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Jammu-et-Cachemire : un tribunal islamique décrète l’expulsion de cinq chrétiens

Jammu-et-Cachemire : un tribunal islamique décrète l’expulsion de cinq chrétiens

24/01/2012

« Les islamistes kashmiris font régner la peur chez les chrétiens », a titré lundi 23 janvier 2012 , le Times of India, faisant état de l’aggravation de la situation dans l’Etat du Jammu-et-Cachemire, dans l’extrême nord de l’Inde, où des chrétiens ont été condamnés et poursuivis par les tribunaux islamiques...

 

... L’affaire a commencé il y a plusieurs mois par des rumeurs de conversions forcées de musulmans au christianisme, alimentées par une vidéo sur You Tube dans laquelle on voyait le Rév. Khanna, pasteur de l’Eglise anglicane All Saints Church de Srinagar, baptisant de nouveaux convertis, reconnus comme d’anciens musulmans. Le 19 novembre dernier, le pasteur était arrêté par la police de Srinagar sur ordre du tribunal islamique présidé par le grand mufti pour le Cachemire, Ahmad Bashir-ud-Din (1).

En liberté conditionnelle depuis le 1er décembre, le Rév. Channa Mani Khanna ne cache pas qu’« [il] craint pour sa vie ». Jeudi 19 janvier, le même tribunal a ordonné son expulsion immédiate et définitive de l’Etat, ainsi que celle de quatre autres chrétiens, dont le P. Jim Borst, missionnaire catholique hollandais de la Société de Saint-Joseph de Mill-Hill (2), qui œuvre dans la vallée du Cachemire depuis près de 50 ans.

Lors de la conférence de presse qui a suivi la promulgation du décret, Nasir-ul-Islam, représentant du grand mufti, a déclaré que les cinq chrétiens avaient été reconnus « coupables d’avoir dévoyé de jeunes musulmans, les amenant à se convertir au christianisme en exploitant leur pauvreté ». Selon lui, le Rév. Khanna aurait « confessé son crime » et la Cour détiendrait de nombreux témoignages contre lui et « ses complices ».

« La seule confession que j’ai faite, a rapporté le Rév. Khanna à l’agence AsiaNews, est d’avoir administré le baptême à de jeunes adultes, qui étaient venus dans mon église, avaient demandé à être baptisés et avaient suivi la formation nécessaire. » Le pasteur raconte la violence de l’audience où il a comparu sans avocat, sous les insultes, et admet avoir signé sous la menace un document en ourdou, une langue qu’il ne comprend pas.

Dans son décret, Ahmad Bashir-ud-Din a également pressé le gouvernement de mettre sous surveillance toutes les écoles chrétiennes de la vallée. Soulignant que « la majorité des élèves de ces écoles étaient musulmans », le tribunal islamique concluait que « les études islamiques devaient être intégrées à l’enseignement » et les comités directeurs des établissements comprendre des « maîtres en études islamiques ».

Depuis l’inculpation du P. Borst pour conversion « par des moyens frauduleux » de jeunes musulmans au christianisme, les écoles chrétiennes reçoivent des menaces régulières. Il est intimé aux directeurs d’établissements d’inclure les prières musulmanes dans les programmes scolaires et de fournir les preuves qu’ils ne se livrent à aucun prosélytisme. Quant aux quelques étrangers travaillant dans la région pour des ONG, ils se plaignent également d’être harcelés : « J’ai reçu dernièrement un appel téléphonique vers minuit, me demandant combien de bibles je possédais et me disant que ‘ l’on savait pour quel motif ’ j’étais ici ! », rapporte l’un d’eux au Times of India.

Mais ce sont les nouveaux convertis qui subissent le sort le moins enviable : il y a quelques semaines, la simple rumeur d’une conversion au christianisme de garçons du village de Ganderbal a suffi à déclencher un raid punitif et le pillage de leurs habitations.

Le 20 janvier, au lendemain de la promulgation du décret de la Cour islamique, un quotidien kashmiri en langue anglaise a publié un long récit intitulé « Les dessous d’une apostasie » dans lequel un soi-disant « converti » du Rév. Khanna, expliquait comment il avait été piégé par le pasteur. Ce dernier, racontait-il, avait utilisé les services d’une fille pour l’enivrer, puis l’avait filmé à son insu, afin de pouvoir le faire chanter. Rendu « progressivement dépendant à l’alcool, aux femmes, à l’argent facile, à la drogue et même aux armes que le prêtre avait promis de lui fournir », il avait été forcé de participer à toutes les célébrations du Rév. Khanna. Parmi les nombreux détails des cérémonies chrétiennes qu’il fournit à l’appui de son « témoignage », il assure que tous les participants devaient boire du sang de porc dans un grand verre.

Le P. Jim Borst, quant à lui, n’en est pas à sa première attaque des islamistes. En 2003, le prêtre catholique avait fait les frais des tentatives des extrémistes musulmans pour détrôner les écoles chrétiennes faisant de l’ombre aux madrasas. Arrivé au Cachemire en 1963, le P. Jim Borst avait contribué avec succès au développement des différentes écoles, collèges et centres d’accueil et de soins, implantés dans la vallée depuis le XIXe siècle. Parmi les écoles qu’il avait fondées, très réputées pour la qualité de leur enseignement (la presque totalité de la classe dirigeante de l’Etat y a été formée, dont l’actuel ministre-président du Jammu-et-Cachemire), celle du Bon pasteur à Pulwana fut la cible choisie par les islamistes. En 2003, des allégations de conversions forcées furent lancées contre le P. Borst, puis l’école du Bon pasteur fut visée par deux attentats à la bombe avant d’être finalement incendiée.

Depuis la condamnation du Rév. Khanna, de nombreux chrétiens et militants des droits de l’homme ont multiplié les démarches auprès des autorités du Jammu-et-Cachemire comme du gouvernement central indien, menaçant d’en appeler aux instances internationales. L’All Indian Christian Council (AICC), dans une déclaration du 20 janvier dernier, a notamment rappelé que « le plus grand Etat démocratique et laïc du monde » ne pouvait « accepter le verdict d’une cour islamique », qui n’avait en outre aucune légitimité. Dans un rapport rendu public en décembre dernier, l’ONG avait déjà appelé le gouvernement fédéral à « garantir la laïcité et l’Etat de droit dans tout le pays » et à créer une Commission pour les minorités au Cachemire. Constatant le noyautage des institutions par les islamistes, l’organisme œcuménique avait souligné l’absence de toute instance vers laquelle pouvaient se tourner les chrétiens.« Même l’Ordre des avocats – lui aussi totalement composé de musulmans – a refusé d’assurer la défense du Rév. Khanna », avait déploré John Dayal, secrétaire général de l’AICC.

Le même constat émane du secteur des ONG qui ont dénoncé les derniers événements survenus au Cachemire indien. Le Catholic Secular Forum (CSF), mais aussi le très actif Global Council of Indian Christians (GCIC) ont adressé à plusieurs reprises des courriers à la Commission nationale des droits de l’homme, ainsi qu’au gouvernement central. Les ONG y exprimaient leur crainte que la situation n’évolue vers un durcissement de la position des islamistes. Si de telles violations de la Constitution indienne ne sont pas rapidement sanctionnées, se sont-elles inquiétées, la prochaine étape risque d’être le lancement de fatwa contre les chrétiens.

 

Notes

(1) Voir EDA du 23 novembre 2011 : http://eglasie.mepasie.org/asie-du-sud/inde/forte-reaction-des-chretiens-apres-l2019arrestation-d2019un-pasteur-sur-ordre-du-tribunal-islamique
(2) La Société des missionnaires de Saint-Joseph ou Missionnaires de Mill Hill a été fondée à Londres en 1866 par le cardinal Herbert Vaughan, archevêque du diocèse catholique de Westminster. La congrégation compte aujourd’hui environ 600 membres en Europe, en Afrique et en Asie.
(3) Le Jammu-et-Cachemire, seul Etat à majorité musulmane de l’Union indienne, est le théâtre de troubles incessants entre l’armée et les séparatistes islamiques revendiquant leur rattachement au Pakistan. Ces vingt dernières années, le conflit a provoqué la mort de plus de 80 000 personnes et l’exil de milliers d’hindous, malgré le processus de paix entamé avec le Pakistan en 2004. En 2003, la toute petite minorité chrétienne a commencé à faire l’objet d’attaques ciblées, suite à des rumeurs faisant état de conversions de musulmans au christianisme. Malgré les dénégations des responsables des différentes Eglises, les agressions n’ont cessé de croître. Voir EDA 375, 377, 397, 449, 452