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Asie du Sud - Inde

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Mobilisation de la société civile pour dénoncer l’intolérance religieuse croissante portée par les nationalistes hindous

Mobilisation de la société civile pour dénoncer l’intolérance religieuse croissante portée par les nationalistes hindous

05/07/2017

« Not in My Name ». C’est sous ce slogan que des milliers de personnes ont manifesté pacifiquement en différentes villes du pays le 28 juin dernier pour dénoncer la montée de l’intolérance religieuse exercée, selon eux, par les hindouistes sous les couleurs du BJP (Parti du peuple indien), la formation du ...

... Premier ministre Narendra Modi au pouvoir à New Delhi depuis mai 2014. 

Ces manifestations ont rassemblé des Indiens issus de secteurs très divers de la société : des étudiants, des artistes, des responsables politiques ainsi que des responsables religieux. Président de l’United Christian Forum For Human Rights, une organisation réunissant des chrétiens issus de différentes confessions, Michael Williams a dénoncé chez les leaders de l’hindouisme extrémiste « un petit groupe qui vise à ce que tous les Indiens s’alignent sur un même style de vie et une identité culturelle unique, la leur ». Mais, a-t-il affirmé, « cela ne peut advenir : pas en mon nom et pas au nom de la Constitution du pays ».

Une « Carte des lynchages en Inde »

Les manifestations organisées le 28 juin à New Delhi, mais aussi à Mumbai (Bombay), Kolkata (Calcutta), Hyderabad, Bangalore, Thiruvananthapuram, Kochi (Cochin), Patna ou bien encore Lucknow, sont intervenues alors que l’émotion était vive dans le pays après la mort, six jours plus tôt, de Junaid Khan, un adolescent de 15 ans poignardé dans un train parce que musulman. Le 22 juin, Junaid Khan était de retour dans son village natal en compagnie d’un de ses frères et de deux amis, après avoir été à Delhi faire des achats en prévision de l’Eid, la célébration marquant la fin du ramadan. Selon le rapport de police, dans le train qui ramenait les quatre jeunes chez eux, une dispute a éclaté au sujet d’une place assise et les quatre se sont trouvés pris à partie par des voyageurs qui les ont insultés en tant que musulmans, leur reprochant d’être des « bouffeurs de bœuf » ; dans la dispute, Junaid Khan a reçu des coups de couteau, avant de mourir de ses blessures sur un quai de gare où les quatre avaient été contraints de descendre.

Selon le chanteur d’origine sikh Rabbi Shergill, un artiste qui s’est engagé dans la vie publique en soutenant Arvind Kejriwal et l’Aam Aadmi Party (Parti de l’homme du peuple), vainqueur aux législatives de Delhi en 2015, les incidents qui se multiplient ces derniers temps en Inde et qui visent les minorités religieuses « vont au-delà de l’intolérance » que connaît « habituellement » le pays. Lors de la manifestation de ce 28 juin à Delhi, une carte dressait la liste de ces accès mortels d’intolérance : « La carte des lynchages en Inde » répertoriait les victimes tombées sous les coups des extrémistes hindous. Depuis mai 2015, au moins douze personnes sont mortes du fait d’attaques d’hindous suspectant des trafics de vache ou de viande de vache, animal sacré dans l’hindouisme ; ces violences ont visé en majorité des musulmans, mais des chrétiens se trouvent aussi au nombre des victimes.

Le 29 juin, Narendra Modi est bien sorti de son silence pour qualifier d’« inacceptable » le fait que des gens soient tués au nom de la protection des vaches, mais sa prise de parole, tardive et en appelant au Mahatma Gandhi, n’a pas convaincu

Un climat « troublant »

Si des lynchages meurtriers prennent pour cible des musulmans au nom de la protection des vaches en Uttar Pradesh, au Jammu-et-Cachemire, au Rajasthan, au Jharkhand, en Haryana, au Madhya Pradesh ou bien encore en Assam, les chrétiens sont eux aussi visés par les nationalistes hindous. Selon Persecution Relief, une organisation chrétienne œcuménique qui recense ces attaques, 348 incidents ont été dénombrés en 2016, soit un chiffre presque deux fois plus élevé que celui de 2015. Fondateur de Persecution Relief, Shibu Thomas n’hésite pas à dire que la minorité chrétienne (2,3 % des 1,2 milliard d’Indiens) se sent désormais « menacée, isolée et en danger » du fait des mesures mises en œuvre par le BJP et du fait du climat entretenu par les organisations hindouistes qui irriguent la mouvance nationaliste hindoue. Il précise encore que si les musulmans (14,2 % de la population) sont visés parce que soupçonnés de faire trafic de viande bovine, les chrétiens sont attaqués parce que soupçonnés de chercher à « convertir » les hindous au christianisme.

Pour Mgr Victor Henry Thakur, archevêque catholique de Raipur, au Chhattisgarh, Etat du centre de l’Inde contrôlé par le BJP, le fait que les groupes extrémistes hindous ne sont jamais sanctionnés par les autorités crée un climat « troublant ». « La faiblesse de la gouvernance en place est ce qui permet cet état de non-droit. C’est un souci majeur pour nous : les extrémistes hindous nous dictent désormais que faire et ne pas faire, et ceux qui s’opposent à eux doivent en payer le prix », explique l’évêque. Désormais, ajoute-t-il encore, toutes les écoles de l’Etat, même les écoles privées catholiques, doivent commencer la journée par un chant à Sarawati, la déesse de la sagesse dans le panthéon hindou, et les élèves doivent s’adresser à leurs professeurs en les appelant « gurus » ; les institutions chrétiennes doivent « s’hindouiser », sauf à connaître des soucis avec l’administration.

Selon Tomson Thomas, responsable pour l’Eglise pentecôtiste de Dieu au Jharkhand, les attaques contre les minorités religieuses font « partie d’un mouvement très planifié qui ne cesse de gagner du terrain ».

Mobiliser la population hindoue

Ancien archevêque de Guwahati, en Assam, Mgr Thomas Menamparampil est une voix écoutée dans l’Eglise de l’Inde. Selon lui, Narendra Modi et le BJP savent pertinemment que la majorité hindoue de la population n’est pas unie mais qu’un moyen de l’unir est de lui présenter les minorités musulmane et chrétienne comme autant de menaces pour l’identité de l’Inde. D’où la polarisation de l’opinion publique autour de la sacralisation de la vache ou les polémiques à répétition sur les « conversions forcées » dont se rendraient coupables les chrétiens.

Les importantes réformes que Narendra Modi conduit dans le domaine de l’économie mènent à « une économie exclusive », analyse Mgr Menamparampil pour le site catholique Crux. « Les grands projets sont menés au bénéfice d’une petite élite, une élite qui marginalise un peu plus les sections faibles de la société, les castes fragiles ou bien encore les aborigènes, ceux dont les terres sont accordées aux multinationales, dont les richesses minières sont vendues pour de fortes sommes d’argent qui ne bénéficient en rien aux communautés locales », poursuit-il. Et si cette « économie de l’exclusion » s’intègre bien avec certains aspects de l’idéologie nationaliste hindoue, une idéologie fondée sur l’appartenance de caste et « des communautés qui s’excluent les unes les autres », les dirigeants politiques sont conscients qu’à terme, l’absence de solidarité entre les hindous est dommageable aux intérêts de l’élite qui est au pouvoir. Selon l’archevêque, parce que les membres les plus pauvres de la société hindoue ne seront jamais convaincus ou impressionnés par les réalisations du gouvernement en matière économique, le gouvernement les mobilise en mettant en avant la protection de la vache – animal sacré pour les hindous, source de protéine pour les musulmans et les chrétiens – ou bien encore l’interdiction de la conversion en matière religieuse. Dans ce contexte, les chrétiens doivent prendre garde à ne pas apparaître comme un groupe qui « cherche le conflit », mais au contraire comme une minorité qui veille à l’unité de la société tout entière, conclut l’archevêque.

(eda/ra)