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POUR APPROFONDIR - L’Eglise en Arunachal Pradesh : « une baby Church qui vit le temps des Apôtres »

POUR APPROFONDIR - L’Eglise en Arunachal Pradesh : « une baby Church qui vit le temps des Apôtres »

21/01/2013

Situé dans le Nord-Est de l’Inde, vaste région composée de sept Etats frontaliers du Bhoutan, de la Chine et de la Birmanie, l’Arunachal Pradesh présente la particularité d’être la région de l’Union indienne où le nombre des catholiques a le plus progressé au cours de ces dernières années. En l’espace d’une trentaine d’années, l’Eglise catholique, qui n’y comptait aucun baptisé avant 1979, rassemble désormais 20 % du million d’habitants de l’Arunachal Pradesh, ...

... les protestants comptant pour 10 à 15 % de la population locale. Dans le cadre de l’exposition ‘Missions du toit du monde’, au siège des Missions Etrangères de Paris, Mgr Thomas Menamparampil, 76 ans, archevêque émérite de Guwahati, et Mgr George Palliparambil, 58 ans, évêque de Miao, étaient à Paris ce 19 janvier pour une conférence.
Interview d’Eglises d’Asie.


Eglises d’Asie : Mgr Thomas Menamparampil, Mgr George Palliparambil, pouvez-vous nous retracer l’histoire de l’implantation et de l’expansion du christianisme en Arunachal Pradesh ?

Mgr Thomas Menamparamapil : L’ironie de la situation est que si j’ai pu jouer un rôle modeste dans l’histoire de l’Eglise catholique en Arunachal Pradesh, je n’y ai jamais véritablement vécu. Etat frontalier avec la Chine, région sensible donc, l’Arunachal Pradesh, du temps du colonisateur britannique puis après l’indépendance, était un territoire interdit aux missionnaires, à tous les missionnaires, quelle que soit leur appartenance religieuse et qu’ils soient indiens ou étrangers.

A Shillong, capitale de l’Etat du Meghalaya, j’étais responsable d’une école pour garçons. Parmi nos élèves, se trouvaient un certain nombre de jeunes venus d’Arunachal Pradesh, un Etat particulièrement reculé où le taux d’analphabétisme était très élevé. En 1975, j’avais sympathisé avec un jeune chef tribal, dont le frère était scolarisé chez nous. Marié à une presbytérienne, il était très attiré par le christianisme et voulait que je vienne chez lui à Borduria, étudier la possibilité de fonder une école.

En août 1979, bravant finalement l’interdiction de pénétrer en Arunachal Pradesh, je rends visite à ce jeune chef, du nom de Wanglat Lowangcha, qui s’ouvre à moi de son désir d’être baptisé dans la foi catholique. Mais le lendemain de mon arrivée, je suis victime d’un accident de la circulation et l’état de mon genou nécessitait une opération, possible seulement à Dibrugarh, en Assam. Pour moi, c’était l’échec. Je perdais l’occasion d’un mois de tournée dans un territoire interdit et repartais sans être parvenu à rien. Mais comme je revenais chez Wanglat allongé dans un camion, je lui demandais s’il pensait toujours au baptême dans ces circonstances. Il m’a répondu que je devais d’abord me soucier de ma santé et que son baptême attendrait. Mais je lui répondis qu’il n’était pas nécessaire d’attendre. Je lui expliquai la place spéciale que la croix tient dans le christianisme, la valeur de la souffrance dans ma religion et que s’il était baptisé aujourd’hui même, ce qui manquerait en solennité serait compensé en signification chrétienne. Profondément ému, il accepta. Je fus transporté dans la chambre où j’avais dormi la veille. J’étais assis sur le lit, ma jambé étendue, et baptisai Wanglat sous le nom de Jacques. Son jeune fils prit le nom de Marc et sa petite fille fut baptisée Agnès. Son épouse était déjà baptisée dans l’Eglise presbytérienne.

Outre que ce moment est resté à jamais gravé dans ma mémoire, ce fut le début de l’Eglise catholique en Arunachal Pradesh. Quatre mois plus tard, pour Noël, une vingtaine de proches de Wanglat se firent baptiser en Assam et, le 2 août 1979, au cours de la cérémonie de bénédiction de la première chapelle érigée à Borduria, 924 personnes demandèrent le baptême, soit presque toute la population du village. Aujourd’hui, 82 % de la population du district est catholique.

Pourtant, la loi anti-conversion, mise en place par New Delhi en 1978 pour l’Arunachal Pradesh, était en vigueur. Quelle a été la réaction des autorités à ce soudain essor de l’Eglise catholique ?

Mgr Menamparampil : Le gouvernement s’est montré inflexible vis-à-vis de ces nouveaux convertis : arrestations, incendies des cabanes de fortune qui faisaient office d’églises, enfants exclus des écoles, etc. Les autorités tenaient à ce que les populations aborigènes (tribals) demeurent dans leur état ‘originel’, ce qui du point de vue religieux signifiait qu’elles se voyaient interdites d’abandonner l’animisme, le culte des esprits auquel sacrifiaient la majorité des habitants de l’Arunachal Pradesh.

Mais ces difficultés n’ont pas empêché l’augmentation du nombre des chrétiens dans la région : en 1981, ils représentaient 4,3 % de la population, en 1991, 10,3 % et en 2001, 18,7 %. La présence de prêtres était impossible, à tout le moins de manière permanente. Et c’est un des traits caractéristiques de l’Eglise en Arunachal Pradesh : un peu à la manière de ce qu’ont été les débuts de l’Eglise catholique en Corée, l’Eglise en Arunachal Pradesh s’est développée en l’absence de tout encadrement clérical. Ce sont les laïcs qui ont pris en charge l’évangélisation et le catéchisme des nouveaux convertis.

Mgr George Palliparambil : A l’époque, j’étais basé à Tinsukia, en Assam, où nous avions fondé une école, la Don Bosco Bible School, pour scolariser notamment les jeunes venus d’Arunachal Pradesh. Ce collège dispensait à la fois un enseignement religieux, destiné à former de bons catéchistes, et un enseignement général. Pour ceux des élèves qui se convertissaient – et ils étaient nombreux à le faire –, une fois de retour chez eux, ils propageaient le christianisme et instruisaient à leur tour des catéchistes pour accompagner les petites communautés débutantes.

Ces conversions au christianisme ont-elles été la source de tensions avec les bouddhistes ou les hindous ?

Mgr Menamparampil : De manière générale, les chrétiens en Inde, qui forment une minorité de 3 % de la population, vivent en bonne intelligence avec les autres croyants, les hindous et les musulmans principalement, même s’il existe des difficultés ponctuelles ou locales et si les extrémistes hindous peuvent se montrer menaçants ou violents envers les chrétiens.

Dans le Nord-Est de l’Inde, la situation est différente. Il n’existe pas d’antagonismes particuliers entre hindous et chrétiens, ces derniers représentant 13 % de la population. Cette région de l’Union indienne n’est pas non plus marquée par les problèmes liés à l’appartenance de castes, mais en revanche, elle est confrontée à des conflits interethniques. Le Nord-Est est constitué d’une mosaïque de peuples et de groupes ethniques et il peut arriver qu’un groupe s’estime désavantagé par rapport à un autre et que son ressentiment se transforme en animosité. Dans le seul Arunachal Pradesh, il existe plusieurs dizaines de tribus ou groupes ethniques différents. Dans le travail de promotion de la personne que l’Eglise mène à travers ses écoles, ses dispensaires ou ses actions de développement, nous sommes toujours attentifs à ce que nos institutions soient ouvertes à tous, catholiques comme non-catholiques.

Les catholiques en Arunachal Pradesh considèrent les deux missionnaires Nicolas Krick et Augustin Boury (1) comme les martyrs fondateurs de la chrétienté dans leur Etat. Quelle signification attachent-ils à ce lien avec ces deux Pères des Missions Etrangères de Paris (MEP) ?

Mgr Palliparambil : Vous le savez, les deux missionnaires français Krick et Boury ne venaient pas en Arunachal Pradesh pour y implanter l’Eglise. L’objectif qui leur avait été assigné par leurs supérieurs à l’époque était de parvenir au Tibet. Leur mort, d’une certaine manière, était accidentelle et incidente. Et pourtant, plus de cent cinquante ans après leur assassinat, leur mémoire perdure. Nous sommes dans des régions de culture orale et les arrière-arrière-petits-fils de ceux qui ont tué les deux missionnaires en route pour le Tibet sont devenus chrétiens et revendiquent la mort de ces deux missionnaires comme leurs ancêtres dans la foi. Aujourd’hui, plusieurs institutions, éducatives et autres, portent leurs noms et, en tant qu’évêque du diocèse de Miao, j’ai introduit une cause en béatification auprès de Rome car il serait très significatif pour cette jeune Eglise de porter sur ses autels ces deux missionnaires qui accompagnent l’essor de la chrétienté.

Mgr Menamparampil : Je considère que ce qui se vit actuellement en Arunachal Pradesh, depuis une trentaine d’années, relève de l’ordre du miracle. Les PP. Krick et Boury n’ont rien fondé en Arunachal Pradesh, ils n’y ont pas prêché l’Evangile, leur but était le Tibet. Ils n’y sont pas parvenus et cependant aujourd’hui, l’Eglise fleurit là où ils ont été tués. Comme l’a souligné le P. Rossignol (2), le pape Paul VI, dans son exhortation apostolique sur l’Evangélisation dans le monde moderne (Evangelii nuntiandi, 1975), écrivait que l’évangélisation de tout serviteur de la Mission en lien avec l’Eglise, même s’il était seul, et perdu dans un pays lointain, « se rattach[ait] certainement, par des rapports d’ordre institutionnel, mais aussi par des liens invisibles et par des racines souterraines de l’ordre de la grâce, à l’activité évangélisatrice de toute l’Eglise ». A mon sens, ces mots décrivent très certainement ce qui se vit actuellement dans l’Eglise en Arunachal Pradesh.

L’Eglise en Arunachal Pradesh est jeune et en pleine expansion. Que peut-elle dire aux Eglises plus anciennes, d’où sont partis les missionnaires Krick et Boury ?

Mgr Palliparambil : Avant même de penser aux pays d’ancienne chrétienté, l’Eglise en Arunachal Pradesh porte sans doute un message pour l’Eglise en Inde. Dans notre approche de l’évangélisation, nous sommes très attentifs à respecter la culture qui est celle des tribus parmi lesquelles nous œuvrons, à nous appuyer sur ce qu’il y a de bon dans ces cultures. Or, parmi les valeurs fortes de ces peuples, on trouve une très forte exigence d’honnêteté et un sens communautaire particulièrement développé. Dans l’Inde d’aujourd’hui, marquée par le phénomène de la corruption et un individualisme grandissant, que vienne de peuples considérés comme arriérés et marginaux un appel à chérir l’honnêteté et le sens de la communauté me paraît très riche de sens.

Mgr Menamparampil : J’ajouterais que ces communautés catholiques d’Arunachal Pradesh sont apparues et se sont développées dans un contexte marqué par les difficultés (la persécution des débuts évoquée plus haut) et l’absence de prêtres. Les laïcs ont dû faire preuve de créativité pour défendre et propager la foi qu’ils avaient choisie. Nous avons souvent le sentiment de vivre en Arunachal Pradesh aujourd’hui ce qui est décrit dans les Actes des Apôtres. Dans l’Evangile de Marc, lorsque Jésus guérit le paralytique, les amis de ce dernier ne peuvent approcher Jésus et ils prennent l’initiative de démonter le toit de la maison pour le faire descendre auprès de Celui qui va le guérir. Cette créativité-là, elle est tous les jours à l’œuvre dans notre Eglise. Parce que nous sommes une Eglise très jeune, une ‘baby Church’, nous n’avons pas encore beaucoup de prêtres. Les prêtres qui exercent leur ministère dans les diocèses de Miao et d’Itanagar (3) sont des missionnaires originaires d’autres régions de l’Inde, le plus souvent du sud du pays (Mgr George comme moi-même sommes justement originaires du Kerala). En attendant que des prêtres locaux soient ordonnés (les premiers le seront probablement d’ici quelques années), les laïcs doivent se montrer inventifs. A mon sens, il y a un parallèle à établir entre notre situation et la situation qui est désormais celle de l’Eglise en Europe, où les prêtres sont peu nombreux et les laïcs appelés à prendre une place importante dans l’évangélisation.

Pour conclure, j’ajouterais un souvenir qui me remplit d’optimisme et d’espérance pour l’avenir de cette Eglise de l’Arunachal Pradesh : parmi les 924 personnes qui ont été baptisées le 2 août 1979 dans le village de Wanglat, il y avait des enfants ; parmi eux, une petite fille, qui était tout bébé à cette date. Aujourd’hui, elle est religieuse chez les Missionnaires de la Charité et elle a été envoyée en Mongolie, où elle contribue, là-bas aussi, à la croissance d’une baby Church. La mission continue (4).
 

Notes

(1) Les deux missionnaires furent assassinés en 1854 par des membres de la tribu mishmi. Cf. Le journal de voyage de Nicolas Krick, missionnaire et explorateur (1851-1852) (présentation par Juliette Buzelin, Paris, MEP, 2001) et Les porteurs d’espérance. La mission du Tibet-Sud (1848-1854), de Françoise Fauconnet-Buzelin (Paris, Cerf, 1999).
(2) Le P. Raymond Rossignol, de la Société des Missions Etrangères de Paris (MEP) missionnaire en Inde, supérieur des MEP de 1992 à 1998, a suivi et accompagné de près le travail missionnaire de Msgr Menamparampil et Palliparambil. Dans les années 1980, c’est notamment grâce à une note de Mgr Thomas sur les PP. Krick et Boury, qui avaient à l’époque largement disparu de la mémoire des MEP que le P. Rossignol a pu faire exhumer des archives de la Société l’épopée de ces deux missionnaires.
(3) Les deux diocèses de Miao et d’Itanagar, dont le territoire couvre celui de l’Etat de l’Arunachal Pradesh, ont été créés en décembre 2005 par le pape Jean-Paul II. Le diocèse de Miao, dans la partie orientale de l’Etat, compte 59 000 fidèles pour une population totale de 430 000 habitants. Le diocèse d’Itanagar, dans la partie occidentale de l’Etat, est dirigé par Mgr John Thomas Kattrukudiyil, 65 ans ; le diocèse compte 100 000 fidèles pour une population de 700 000 habitants.
(4) Pour aller plus loin : à voir : l’exposition ‘Missions du toit du monde’ au siège des MEP (128 rue du Bac, 75007 Paris) jusqu’au 30 juin 2013 ; à lire : Les porteurs d’espérance. La mission du Tibet-Sud (1848-1854), de Françoise Fauconnet-Buzelin (Paris, Cerf, 1999), Tibet, terre promise.
Le journal de voyage de Nicolas Krick, missionnaire et explorateur (1851-1852) présentation par Juliette Buzelin, Paris, MEP, 2001), ainsi que Les martyrs oubliés du Tibet. Chronique d’une rencontre manquée, de Françoise Fauconnet-Buzelin (Paris, Cerf, 2012).