois.
« Je rentrais à la maison après avoir nettoyé l’enclos des vaches, quand trois filles se sont approchées de moi et m’ont demandé de les suivre », expliquera-t-elle plus tard. « Quand je leur ai demandé pourquoi, elles m’ont accusé de sorcellerie et de tuer maris et enfants... J’ai nié ces accusations, mais elles m’ont attrapée par les cheveux en me traînant chez Bholebaba… » Radha a été amenée vers une petite hutte, où vivent Ram Bahadur Chaudhary Bholebaba, son associé Kismati Chaudhary Parbati et quelques autres, depuis le début du festival Maha Shivaratri. Les deux hommes s’étaient présentés comme des guérisseurs mystiques capables de guérir les maladies et chasser le malheur du village.

Une affaire virale qui relance le débat

« Les filles, envoyées par Bholebaba, m’ont traînée dans cette hutte. On m’a fait asseoir au milieu de la foule qui s’était rassemblée pour assister à l’évènement », se souvient Radha. « Cet homme et plusieurs femmes m’ont frappée à l’estomac, au visage, au bas-ventre et au dos. Ils m’ont traînée par les cheveux et frappée pendant cinq heures, entre 7 heures du matin et midi », ajoute-t-elle. « J’ai été blessée au visage, au cou, à la poitrine et à l’estomac, entre autres. Je criais à cause de la douleur, mais personne n’est intervenu pour l’arrêter. Il répétait sans cesse que j’étais une sorcière… » Après que les médias ont parlé du supplice qu’a subi Radha, l’administration du district de Kailali et le Worec (centre de réhabilitation des femmes au Népal) sont intervenus pour s’assurer qu’elle puisse recevoir des soins et être logée temporairement.
Le calvaire subit par Radha n’est pas quelque chose de nouveau au Népal, où chaque jour, une femme est accusée de sorcellerie. Les femmes sont souvent battues, parfois mortellement. Mais dans le cas de Radha, l’affaire est devenue virale et a provoqué les réactions de plusieurs groupes et personnalités. Comme d’autres villageois, qui dans les régions rurales népalaises, pratiquent toujours des rites traditionnels et croyances locales, les parents de Radha et sa petite sœur avaient rendu visite au shaman, qui leur a dit que leur fille aînée était une malédiction pour la famille et le village. « Elle est responsable de la mort d’enfants mort-nés, de maris et d’autres femmes du village. Amenez-la-moi », aurait-il dit à ses parents. « Je n’ai jamais cru à ce genre de choses comme les bokshi [sorcières], c’est ce que j’ai dit à ma famille. Mais comme d’autres beaucoup d’autres villageois, ils ne n’écoutaient pas », raconte la jeune femme, qui étudie toujours au lycée.

Les communautés marginalisées les plus visées

Les recherches sur la sorcellerie au Népal indiquent que dans la plupart des cas, les victimes les plus courantes sont les enfants uniques ou orphelins, les veuves, les filles et les femmes des communautés pauvres et marginalisées comme les Dalit (intouchables). Comme d’autres qui sont devenues la proie des gourous, Radha vient de la communauté Tharu, marginalisée. « C’est malheureux qu’au nom de la tradition, une fille innocente soit battue sauvagement. C’est cruel et nous devons empêcher ces pratiques », a déclaré sœur Rosita, de la communauté des Sœurs de la Charité de Nazareth. La religieuse travaille pour la dignité et pour les droits des femmes et des autres personnes opprimées au Népal, depuis vingt ans.
Selon sœur Rosita, après avoir appris le supplice subit par Radha, plusieurs ONG et groupes locaux, dont sa communauté, ont adressé un mémorandum à l’administration du district, demandant une action immédiate contre les coupables, demandant que ces pratiques soient condamnées au niveau local. « Pourquoi les femmes devraient-elles endurer ces pratiques qui leur causent tant de souffrance et d’humiliation ? » a demandé sœur Rosita. L’affaire de Radha a attiré l’attention partout au Népal, y compris celle du bureau du premier ministre. Une équipe gouvernementale a rendu visite au village, promettant de l’aider à se réintégrer dans la société.
Les autorités locales ont également fourni un soutien financier et ont cherché à promouvoir les droits des femmes parmi les villageois, à travers des documentaires et d’autres médias. La police a arrêté Ram Bahadur et cinq de ses complices. Au Népal, tout coupable de torture physique ou mentale contre une personne accusée de sorcellerie risque dix ans de prison et une amende de 100 000 roupies népalaises (770 euros). « Cela montre que les pratiques et croyances superstitieuses existent toujours dans notre société. Il est très regrettable qu’au lieu d’intervenir pour empêcher ce qui arrivait, les villageois aient participé », dénonce Chitra Paneru, présidente du Forum pour les droits de l’homme, l’éducation et l’accès à la justice à Dhangadhi, dans le district de Kailali. « C’est à cause de notre société patriarcale, qui traite les femmes de façon discriminatoire. C’est une forme d’exploitation », accuse Chitra.

« Je voudrais qu’aucune autre ne vive cela »

Pour elle, ce problème n’est pas près d’être résolu, à moins que le pays n’investisse dans un programme national pour promouvoir les droits des femmes et que les coupables ne soient condamnés. « Le gouvernement, les groupes locaux, les ONG et les responsables de communautés devraient s’associer pour que la situation change vraiment. Cela prendra du temps, mais cela exige de travailler ensemble », confie Chitra. Deux semaines après l’incident, Radha est toujours en convalescence. « Ses blessures physiques guériront bientôt, mais cela va prendre longtemps avant qu’elle puisse s’en remette psychologiquement », ajoute Rana, du Worec.
L’organisation travaille avec les autorités locales, auprès des villageois et des groupes locaux, pour trouver le moyen de réhabiliter Radha dans un environnement sûr et adapté dans son village. Le 16 mars, un programme a été mis en place pour l’aider. Radha a été bénie par une organisation locale, en présence du chef du district, de la police et d’habitants du village. « Elle est toujours très angoissée à l’idée de retourner chez elle », explique Govinda Rijal, chef du district de Kailali. « Mais nous faisons tout ce que nous pouvons pour qu’elle puisse se réintégrer en toute sécurité. » Et notamment, qu’elle puisse poursuivre ses études et passer ses examens le mois prochain, malgré les souvenirs qui reviennent la hanter. « Je veux étudier davantage. Je veux contribuer à changer une société qui traite les filles d’une façon aussi inhumaine », a ajouté la jeune fille. « Je voudrais qu’aucune autre fille ne vive le traumatisme que j’ai dû subir, simplement pour n’avoir pas cru à de vieilles superstitions. »

(Avec Ucanews, Pragati Shahi, Kathmandu)