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Asie du Sud - Inde

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« L’Eglise n’en a pas assez fait pour les dalits », affirme le président de la Conférence des évêques catholiques d’Inde

« L’Eglise n’en a pas assez fait pour les dalits », affirme le président de la Conférence des évêques catholiques d’Inde

25/05/2016

Le 23 mai dernier, à New Delhi, à l’occasion d’une remise de prix à 72 chrétiens dalits qui se sont distingués dans la promotion sociale et humaine de ceux appelés autrefois les « intouchables », le cardinal Baselios Cleemis, président de la Conférence des évêques catholiques d’Inde (CBCI), a ...

... affirmé que « l’Eglise n’en avait pas fait assez pour les dalits dans les sphères économique, sociale et religieuse », et il a promis que des mesures seraient prises pour remédier à cette situation. Cette prise de position intervient alors que de virulentes critiques sont émises, au sein de la communauté catholique, pour dénoncer l’inaction de l’Eglise envers ces discriminations.

Selon les statistiques disponibles, les dalits (1) ainsi que les aborigènes (tribals) représentent quelque 70 % des 27 millions de chrétiens indiens (2). Pour autant, ils sont nettement moins nombreux dans les rangs du clergé. Selon le jésuite A.X.J. Bosco, très engagé dans la défense des dalits, sur les 178 évêques que compte la CBCI, seulement dix d’entre eux sont d’origine dalit, soit 5,6 % du collège épiscopal catholique.

Des places réservées pour les dalits dans les institutions éducatives de l’Eglise

Le cardinal Cleemis, archevêque de Trivandrum, au Kerala, et catholicos de l’Eglise orientale syro-malankare, n’a pas hésité à reconnaître que l’Eglise « avait encore du chemin à parcourir » pour que les pratiques discriminatoires à l’encontre des dalits soient éradiquées au sein même de l’Eglise. « A tous, et particulièrement les pauvres et les marginalisés, nous devons faire une place dans la société », a-t-il précisé, affirmant que « tout ce qui pourrait nier les droits des dalits sera combattu ».

Connu à titre personnel pour son engagement en faveur de la promotion des dalits, le cardinal a promis que l’Eglise se dotera de règles afin de leur réserver un certain pourcentage des places offertes dans ses institutions éducatives, écoles, collèges, lycées et universités. L’objectif, a-t-il précisé, est d’aider à la promotion des dalits aussi bien au sein de la société que dans l’Eglise.

La question des « places réservées » est un sujet très sensible en Inde. Depuis des années, des chrétiens se battent pour que les dalits chrétiens bénéficient de quotas réservés dans les universités et la fonction publiques aux dalits hindous. Au prétexte que les religions chrétienne et musulmane ne reconnaissent pas le phénomène de la caste, les dalits chrétiens et musulmans ne peuvent donc pas bénéficier de ces « places réservées » (3). L’annonce par le cardinal Cleemis d’ouvrir des « places réservées » aux dalits chrétiens dans les institutions chrétiennes est donc d’une portée certaine.

Le Dalit Christian Liberation Movement a toutefois estimé que les mesures annoncées par le cardinal Cleemis relevaient plus de « l’effet d’annonce » que d’un véritable changement d’attitude, changement, souligne l’organisation militante, qui n’adviendra que lorsque des places seront obligatoirement réservées aux dalits dans les institutions de l’Eglise.

Cette annonce intervient également dans un contexte où l’Eglise se trouve exposée à des pressions de plus en plus fortes sur la question dalit. En juin dernier, un groupe de dalits chrétiens, sous la bannière du Dalit Christian Liberation Movement, a déposé une plainte au centre d’information des Nations Unies à Delhi ; la plainte vise le Vatican, la CBCI étant accusée de masquer l’ampleur du problème dalit dans ses échanges avec le Saint-Siège. Les auteurs de la plainte reprochent notamment à la hiérarchie catholique de se livrer à des discriminations fondées sur les origines de castes « au sein des institutions administratives, éducatives et spirituelles » de l’Eglise.


Une attaque contre un évêque dalit commanditée par des prêtres de caste dominante

Selon le P. A.X.J. Bosco, membre du Conseil national des dalits chrétiens (NCDC), le système des castes, malgré son abolition officielle, imprègne tant la société indienne que les chrétiens indiens n’en sont pas immunisés, loin s’en faut. Le jésuite, basé au Tamil Nadu, vient ainsi d’adresser, à la mi-mai, une lettre ouverte au cardinal Cleemis, lettre dans laquelle il dénonce le « silence douloureux » des évêques indiens après les violences commises contre Mgr Prasad Gallela, évêque de Cuddapah (Kadapa), en Andhra Pradesh, au sud-est de l’Inde.

Le 25 avril dernier, Mgr Gallela avait été arrêté alors qu’il revenait en voiture à Kadapa après avoir célébré une messe à l’extérieur. Il avait été emmené dans un endroit à l’écart, les yeux bandés, puis très sévèrement battu pendant quatre heures et finalement abandonné, le lendemain, au bord d’une autoroute. Quelques jours plus tard, le 2 mai, la police avait arrêté quatorze personnes, dont trois prêtres qui, écrit le jésuite, « à notre grande honte, avaient loué les services d’une dizaine de gundas (hommes de main) pour commettre ce crime ». Les trois prêtres, appartenant à une caste rurale de propriétaires fonciers, avaient expliqué avoir commandité l’enlèvement et le passage à tabac de leur évêque parce que celui-ci était d’origine dalit.

« L’attaque brutale contre Mgr Gallela n’a jusqu’ici suscité aucune condamnation de la part des évêques indiens », regrette le jésuite, en rappelant la seule exception : le cardinal Oswald Gracias, archevêque de Mumbai (Bombay), qui a envoyé un message à l’agence italienne AsiaNews, exprimant la douleur et la proximité de toute l’Eglise catholique. Le P. Bosco demande donc au cardinal Cleemis de « prendre officiellement position et d’exprimer la solidarité » de tous les évêques à l’égard de leur confrère.

Ainsi que le rapporte la lettre d’information Urbi & Orbi, le jésuite regrette également que, parmi les 1 500 personnes qui ont participé au rassemblement de solidarité le 16 mai à Kadapa, organisé par le Forum des citoyens pour la justice, il y eût « dix prêtres et huit religieuses mais pas un seul évêque ». La majorité des participants étaient des laïcs venus de Kadapa, mais aussi de Delhi, Bangalore, Chennai (Madras) et Hyderabad. Il rappelle que l’an dernier, après le viol collectif d’une religieuse catholique de 75 ans près de Ranaghat, il y avait eu une « grande manifestation chrétienne dans Calcutta, des déclarations de l’épiscopat dans les médias nationaux, et il était juste de faire ainsi après ce crime ». Le jésuite s’étonne donc que la hiérarchie de l’Eglise, cette fois-ci, n’exige pas « une punition sévère pour les coupables ».

« Si aucun évêque n’a réagi officiellement, est-ce parce que Mgr Gallela est dalit et que les trois prêtres criminels appartiennent à une caste dominante ? », poursuit le religieux. Et d’affirmer : « Nous savons qu’il y a une discrimination de caste dans l’Eglise et que ceci est un grand défi pour la communauté chrétienne en Inde ». Au sujet de la sous-représentation des dalits au sein du collège épiscopal indien, le P. Bosco écrit : « Généralement, le Vatican accepte les candidats proposés par la CBCI mais il ignore totalement le fait que la caste a joué un rôle crucial dans la recommandation des évêques. »

L’année 2016 marque par ailleurs le 125ème anniversaire de la naissance du dalit Babasaheb Ambedkar, connu de tous pour avoir été l’un des principaux rédacteurs de la Constitution de l’Inde indépendante mais aussi pour avoir défendu sans relâche la cause des dalits.

(eda/ra)

Notes

(1) « Dalit » est le nom relativement récent que se sont donné les 150 à 200 millions des pauvres parmi les pauvres de l'Inde. « Dalit » signifie « les opprimés », « les brisés ». Ce sont ceux qui depuis des siècles étaient appelés « intouchables » ou « panchamas », « pariahs », etc. A l'époque moderne, Gandhi les avait appelés « harijans » (‘enfants de Dieu’). Ils refusent toutes ces appellations qui leur ont été données par d'autres et veulent se définir aujourd'hui comme un peuple opprimé et brisé parce que c'est la réalité qu'ils vivent depuis des siècles jusqu'à nos jours.
(2) Les dalits représentent 18,46 % des 1,3 milliard d’Indiens. Les aborigènes, qui ne constituent pas un groupe homogène, sont environ 11 % de la population.
(3) Sur la question dalit en Inde, on pourra lire « Les dalits et leur lutte de libération dans la société et dans l’Eglise », paru en juin 1994 dans Eglises d’Asie.