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Asie du Sud - Inde

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Vives réactions suite aux arrestations de cinq militants des Droits de l’Homme

Vives réactions suite aux arrestations de cinq militants des Droits de l’Homme

05/09/2018

En Inde, les arrestations de cinq militants des Droits de l’Homme suscitent de vives réactions contre le gouvernement de Narendra Modi. Mardi 28 août, la police a conduit des raids et perquisitions à leur domicile, dans différentes villes du pays. Depuis, les voix ne cessent de s’élever contre cette « chasse aux sorcières ». La Cour suprême a elle aussi critiqué l’intervention et ordonné que les militants ne soient pas incarcérés mais placés en résidence surveillée jusqu’à la prochaine audience du 6 septembre, qui examinera les charges retenues contre eux. Les critiques soulignent la perception croissante d’une Inde qui, sous le gouvernement du nationaliste hindou Narendra Modi, s’oriente vers un régime de plus en plus hostile à la tolérance et à la liberté d’expression. 

Les cinq militants des Droits de l’Homme qui ont été arrêtés sont accusés d’avoir tenu, en décembre dernier, des propos incitant à la violence lors d’une manifestation organisée au Maharashtra, mais aussi d’entretenir des liens avec la rébellion maoïste active dans le centre de l’Inde. Issus d’horizons différents dans le domaine de la défense des droits des marginalisés, ils sont avocats, intellectuels, poètes ou écrivains. Pour orchestrer leurs arrestations, la police a notamment eu recours à la loi controversée UAPA (Unlawful Activities Prevention Act), qui permet d’emprisonner arbitrairement jusqu’à six mois des suspects de terrorisme.
« C’est absolument effrayant », a commenté l’historien Ramachandra Guha. Comme lui, de nombreux intellectuels y voient une motivation politique des nationalistes hindous à l’approche du scrutin national de mai 2019. Pour Shekhar Gupta, rédacteur en chef de The Print, c’est « du Maccarthisme poussé à un autre niveau ». « On ne peut pas accuser de terrorisme des personnes avec lesquels on est en désaccord », regrette-t-il. Des intellectuels engagés se sont réunis à New Delhi en fin de semaine dernière pour enfoncer le clou. Parmi eux, l’avocat Prashant Bhushan, qui dénonce « l’assassinat de la démocratie par des forces fascistes », ou encore l’écrivaine Arundhati Roy. Cette dernière déplore le choix d’arrêter « ceux qui œuvrent pour les plus pauvres » au lieu d’arrêter « ceux qui lynchent et tuent des gens en plein jour », faisant référence à une vague de meurtres de musulmans perpétrés par des extrémistes hindous au nom de la protection de la vache sacrée (20 morts depuis 2014). « Cela en dit long sur la direction que l’Inde est en train de prendre », s’est-elle insurgée.
L’indignation est également vive du côté des organisations internationales et des ONG. Human Rights Watch a alerté face à « un assaut croissant sur la liberté d’expression et la création d’une atmosphère de peur ». Et selon Amitabh Behar, directeur d’Oxfam India, « le gouvernement se doit de protéger les droits des gens à la liberté d’expression et aux rassemblements pacifiques au lieu de créer un climat de peur. » Quant aux juges de la Cour suprême qui ont examiné le dossier, ils ont mis l’Inde en garde : « En démocratie, la dissidence est une soupape de sécurité », a dit l’un d’entre eux, Dhananjaya Y. Chandrachud.

Manœuvres préélectorales

Les militants arrêtés sont en effet des critiques acerbes de l’Inde. Originaire d’Andhra Pradesh, le poète communiste Varavara Rao a souvent été dans le radar des autorités. Il est un sympathisant de la cause maoïste qui, selon lui, a le mérite de se battre pour les droits des sans-terres. Sudha Bharadwaj est quant à elle une avocate syndicaliste et professeure à la National Law University de Delhi. Elle défend les aborigènes marginalisés et les journaliers exploités par les grandes compagnies minières, dans l’État du Chhattisgarh où sévit principalement la rébellion maoïste. L’avocat Gautam Navlaka exerce à New Delhi et collabore à une revue académique. Enfin, à Mumbai, Arun Ferreira, est un activiste qui a déjà passé cinq ans en prison pour ses liens présumés avec les maoïstes, avant d’être innocenté et de décider de devenir avocat pour défendre les droits des prisonniers. Son camarade Vernon Gonsalves, lui aussi déjà arrêté, est proche de l’idéologie maoïste et s’est récemment attaqué à des lois antiterrorisme controversées. « Les autorités continuent d’ignorer des directives de la Cour suprême qui demande de faire une différence entre une sympathie exprimée pour les causes défendues par les maoïstes et une complicité criminelle avec la violence », a commenté Aakar Patel, d’Amnesty international India.
Le gouvernement des nationalistes hindous, dirigé depuis 2014 par Narendra Modi, a en effet favorisé l’émergence d’un climat où la critique est suspecte. Les médias, les minorités, les intellectuels et les milieux universitaires et artistiques sont visés. Tout propos jugé « antinational », c’est-à-dire critique à l’égard de Narendra Modi, est prétexte à des actes d’intimidation, de harcèlement et de violence.
Une célébration organisée cet hiver au Maharashtra serait à l’origine des arrestations des cinq militants. Selon la police, elle aurait encouragé des Dalits (Intouchables) à des violences survenues le lendemain, le 1er janvier 2018, contre les hautes castes hindoues dans le village de Bhima-Koregaon. Ces attaques avaient provoqué la mort d’une personne. Des témoins Dalits ont déclaré quant à eux avoir été attaqués par des extrémistes hindous qui auraient accusé leurs célébrations d’être « antinationales ». Cet incident avait déjà donné lieu, en juin dernier, à cinq autres arrestations d’activistes accusés d’être des « agents maoïstes urbains » et, pour certains, de comploter pour assassiner Narendra Modi. Ce n’est pas première fois que de telles rumeurs surgissent à son sujet avant un scrutin, toujours payantes en termes de gains électoraux.

(EDA / Vanessa Dougnac)

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