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Asie du Sud - Inde

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POUR APPROFONDIR - Les chrétiens face à la suprématie des nationalistes hindous au Karnataka

POUR APPROFONDIR - Les chrétiens face à la suprématie des nationalistes hindous au Karnataka

18/05/2018

Le parti nationaliste hindou (BJP, Parti du peuple indien) du premier ministre Narendra Modi s’est hissé ce mardi en tête des résultats des élections régionales dans l’État du Karnataka, au sud de l’Inde. Ce n’est pas pour autant que cet État lui reviendra puisque le parti d’opposition du Congrès, qui défendait l’un de ses derniers bastions, a contre-attaqué en s’alliant à une formation régionale afin de décrocher la majorité des sièges. Les résultats des urnes mettent néanmoins en lumière la toute-puissance du BJP qui ne cesse d’accumuler des victoires électorales à travers l’Inde. Pour les minorités, et notamment les chrétiens, la progression implacable du nationalisme hindou est vécue avec inquiétude. 

Le Karnataka, un État côtier du sud de l’Inde qui compte plus de 65 millions d’habitants, incarnait l’un des derniers bastions du Congrès, le parti traditionnel de centre gauche de la famille des Nehru-Gandhi. N’arrivant qu’en deuxième position au dépouillement des bulletins, le Congrès en déroute subit un nouveau revers. La popularité du Premier ministre Narendra Modi et de son parti du BJP parvient à s’implanter dans l’État, surnommé la « Silicon Valley » de l’Inde et auréolé par sa dynamique capitale de Bangalore. Avec une centaine de législateurs élus ce mardi, les nationalistes hindous deviennent la plus grande force politique au Karnataka. Toutefois, ils n’obtiennent pas la majorité absolue de 113 députés pour former un gouvernement local. Pour les contrer, le Congrès s’est alors allié à un important parti régional.
Depuis, le choix du futur gouvernement revient à Vajubhai Vala, gouverneur du Karnataka et ancien membre du BJP. S’il tardait à se prononcer face au dilemme, il a donné son feu vert au BJP qui a intronisé jeudi matin son candidat, B.S. Yeddyurappa. Celui-ci a prêté serment jeudi comme nouveau chef de gouvernement du Karnataka, sans pour autant avoir la majorité de l’assemblée. Vajubhai Vala a donné quinze jours au BJP pour prouver sa majorité, et laisse la porte ouverte à des tractations désespérées de la part des deux camps respectifs pour rallier in extremis d’autres parlementaires. Le parti du Congrès conteste ce choix et a fait appel auprès de la Cour Suprême. Si la situation reste incertaine, le BJP est favorisé dans l’immédiat.
À l’échelle de l’Inde, le rayonnement du BJP s’appuie sur sa base électorale de la plaine gangétique du Nord. Très majoritairement hindoue, cette ceinture hindiphone concentre la plus grande partie de la population, à l’image de l’Uttar Pradesh qui abrite 200 millions d’habitants et que le BJP dirige depuis mars 2017. La conquête des territoires du Sud, dont les langues et les cultures dravidiennes diffèrent, semblait moins favorable au BJP. Dans cette région, la présence chrétienne est notamment importante : sur 27,8 millions de chrétiens indiens, 12,8 millions (46 %) vivent dans cinq États du sud-est du pays : Kerala, Tamil Nadu, Karnataka, Andhra Pradesh et Telangana.

Une campagne émaillée de corruption et de coups bas

Pour assurer sa percée dans le Sud, le BJP n’a pas hésité à mettre tous les moyens de son côté lors de sa campagne au Karnataka. Perçu comme charismatique auprès des masses, Narendra Modi a participé à plus d’une vingtaine de meetings locaux, selon une stratégie électorale extrêmement efficace et relayée par des milliers de militants sur le terrain. Dans une grande tension, symbolique de l’ampleur des enjeux, la campagne a été émaillée de tous côtés d’incidents, de coups bas et d’affaires de corruption. Les débats n’ont pas hésité à jouer sur les sentiments religieux. Les attaques personnelles ont été violentes. Les réseaux sociaux hindouistes ont même propagé à dessein de fausses informations.
Une fausse lettre de l'archevêque de Bangalore, prétendant à un complot de l'Église catholique au Karnataka, a ainsi été partagée par de hauts responsables du BJP. Le document stipulait que l’Église conspirait pour scinder les Lingayats, une secte hindoue influente qui forme 17 % de la population au Karnataka, et procéder à des conversions. « La diffusion d’une telle lettre, juste avant les élections, est un stratagème scandaleux et malveillant », s’est empressé de dénoncer l’évêque Theodore Mascarenhas, secrétaire général de la Conférence épiscopale de l’Inde (CBCI).
Par tradition, le million de chrétiens du Karnataka soutient le Congrès. D’après un sondage effectué par India Today-Axis My India, la majorité des musulmans et des chrétiens a ainsi voté pour le Congrès. Le BJP ne s’est d’ailleurs pas embarrassé à présenter un seul candidat musulman ou chrétien. Le Congrès a quant à lui joué la carte de la défense de la justice sociale et des minorités. « Mais aujourd’hui, les citoyens ne votent pas forcément en fonction de la religion », a tempéré Vincent Vijay Kumar, directeur du Christian Institute for the Study of Religion and Society, dans des propos recueillis par l’agence Ucanews. « Les chrétiens en particulier ont une certaine indépendance d’esprit. »

Déclin de la tolérance religieuse

Le discours de campagne du BJP aura néanmoins utilisé la mobilisation du sentiment hindou. Le cas non résolu de la mort de Paresh Mesta, un jeune hindou assassiné en décembre 2017, a été amplement exploité pour rassembler les forces nationalistes hindoues qui y voient l’œuvre des musulmans. Amit Shah, le président du BJP, et B.S. Yeddyurappa, le candidat BJP pour l’État du Karnataka, ont rendu visite à sa famille. La stratégie des nationalistes hindous a été de projeter l’idée que les Hindous ont « souffert » sous le précédent gouvernement du Congrès. « Nous allons unifier les hindous au cours de ces élections et ensuite, nous allons imposer une interdiction totale de l’abattage des bœufs au Karnataka », a déclaré, durant la campagne, Jagdish Shenava, un responsable local du Vishwa Hindu Parishad (VHP, Forum mondial hindou), une organisation religieuse affiliée au BJP.
La protection de la vache, sacrée dans la religion hindoue, continue ainsi d’être instrumentalisée. Des incidents récurrents, caractérisés par de violentes agressions envers les commerçants de bétail accusés de vouloir « tuer » des vaches, visent généralement les musulmans et les chrétiens qui vivent de ces métiers. Et les brigades des extrémistes hindous, qui ont pris de l’aisance depuis l’ascension de Narendra Modi à la tête de l’Inde en 2014, ne cachent pas percevoir l’islam et le christianisme comme des religions « étrangères ».
L’an dernier, au Karnataka, des protestataires avaient organisé des « fêtes du bœuf », en cuisinant et en distribuant des plats à base de viande. Les minorités et les opposants au BJP dénoncent ainsi un déclin de la tolérance religieuse qui coïncide avec la gouvernance de Narendra Modi. « La préoccupation principale des minorités, en particulier des chrétiens et des musulmans, concerne leur sécurité physique si le BJP prend le pouvoir au Karnataka », a estimé Muzaffar H. Assadi, un analyste politique de l’université de Mysore, sur le site Ucanews. « Les tentatives pour diviser et communautariser les électeurs ne sont pas acceptables », a déclaré quant à lui l’évêque de Bellary, Mgr Henry D’Souza, sans pour autant citer le BJP. « Lorsque cela arrive, la violence et la haine communautaire prennent le pas. C’est une inquiétude. »

Un scrutin perçu comme baromètre de la politique indienne

Quand le BJP a pris le pouvoir une première fois au Karnataka en 2008, l’État avait été le terrain de violences contre les chrétiens et les musulmans. Au moins 57 églises avaient été attaquées dans les mois suivant les résultats des élections. D’après un rapport du Karnataka Forum for Communal Harmony, 73 incidents communautaires ont eu lieu à Mangalore en 2010, contre 228 en 2015 et 125 en 2017. Selon l’activiste musulman UH Umar, l’inquiétude au sein des minorités est réelle. « Nous disons aux nôtres de ne pas avoir peur, mais nombre d’entre eux ont peur », a-t-il déclaré dans la presse indienne. « Nous demandons aux musulmans de rester positif et de ne pas stéréotyper les hindous comme des antimusulmans. »
Au-delà, le scrutin est perçu comme un baromètre des tendances politiques de l’Inde, qui s’apprête à lancer ses élections législatives générales l’an prochain. Les résultats soulignent la chute, depuis quatre ans, du parti du Congrès, qui avait pourtant dominé la politique indienne depuis l’indépendance en 1947. Rahul Gandhi, qui a succédé à sa mère Sonia Gandhi à la tête de ce parti dynastique, en est perçu comme le fossoyeur. La formation de Narendra Modi contrôle aujourd’hui la plupart des grands États d'Inde, ce qui représente 70 % de la population. Cela laisse présager, aux yeux des analystes, la promesse qu'il reste, l’an prochain, maître à New Delhi.

(EDA, Vanessa Dougnac)
 

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Photos 1 et 3 : Rajesh Shetty ; Photo 2 : IANS