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POUR APPROFONDIR - Les maoïstes voient rouge au Népal [ Bulletin EDA n° 504 ]

POUR APPROFONDIR - Les maoïstes voient rouge au Népal

01/04/2009 - par Dhruba Adhikary

Le Népal semble avoir les plus grandes difficultés à se sortir de la crise politique qui ébranle chaque jour un peu plus les fondements fragiles du nouvel Etat. La mise en application du programme maoïste provoque aujourd’hui autant de déception qu’elle avait suscité d’espoir chez ceux qui ont porté les anciens chefs de la guérilla communiste au pouvoir, il y a moins d’un an.

Une situation paradoxale et explosive qui a été analysée par Dhruba Adhikary, journaliste basé à Katmandou, dans un article paru le 11 février 2009 sur le site d’Asia Times Online. La traduction est de la rédaction d’Eglises d’Asie.

 

Au Népal, on commence sérieusement à douter que le pays puisse avoir une nouvelle constitution en mai 2010, comme cela est prévu. Et, dans l’hypothèse où cette constitution advienne, on doute qu’un tel texte puisse effectivement créer une base solide pour affermir un régime républicain et démocratique, tel qu’il est inscrit dans la constitution provisoire mise en place début 2007.

Le parti maoïste, qui dirige actuellement le gouvernement de coalition, continue à se montrer, aussi bien dans ses actes que dans ses discours, comme une force politique incapable d’offrir autre chose qu’un ensemble de mesures communistes. Un exemple frappant du zèle révolutionnaire des maoïstes a été donné au début du mois de février 2009 lorsque le gouvernement a promulgué trois ordonnances – dont deux traitaient des quotas réservés aux castes et aux groupes aborigènes dits « défavorisés » (‘backward communities’), dans le cadre de la mise en place d’une politique de discrimination positive, tandis que la troisième portait sur les personnes disparues dans les années d’insurrection (1996 - 2006) (1).

Si les sujets en question ne font pas problème, en revanche, la méthode employée par le Premier ministre Prachanda a déclenché les foudres de la quasi-totalité des partis et de leurs dirigeants, qui voient dans la façon de faire des maoïstes un exemple flagrant de leur volonté d’éviter que certains dossiers ne soient débattus devant le Parlement.

L’Assemblée constituante de 601 membres, élus en avril dernier, siège sans interruption pour rédiger les articles de la nouvelle constitution, mais elle peut, quand le besoin s’en fait sentir, siéger comme assemblée législative, à tout moment du jour ou de la nuit.

Mais les ministres et les députés maoïstes de l’Assemblée constituante ont trouvé plus efficace de mettre fin brutalement, le 19 janvier dernier, à la session législative et, de la remplacer, une semaine plus tard par l’édiction d’une série d’ordonnances destinées à montrer que leur parti mettait bien en application du programme prévu. Cette façon de gouverner par décrets a rendu les maoïstes impopulaires, parce qu’elle était précisément celle que l’ancien roi, Gyanendra, avait adoptée après son coup d’Etat du 1er février 2005. En quinze mois, le roi avait perdu le pouvoir, puis le prestige et enfin entraîné dans sa chute, la monarchie elle-même.

Même le président de l’Assemblée constituante n’a pu s’empêcher de faire des commentaires sur la façon de travailler des maoïstes. Dans une interview publiée lundi dans le Kathmandu Post, Subhas Nembang a rappelé les mesures royales impopulaires et fait cette observation : « Désormais le peuple du Mouvement (d’avril 2006) fait partie du gouvernement, il est donc de sa responsabilité d’analyser si le système des ordonnances a été utilisé à bon escient. »

Les citoyens ont été perturbés eux aussi par la manière de faire des maoïstes et ont insisté auprès du président Ram Baran Yadav pour qu’il réfléchisse avant d’apposer son sceau sur de nouvelles ordonnances.

Par ailleurs, certaines de ces ordonnances semblent contestables, comme celle qui fixe les quotas réservés pour les ‘backward communities’ ; les Madhesis qui résident dans le Terai, au sud du Népal, ainsi que les hommes et les femmes appartenant aux plus basses castes hindoues ont exprimé leur vif mécontentement au sujet de ce texte.

Rajkumar Lekhi, le chef de la communauté Tharu dans le Terai, a expliqué le 9 février, lors d’une interview radiodiffusée, que son peuple continuerait de manifester son désaccord jusqu’à ce que disparaisse la clause prévoyant de les assimiler aux « soi-disant Madhesis ». (Les Madhesis sont des immigrés indiens récents venant principalement des Etats indiens du Bihar et de l’Uttar Pradesh) (2).

Bin Kumar Biswakama, qui appartient à la caste des forgerons, trouve ridicule qu’une « photocopie » de la législation indienne sur les quotas réservés soit appliquée au Népal. « Comment pourrais-je, même si je suis un dalit (intouchable), soutenir un projet qui rétablit le système hiérarchique des castes ? » (3), explique-t-il, s’exprimant au nom de ses responsabilités au sein du mouvement de jeunesse du principal parti démocratique du pays, le Parti du Congrès népalais. Le Népal pourrait au moins chercher à éviter les effets négatifs de la politique de discrimination positive tels qu’ils ont été constatés en Inde. D’autres communautés rejettent totalement l’idée de quotas réservés, dans la mesure où cette politique met de côté la qualification, la compétence et le mérite. Ils n’y voient qu’une mesure « progressiste », sous-entendue défendue par les seuls maoïstes.

Le problème le plus important, néanmoins, est le travail que constitue la rédaction d’une nouvelle constitution. Même si le président de l’Assemblée a réussi à mettre sur pied une dizaine de comités thématiques pour assister le rédacteur principal, qui est le Comité constitutionnel, il y a des sujets et des domaines qui auraient grand besoin de voir clarifier leurs principes et leurs objectifs. Le plus important de ceux-ci est le type de république que le Népal doit adopter : une République démocratique, comme l’a promis la Constitution provisoire, ou une « République populaire » comme le demandent souvent les maoïstes au pouvoir.

La question suivante est de savoir si le Népal aura un régime présidentiel, semblable au régime américain ou français, ou un régime parlementaire, comme celui de l’Inde ou du Royaume-Uni. « Quel sera le jeu : la boxe ou les échecs ? », interroge Badri Bahadur Karki, un spécialiste du droit constitutionnel. Les règles du jeu auront à être définies en conséquence. Le régime présidentiel est réputé offrir la stabilité, alors que le modèle parlementaire est connu pour permettre une responsabilisation des pouvoirs. Le Népal a avancé cahin-caha selon ce dernier modèle pendant près de soixante ans.

A l’origine des préoccupations publiques grandissantes, on trouve des déclarations des maoïstes qui apparaissent à intervalles réguliers, en opposition avec l’engagement qu’ils ont pris l’année dernière dans leur manifeste électoral et selon lequel ils sont entrés dans le monde de la compétition politique, gouverné par les systèmes démocratiques.

Mais une fois arrivés au pouvoir, les maoïstes ont changé de discours. Les déclarations publiques de leurs chefs, y compris de Prachanda, montrent qu’ils ne croient pas vraiment aux bienfaits de la tradition parlementaire. Alors que s’approche un autre anniversaire, celui du lancement de la « guerre populaire », le 13 février 1996, les foules entendent un autre message venant des dirigeants maoïstes, à savoir qu’ils utilisent le gouvernement et l’Assemblée constituante – tout autant que la rue – pour « s’emparer » de l’appareil d’Etat dans son ensemble aussi vite que possible.

Cela semble incroyable, mais il faut être vigilant quand il s’agit du Népal, un Etat « d’une fragilité extrême » comme l’affirment certains. Prachanda parle communément de la capacité de son parti à faire des miracles. Dans une interview accordée à un journal le 4 février, il a reproché au peuple du Népal de ne donner aux maoïstes qu’un mandat partiel. « Comment pouvons-nous soulever la tempête qu’ils attendent de nous ? », a-t-il demandé, d’un ton frustré. Et Prachanda d’affirmer tranquillement que les dirigeants maoïstes essayent d’avancer d’une façon différente, désignant sans la nommer la méthode utilisée pour promulguer les trois ordonnances.

Le ministre des Finances, Barburam Bhattarai, vieux compagnon d’armes de Prachanda, a concocté un plan à faire se dresser les cheveux sur la tête. Ce plan vise à exacerber l’incertitude politique de façon à ce que les maoïstes puissent s’emparer du pouvoir exécutif dans le chaos et de la confusion. Le projet très élaboré de Bhattarai a été publié le 30 janvier dernier dans le Nayaa Patrikaa, un quotidien en népali. Même si les maoïstes permettent à l’Assemblée constituante de préparer un projet de constitution, ils seraient loin de permettre que celui-ci soit orienté vers la démocratie. « Si ce projet est rédigé, il correspondra à nos souhaits, ou alors pas un seul mot n’en sera écrit », affirmait Bhattarai dans cet article.

Pour ajouter encore à l’affaire, les dirigeants du Parti communiste du Népal marxiste-léniniste unifié (CPN-UML), parti marxiste distinct des maoïstes et membre de l’actuelle coalition gouvernementale, avancent régulièrement dans leurs déclarations publiques que si tous les partis de mouvance communiste s’unissaient, ils obtiendraient la majorité des deux tiers de l’Assemblée. Pour donner quelque consistance à ces déclarations, les maoïstes avaient fait un geste pour soutenir l’ex-secrétaire général de l’ULM, Madhav Kumar Nepal, en lui donnant un siège à l’Assemblée, alors qu’il avait été sévèrement battu lors des élections d’avril dernier – et Madhav Kumar Nepal n’avait pas été battu dans une seule circonscription mais dans deux !

Travaillant de concert, ils n’avaient pas hésité à bafouer le résultat des urnes et « élisant » Madhav Kumar président du principal comité chargé de travailler sur le projet de constitution, C’est une déception de plus pour les partis politiques d’inspiration démocratique. A chaque fois que des dirigeants maoïstes daignent répondre à des questions sur leur modèle de république, lors de débats publiques, ils pratiquent l’art de l’esquive en donnant des réponses à double sens. « Nous avons recensé 26 types de république à travers le monde, la nôtre sera la 27ème », a expliqué Chandra Prakash Gajurel, le 3 février dernier, devant un auditoire qui comprenait l’ancien représentant des Nations Unies, Ian Martin.

L’affirmation de Bhattarai selon laquelle la confusion et le chaos seraient à l’avantage du Parti communiste du Népal (maoïste) n’est pas une affirmation en l’air. La promesse, faite par les maoïstes durant le temps de l’insurrection, d’une structure fédérale fondée sur des critères ethniques a effectivement accru les tensions entre les communautés.

Des attaques meurtrières ciblant des journalistes, des organisations agissant à partir de structures syndicales affiliées aux maoïstes, de même que des actions menées par la Ligue des jeunesses communistes ont, de fait, contribué à réduire les critiques au silence. Enfin, l’intervention directe de Prachanda dans la nomination de prêtres dans un temple hindou a ajouté une dimension supplémentaire à la confusion ambiante (3). Plus récemment, une initiative maoïste, rapportée dans les médias, faisait état d’un comité d’astrologues travaillant à l’élaboration d’un nouveau calendrier pour le Népal, calendrier qui aurait onze mois au lieu de douze…

« Le défi que pose l’anarchie est un défi sérieux. » C’est ce qu’a déclaré Surya Bahadur Thapa, un ancien Premier ministre, à l’Asia Times Online, faisant allusion aux excès des maoïstes. Selon lui, les partis politiques attachés à une démocratie de type libéral devraient développer des alliances et des partenariats avec le Parti du Congrès népalais, qui est la force la plus crédible du fait de son assise nationale. Et malgré son âge avancé, un homme politique comme Girjia Prasad Koirala est seul à posséder le charisme pour convaincre la population, ce qui pourrait faire contrepoids aux forces communistes menées par les maoïstes.

Une alternative possible est de s’en remettre aux convictions de l’Inde. Pranab Mukherjee, le ministre indien des Affaires Etrangères, a donné le 29 janvier une interview à la chaîne al-Jazeera, dans laquelle il expliquait que l’Inde avait « persuadé » les maoïstes népalais d’abandonner la violence et de d’adopter la voie de la légalité politique. « Ils ont été d’accord, ont écouté nos conseils et maintenant… ils gouvernent. » S’ils ont effectivement écouté New Delhi dans le passé, les maoïstes pourraient l’écouter une fois de plus et être d’accord pour promulguer une constitution démocratique, une fois le texte constitutionnel finalisé.

Cependant, une partie des maoïstes ne semble pas admettre facilement les remarques de Mukherjee ; ceux-ci n’acceptent pas d’entendre qu’ils ne sont pas les seuls à pouvoir être crédités des changements politiques intervenus ces derniers temps au Népal ; ils estiment que la lutte armée qu’ils ont menée durant dix ans et qui a coûté la vie à près de 15 000 personnes est la seule cause de la chute de la monarchie.

Les maoïstes n’ont pas officiellement réagi à la déclaration de Mukherjee, mais des sources bien informées indiquent que le parti l’a tout simplement ignorée. Par ailleurs, il semble de plus en plus évident que New Delhi perçoit très mal les initiatives des maoïstes qui cherchent à développer des contacts étroits avec Pékin. Leurs efforts dans ce sens ont commencé en août dernier, lorsque Prachanda a fait en Chine sa première visite à l’étranger en tant que Premier Ministre, en assistant à la cérémonie de clôture des Jeux olympiques à Pékin. Entre-temps, plusieurs ministres et d’importants responsables maoïstes se sont rendus à Lhassa, au Tibet, et dans d’autres grandes villes de Chine continentale.

Des politiciens très au fait de ces problèmes ont paru s’alarmer de l’intérêt croissant – largement dû au Tibet – que porte la Chine au Népal, et ils sont d’avis que l’Inde risque de payer très cher ses bévues d’autrefois. Un sentiment très répandu est que les Indiens ont fait une grave erreur lorsqu’ils ont aidé les maoïstes, sans se rendre compte que ces derniers pourraient devenir un handicap, compte tenu du fait que la frontière du Népal avec l’Inde est très mal protégée.

Les relations fraternelles que les maoïstes du Népal entretiennent avec les maoïstes indiens peuvent ajouter aux difficultés que l’Inde connaît sur son propre territoire avec ces mouvements rebelles. L’interventionnisme de New Delhi au Népal ne pouvait manquer de faire apparaître l’Inde comme le voisin le plus gênant du Népal. Le 13 décembre 2008, l’hebdomadaire anglais The Economist notait : « L’Inde est loin d’être un voisin idéal. Elle a une longue histoire d’immixtion dans la politique d’autres pays, y compris le Pakistan. Le Népal a été le témoin embarrassant de cette pratique en avril dernier, quand l’Inde a infiltré tout le pays lors des premières élections libres depuis dix ans. Cherchant à s’assurer qu’un gouvernement malléable sortirait des urnes, ses agents ont soudoyé et divisé le pays, ce qui a certainement aidé un parti de la guérilla maoïste – que l’Inde détestait au plus haut point – à obtenir une victoire fracassante. »

La suite, comme on dit, appartient à l’histoire.
 

Notes
  1. Les familles des personnes « portées disparues » au Népal pendant la guerre civile attendent depuis des années de savoir ce qu’il est advenu de leurs proches. Tant que le décès n’a pas été officiellement déclaré, les familles ne peuvent ni faire leur deuil, ni résoudre les problèmes juridiques liés à la disparition et sont souvent dans une situation financière extrêmement précaire. La loi à laquelle il est fait allusion ici a été votée en février 2009 et prévoit de mettre sur pied une commission indépendante d’enquête pour sanctionner les auteurs des disparitions et offrir réparations aux victimes (cf. Nations Unies, 10e session du Comité pour les droits de l’homme, mars 20009 février). Mais, selon de nombreuses organisations de défense des droits de l’homme, la nouvelle loi favoriserait davantage l’impunité.
  2. Le soulèvement armé des Madhesis en 2007 puis les grandes manifestations de 2008 ont fait prendre conscience au gouvernement de l’importance d’une « minorité ethnique » qui représente en réalité un tiers de la population népalaise. Les Madhesis, dont les origines ethniques sont très controversées, souffrent d’une très forte discrimination de la part des groupes dominants au Népal.
  3. Selon le système hindou des castes, le métier de forgeron fait de celui-ci un dalit, c’est-à-dire un « hors-caste », statut de paria tout en bas de l’échelle sociale. L’Inde a tenté de compenser ce système inégalitaire en établissant des quotas réservés aux dalits par des lois de discrimination positive. Pour bénéficier de telles lois, le Népal devra appliquer le système indien des castes, beaucoup plus rigide que celui actuellement encore en pratique dans le pays (bien qu’il ait été officiellement aboli), ce que ne souhaitent pas bon nombre des népalais de basses castes.
  4. Voir EDA 499.

Carte EDA/Ucanews