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Asie du Sud - Inde

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Les « brigades anti-Roméo », promesse électorale des nationalistes hindous

Les « brigades anti-Roméo », promesse électorale des nationalistes hindous

09/02/2017

A la veille d’un très important scrutin en Uttar Pradesh, les candidats ont multiplié les stratégies pour séduire les voix des 200 millions d’habitants de cet Etat du nord de l’Inde. Le 11 février marquera le coup d’envoi d’un vote échelonné jusqu’au 8 mars, afin de renouveler une assemblée législative qui était jusqu’ici ...

... aux mains du Samajwadi Party (SP), le grand parti régional. La tentation d’agiter les sensibilités communautaires n’a pas échappé aux candidats en lice.

Parmi les promesses ambigües figure en bonne place un projet des nationalistes hindous du BJP (Parti du peuple indien), le parti du Premier ministre Narendra Modi. Dans son programme électoral se glisse l’idée de « brigades anti-Roméo » (‘Anti-Romeo Dals’), qui consisterait à instaurer des patrouilles spéciales pour protéger les « jeunes étudiantes ». Le concept n’est pas sans faire référence à une propagande récurrente des nationalistes hindous : le « Love Jihad », théorie selon laquelle des musulmans séduiraient de force des femmes hindoues.

Des campagnes électorales d’où la religion n’est pas absente

Pourtant, la Cour suprême a réaffirmé le mois dernier le « caractère laïque des élections ». « Aucun homme politique ne peut solliciter des voix au nom d’une caste, d’une croyance ou d’une religion », a-t-elle mis en garde. Mais les habitudes de campagne sont solides, dans un Etat où la minorité musulmane représente 20 % de la population et l’appartenance à la caste reste le socle social. « La conduite de tous les partis reste axée sur un abus éhonté et effronté de la référence à la religion et à la caste », dénonce le journaliste Alok Verma. La Commission électorale sanctionne néanmoins les dérapages.

Face aux critiques, Ami Shah, président du BJP et fidèle lieutenant de Narendra Modi, a assuré que la proposition des « brigades anti-Roméo » concernait la protection de toutes les Indiennes, quelle que soit leur appartenance religieuse. Les patrouilles sont dédiées à empêcher « le harcèlement des jeunes filles étudiantes », a-t-il expliqué, utilisant le terme de « filles » pour désigner les femmes célibataires. « Chaque commissariat de police à proximité d’une université disposera de patrouilles anti-Roméo, qui attraperont les voyous et leur donneront une leçon », a-t-il affirmé.

La sécurité des femmes est certes un besoin criant dans l’Etat de l’Uttar Pradesh qui détient en Inde le record de crimes perpétrés contre les femmes. L’enjeu a été au cœur d’une campagne âpre et décisive, pour un scrutin qui donne traditionnellement le pouls de la nation. Ces élections sont donc un test de popularité pour le Premier ministre Narendra Modi, fragilisé par les conséquences de la démonétisation surprise des billets de 500 et 1 000 roupies annoncée le 8 novembre dernier. Pour ces élections, le Premier ministre et son parti ont mis en avant une formule électorale qui a déjà fait ses preuves, à savoir la mise en avant des objectifs de développement, la dénonciation de la corruption et de l’insécurité dans un Etat pauvre et rural. Sur les bulletins de vote, le symbole du BJP – le « lotus » – s’apprête à braver la « bicyclette » du jeune Akhilesh Yadav (SP). Pour contrer le BJP, ce dernier a fait alliance avec le Parti du Congrès, représenté par Rahul Gandhi. Enfin, suit l’irréductible « éléphant », symbole du Bahujan Samaj Party (BSP) de Mayawati, la défenseuse des hors-castes (dalits) qui espère réaliser son grand retour.

Le « Love Jihad », une conspiration contre l’hindouisme ?

A travers le projet des « brigades anti-Roméo », le BJP déploie sa vision puritaine de la femme. L’initiative de patrouilles « anti-Roméo » a déjà été lancée dans d’autres Etats pour des missions limitées, notamment la surveillance des couples trop intimes dans les jardins publics. D’autres actions ont ciblé la Saint-Valentin ou des lieux présentés comme « immoraux ». « Nous n’avons pas besoin de brigades anti-Roméo, a réagi Poonam Singh sur le site Feminism in India. Cette déclaration d’Amit Shah n’est rien d’autre qu’un appel au ralliement contre le « Love Jihad ». C’est un bâton pour battre les hommes des minorités, en particulier les musulmans. »

Des politiciens du BJP n’ont pas tardé à confirmer le lien avec le « Love Jihad ». C’est le cas de Sunil Bharala : « Les brigades anti-Roméo seront formées pour assurer la sécurité des filles innocentes, a-t-il dit. Ces filles sont ciblées par le Love Jihad. » Le député Yogi Adityanath a quant à lui rappelé que le « Love Jihad » était un problème préoccupant. A la clé est le soupçon que des hommes musulmans feindraient l’amour pour amener des jeunes femmes à les épouser et à se convertir à l’islam, dans une conspiration contre l’hindouisme. Par le passé, des incidents ont été exploités par les hindous radicaux pour fabriquer des « preuves » du « Love Jihad ».

La valorisation du caractère hindou de la nation fait partie de l’idéologie du BJP. « Le temple et le développement peuvent coexister », a commenté Amit Shah. Outre les « brigades anti-Roméo », il a aussi promis la construction controversée d’un temple hindou à Ayodhya, une dispute religieuse ayant conduite à des émeutes intercommunautaires meurtrières en 1992. Il a également réitéré la volonté d’interdire le « triple talaq », la loi de répudiation des musulmans qui est décriée par nombres d’associations mais devient un sujet délicat lorsqu’elle est dénoncée par les nationalistes hindous.

Le thème des « brigades anti-Roméo » est lui aussi très sensible. En 2012, dans la région de Muzaffarnagar, en Uttar Pradesh, deux jeunes hindous avaient tué un jeune musulman, avant d’être à leur tour assassinés en représailles. Une rumeur avait circulé, avançant que ces deux hindous défendaient l’honneur de leur sœur agressée. L’incident avait engendré un cycle de violences, provoquant des milliers de déplacés et une soixantaine de morts.

De plus, l’expérience des « patrouilles » musclées du Sangh Parivar, la grande famille de l’extrême-droite hindoue, n’est pas forcément encourageante. Cette semaine, un porte-parole du BJP a jugé bon de préciser que les escouades « anti-Roméo » opéreraient en conformité avec la loi.

(eda/vd)