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LES DALITS ET LEUR LUTTE DE LIBERATION dans la société et dans l'Eglise [ Bulletin EDA n° 179 ]

16/06/1994 - par Felix Wilfred

Chundur, village inconnu de l'Andra Pradesh, est soudain devenu célèbre après le carnage perpétré par des membres des hautes castes dont furent victimes treize dalits (intouchables) le 6 août 1991 (1). Comme dans des milliers de villages de l'Inde, il y a ségrégation des intouchables dans les écoles, dans les cinémas, les restaurants etc. Dans la salle de cinéma de Chundur les intouchables doivent se contenter des tickets bon marché qui leur permettent de s'asseoir par terre. Seuls, les membres des hautes castes ont le privilège de s'asseoir sur les chaises. Cette réglementation de caste doit être maintenue à tout prix.

Un jour, un jeune dalit du nom de Ravi a osé acheter un billet de classe supérieure et s'asseoir sur une chaise, jambes croisées. Par accident, son pied a touché l'homme de haute caste assis devant lui. C'en était trop pour les "Reddie" de haute caste, et ce fut le début d'une suite d'incidents qui allait se terminer avec le meurtre de sang-froid de treize dalits innocents.

Les exemples d'atrocités commises contre les dalits se multiplient dans un pays où il existe une détermination nouvelle de la part des dalits de ne plus se laisser assujettir par des discriminations et une ségrégation archaïques. Leur lutte de libération et leur soif de dignité et de respect ont provoqué une grande effervescence sociale dans la société indienne. S'il existe encore des gens pour entretenir le mythe d'une Inde qui ne change pas, il est grand temps qu'ils portent leur attention sur la révolution sociale, culturelle et politique qui est en train de se produire en Inde à travers le mouvement dalit.

Dans la première partie de cet article, je me propose de présenter de manière générale l'oppression subie par les dalits, ce qui a été fait par d'autres pour répondre à cette situation et ce que les dalits eux-mêmes font pour se libérer. Dans la deuxième partie je tracerai à grands traits un portrait de la situation des dalits dans l'Eglise.

I - LES DALITS DANS LA SOCIETE INDIENNE

La nature de l'oppression dont souffrent les dalits

"Dalit" est le nom relativement récent que se sont donné les 150 millions des pauvres parmi les pauvres de l'Inde. "Dalit" signifie "les opprimés", "les brisés". Ce sont ceux qui depuis des siècles étaient appelés "intouchables" ou "panchamas", "pariahs" etc. A l'époque moderne, Gandhi les avait appelés "harijans" (enfants de Dieu) (2). Ils refusent toutes ces appellations qui leur ont été données par d'autres et veulent se définir aujourd'hui comme un peuple opprimé et brisé parce que c'est la réalité qu'ils vivent depuis des siècles jusqu'à nos jours.

Dans le passé, les dalits n'ont jamais été un groupe homogène. Ils appartenaient à divers sous-groupes dispersés à travers le pays. Ils ont toujours eu en commun la souffrance de la pauvreté extrême, la misère et la saleté et surtout leur expérience de l'ostracisme social qui les a amenés à se forger une identité commune de "dalits".

Quatre-vingt pour cent environ des dalits vivent dans des villages et les autres dans les bidonvilles des villes indiennes en pleine croissance. Economiquement, ils appartiennent aux couches les plus basses de la société. Si 40% environ de la société indienne vivent en dessous du seuil de la pauvreté, 80% de la population dalit appartiennent à cette catégorie. Dans les villages, la très grande majorité d'entre eux sont des ouvriers agricoles sans terre, exploités sans scrupule par les castes de propriétaires terriens et les classes sociales qui les maintiennent dans le servage. Dans les villes ils luttent pour leur survie dans les bidonvilles et sur les trottoirs au milieu de toutes sortes d'embûches placées sur leur chemin. Nous ne pouvons pas oublier que les images de bidonvilles indiens montrées par les médias occidentaux, images de ceux qui naissent, vivent et meurent sur les trottoirs et les chemins de traverse, sont en fait des images de dalits.

Hors-castes et intouchables

Il est important de porter brièvement notre attention sur l'inhumanité à laquelle les dalits sont soumis. Le pire est la prescription d'intouchabilité à partir des principes de pureté et de souillure. Cette exclusion sociale est à la racine de toutes sortes de discriminations qu'ils subissent dans la vie quotidienne. Ils sont en dehors de la hiérarchie religieuse hindoue des castes. Ils n'ont pas de place dans l'ordre traditionnel de la société qui est constitué des quatre varnas ou ensembles de castes : les brahmines, les kshatryas, les vaisayas et les shudras. Les dalits sont en vérité hors-castes.

Traditionnellement, les dalits ont été forcés de vivre en dehors du village et le territoire sur lequel ils construisent leurs habitations est appelé avec mépris "cheriIls vivent dans des huttes ou des baraques et s'occupent aux travaux considérés comme les plus humbles et les plus impurs, tels que le tri des ordures, le nettoyage des excréments humains ou des carcasses d'animaux etc. Depuis toujours on leur interdit de tirer de l'eau dans les puits du village, d'entrer dans les temples, de porter des sandales dans les rues où habitent des membres de haute caste etc. Les dalits sont les impurs dont la présence et même l'entrée dans le champ de vision sont considérées comme polluantes.

Des non-personnes

Bref, les dalits sont en vérité des non-personnes dans la société, sans position, sans pouvoir, et subissant continuellement toutes sortes d'humiliations. En dépit d'un grand nombre de transformations dans la société indienne, il y a eu relativement peu de changements dans la condition des intouchables. La moindre résistance opposée par les dalits provoque des représailles brutales de la part des hautes castes. On ne compte plus les crimes haineux contre les dalits - meurtres, viols, incendies de huttes, empoisonnements de puits etc.. Il arrive souvent que, quand ils sont attaqués, tués ou que leurs femmes sont violées et leurs huttes incendiées, ils n'aient pas suffisamment de protection politique pour résister à de telles atrocités ou les moyens de faire entendre leurs griefs parce que les tribunaux et les forces de police sont pleins de fonctionnaires appartenant aux hautes castes.

Les circonstances ont maintenant changé mais les discriminations traditionnelles ont survécu tout en subissant des transformations. L'ostracisme social et la ségrégation ont pris de nouvelles formes et de nouvelles expressions. Des statuts et des positions nouvellement acquises, le développement économique, le progrès de l'éducation moderne, rien de tout cela ne semble avoir porté un coup fatal au stigmate de l'intouchabilité hérité de par une basse extraction. Une illustration de cette situation des dalits est dans le fait que quand le ministre Jagjivan Ram, un intouchable et l'une des figures politiques les plus connues de l'Inde, a visité l'université hindoue de Bénarés pour y inaugurer une statue, les étudiants ont purifié la statue avec de l'eau du Gange après son départ. Ceci est sans doute un cas extrême. Il dévoile néanmoins des attitudes profondes et durables des membres des hautes castes à l'encontre des dalits.

Le système judiciaire hindou traditionnel était très partial en ce qui concerne les dalits et ne leur reconnaissait aucun droit qu'ils puissent revendiquer. Le Manudharmasastra, code pénal hindou traditionnel, affirme par exemple : "La mise à mort d'un shudra (la caste la plus basse de la hiérarchie) par un brahmane équivaut à la mise à mort d'un chat, d'une mangouste, d'un geai, d'une grenouille, d'un lézard, d'un hibou ou d'un corbeau" (3). Si c'est là le sort réservé aux shudra, on peut facilement imaginer celui des dalits qui sont hors-castes.

La pauvreté et l'oppression dont souffrent les dalits deviennent d'autant plus terribles que la structure psychologique des individus en a été profondément affectée. Leur âme est blessée et humiliée. Les images, les valeurs, les attitudes, les représentations du monde que les dalits véhiculent leur ont été imposées par les hautes castes et ils les ont intériorisées. Cet "ennemi de l'intérieurpour citer le titre d'un livre d'Ashis Nandy, rend leur libération encore plus difficile. Sur le plan de l'éducation ils restent très attardés et 83% des dalits sont analphabètes : ceci s'ajoute à l'image négative qu'ils se renvoient et à leur manque de confiance en eux-mêmes.

Bref, le sentiment d'impuissance économique, sociale, culturelle est une caractéristique des dalits qui perçoivent leur situation dans la société indienne comme étant pire que celle des animaux, si bien qu'un de leurs poètes a pu dire qu'"un dalit prie Dieu du fond de son coeur : fais de moi une bête ou un oiseau mais non un 'mahar' (intouchable)" (4).

La situation des dalits ne peut pas être simplement imputée à une stratification sociale particulièrement forte. Leur position dans la société est inextricablement liée à la légitimation religieuse de l'ordre social élaborée par les brahmanes dans les lois de Manu. Dans cet ordre des choses la société est fondamentalement constituée par le "principe hiérarchique" selon lequel les divers groupes humains se situent plus ou moins haut ou plus ou moins bas et sont plus ou moins purs ou impurs (5). Ce qui rend la souffrance des dalits insoutenable est l'identification de cet ordre social inégalitaire à un ordre naturel des choses.

L'option pour les dalits

Les réactions à cette souffrance des dalits n'ont pas manqué et sont venues de divers côtés. Ces options pour les dalits sont diffèrentes des options que les dalits ont prises pour eux-mêmes. Nous allons d'abord analyser quelles sont les options prises par d'autres en faveur des dalits.

1- Intégration. Si l'ordre social hindou millénaire a relégué les dalits à une existence d'ignominie, des efforts réformistes ont pourtant essayé de les intégrer dans l'ensemble hindou en réinterprétant les principes de celui-ci. Des efforts ont été faits particulièrement par le Arya Samaj au XIXe siècle pour combattre l'inégalité des castes. L'intouchabilité était vue comme une aberration ou une déviation de l'hindouisme authentique et de la vision védique de la société. Du point de vue historique, les efforts des mouvements réformistes pour donner une place à l'intouchabilité à l'intérieur de l'hindouisme ont été aussi une stratégie pragmatique pour arrêter l'exode massif des dalits hors de l'hindouisme.

Symbolique de cette approche réformiste et intégrationniste fut le nouveau nom de Harijan (enfants de Dieu) donné par Gandhi aux intouchables. L'intention était d'élever leur statut social et de leur donner conscience d'une nouvelle identité. Pour beaucoup d'hommes comme Gandhi, opter pour les pauvres signifiait la reconnaissance et l'acceptation des intouchables comme partie intégrale de la société hindoue. Malheureusement, cette option - bien intentionnée - n'a pas touché au varnashramadharna, structure en castes profondément enracinée et acceptée comme ordre social fondamental.

2- Sanskratization. La sanskratization est un autre chemin emprunté pour se débarrasser du stigmate de l'intouchabilité. Selon M.N. Srinivas, sociologue indien connu et inventeur de la formule, "la sanskratization est le processus par lequel une basse caste hindoue, ou une ethnie, ou un autre groupe peuvent changer leurs coutumes, leurs rituels, leur idéologie et leur mode de vie pour entrer dans une catégorie plus haute et souvent dans une caste 'née deux fois'. Généralement, de tels changements sont suivis par la revendication d'une position plus élevée dans la hiérarchie des castes que celle qui est traditionnellement concédée par la communauté locale au groupe demandeur" (6).

La sanskratization n'est pas une démarche spontanée et libre faite par les intouchables ou les basses castes, mais un processus influencé de l'extérieur. Les valeurs et les modes de vie des hautes castes sont projetés comme des idéaux et c'est en s'y conformant, pense-t-on, que les intouchables pourraient obtenir un statut plus élevé. Ce n'est guère plus qu'une variation à l'intérieur des murs de la prison des castes. C'est une aliénation de l'être authentique des dalits et elle ne peut les amener qu'à assumer une fausse identité.

3- Moyens offerts par la loi et remèdes économiques. L'option pour les pauvres a trouvé une certaine traduction dans des mesures législatives et économiques prises en faveur des dalits. L'article 17 de la constitution indienne a aboli l'intouchabilité. Il y a eu ensuite d'autres actes législatifs tels que celui de 1955 amendé en 1976 qui a rendu punissables les crimes en rapport avec l'intouchabilité. Mais tous ceux qui connaissent un peu la situation de l'Inde savent que la simple application des lois ne provoque pas un changement social. Les lois qui ont aboli l'intouchabilité sont restées largement inopérantes dans les faits.

L'ensemble du système juridique et politique moderne n'a pas été efficace. En dépit d'une législation très stricte contre l'intouchabilité, la discrimination sociale s'est perpétuée. En ce qui concerne le système politique, on aurait tort d'imaginer la politique et la démocratie en Inde en termes d'individus et de leurs droits. En Inde la mobilisation politique se fait par la caste qui en est le moteur principal.

Quand le système politique et juridique moderne a été introduit, on pouvait espérer que les castes disparaîtraient à terme. Mais la réalité aujourd'hui est que les castes ont tourné le système à leur propre avantage. Ceci démontre l'extraordinaire résistance des castes à travers les siècles, leur habileté à évoluer et à assimiler les situations nouvelles. La commission Mandal, établie par le gouvernement indien pour étudier le problème des basses classes et proposer des solutions, pouvait ainsi observer dans son rapport rédigé en 1990 :

"Les castes ont traversé les âges grâce à leur résistance : comme le chat du proverbe, elles ont neuf vies. En fait, aucune organisation sociale ne peut survivre longtemps si elle ne s'adapte pas aux changements dans la société et si elle n'est pas capable d'offrir des solutions efficaces aux problèmes de l'époque. C'est cette résistance fondamentale qui a rendu le système des castes capable de survivre aux défis posés dans le passé par le bouddhisme, par l'islam, par le choc culturel provoqué par les Britanniques, par les croisades de Gandhi, Ambedkar et Lohia" (7).

Plus efficaces cependant ont été quelques-unes des mesures prises pour atténuer la misère économique des dalits. Dans la société indienne traditionnelle, alors même qu'il y avait discrimination de caste, il y avait aussi dans la vie quotidienne une réelle interdépendance des diverses castes. Les intouchables dépendaient des hautes castes et des castes de propriétaires terriens mais celles-ci à leur tour avaient besoin des intouchables et de leurs services. Il y avait donc une sorte d'arrangement économique sur la base d'intérêts mutuels.

Avec l'introduction des politiques et des systèmes amenés par le colonialisme, cette interdépendance a été désarticulée. Le résultat en a été que la condition économique des intouchables est devenue insupportable. Dans la course moderne au développement, les dalits, socialement inaptes, sont devenus des partenaires inégaux. Par conséquent, une politique d'option préférentielle a été suivie en leur faveur pour faire en sorte qu'un certain pourcentage des postes administratifs des services publics leur soient réservés. Dans une société inégalitaire, il n'est pas suffisant de reconnaître le principe général de l'égalité des droits. Une justice sociale effective ne peut se réaliser que par une protection discriminatoire ou par une option préférentielle pour ceux qui sont sans pouvoir. C'est une modeste étape vers un rééquilibrage du pouvoir, particulièrement dans une société hiérarchique.

4- Le chemin marxiste. Le marxisme a été une autre manière d'opter pour les pauvres. Il a porté un sens plus aigu de la justice vis-à-vis des intouchables de l'Inde, et ses analyses ont démasqué plusieurs aspects de l'oppression à laquelle les dalits ont été assujettis. Malheureusement, la tendance a été d'interpréter les castes en termes de classes selon la tradition marxiste depuis Marx lui-même. L'analyse de la société indienne par Marx était basée sur l'image coloniale britannique d'une société indienne statique. La société indienne et son système de castes étaient approchés à travers le schéma théorique préconçu des classes occidentales. L'interprétation marxiste ne pouvait donc pas prendre en compte le groupe le plus pauvre de l'Inde, à savoir les dalits.

La dynamique des castes n'étant pas prise en compte dans l'analyse marxiste, la spécificité de la formation ou de la configuration des castes en Inde n'a pas reçu l'attention méritée. Si l'on ne se réfère pas au principe de la caste, on ne peut pas expliquer la formation des classes en Inde. Une analyse en termes de processus économiques ne pouvait pas rendre compte d'un groupe de pauvres - les dalits - dont la pauvreté était inextricablement liée à l'exclusion sociale et à l'intouchabilité dans un système gouverné par l'idée de caste. De plus, les marxistes ont plutôt concentré leur attention sur la classe ouvrière industrielle des villes et se sont trouvés en terrain inconnu avec les dalits qui sont pour la plupart des ruraux pauvres et appartiennent à un secteur non organisé. Tout ceci est confirmé par l'expérience. En fait, des essais d'organiser les dalits sur la base de la classe n'ont donné aucun résultat appréciable.

Les options des dalits eux-mêmes

L'impuissance des diverses solutions à résoudre leur problème a amené l'émergence des mouvements dalits. Ces mouvements essayent d'emprunter de nouveaux chemins. Personne ne peut comprendre les souffrances et les humiliations des dalits aussi bien qu'eux-mêmes. Pour les dalits il s'agit avant tout et surtout de leur dignité, du respect qui leur est dû et de leur identité.

Les dalits ne se font plus d'illusions sur quelques-unes des options faites en leur faveur. Quelques autres leur semblent trop limitées et incapables de les amener à la libération totale et permanente de leur asservissement social et économique. Par conséquent, aujourd'hui, les dalits veulent faire leurs propres choix dans les luttes et la recherche de leur libération. Leurs options sont de nature radicale et s'enracinent dans l'histoire de leur lutte de libération.

1- Conversion: De la profondeur des âmes humiliées et opprimées des dalits ont surgi des protestations contre l'ordre religieux existant. C'est ce système religieux qui a consacré et renforcé leur esclavage. De nombreux groupes de dalits, déçus par un ordre religieux oppressif, ont rejeté l'hindouisme et sont passés à d'autres traditions religieuses qui promettaient, au moins en théorie, davantage d'égalité et de dignité humaine. Des conversions massives à l'islam, au sikhisme et au christianisme ont ainsi pris place, particulièrement au cours du XIXè siècle. Un événement très significatif a été, dans les années 50, les conversions en masse au bouddhisme, dirigées par Ambedkar, leader incontesté des dalits.

Ce qu'il faut noter c'est que ces conversions ne se sont pas produites pour un bénéfice économique. Elles étaient une recherche de dignité humaine, de respect et d'égalité. Elles étaient une forme de protestation et une recherche de nouvelle identité. Comme le remarque Forrester, "il ne faut jamais négliger le fait qu'un mouvement de conversion reflète une sorte de crise d'identité de groupe dans lequel le groupe passe d'un rejet négatif de sa dégradante position dans l'hindouisme à l'affirmation positive d'une nouvelle identité sociale et religieuse8). Cette option des pauvres impliquait aussi de se délivrer du pouvoir des propriétaires terriens et d'autres qui se sentaient défiés et menacés par la nouvelle identité que les dalits se forgeaient.

L'option des dalits est dans la ligne de la tradition indienne de dissidence, inaugurée par Gautama Bouddha contre l'hégémonie des brahmanes fondée sur l'idéologie des castes, peut-être l'idéologie la plus durable que le monde ait connue. Le sophisme religieux des brahmanes et les subtilités à travers lesquelles humiliations et injustices étaient imposées aux populations de basse extraction firent prendre au Bouddha l'option radicale de la négation de Dieu et de l'âme, préparant ainsi le chemin pour un ordre social différent de celui qui était contrôlé par les brahmanes au nom de Dieu et de l'âme.

2- Le mouvement bhakti. Le mouvement bhakti (amour et dévotion) de l'Inde médiévale était une autre option des intouchables et des humbles. Le mouvement affirmait l'égalité de tous devant Dieu et protestait contre les discriminations de caste. C'était une cassure dans l'hindouisme traditionnel effectuée principalement par des personnes de basse caste et des intouchables par désir de libération. En contraste avec la jnana (connaissance) dominée par les brahmanes et les hautes castes, le mouvement bhakti comptait des personnalités de premier plan originaires des basses castes et des intouchables. Malheureusement le potentiel social de ce mouvement fut neutralisé par les brahmanes et les hautes castes. Le mouvement fut finalement récupéré et intégré dans l'hindouisme traditionnel.

3- Le mouvement pour l'identité et le respect. Aujourd'hui les options des dalits ont pour but de construire leur identité en tant que peuple, conscients qu'ils sont qu'à moins de prendre leur vie et leur destinée entre leurs mains par des choix historiques concrets, ils ne pourront jamais atteindre leur objectif de libération. Les options prises par les autres en leur faveur peuvent aider mais ne peuvent pas résoudre leurs problèmes. En effet, beaucoup des options et initiatives prises par les autres en leur faveur sont sous le contrôle de gens de haute caste : ceci est vrai même des idéologies de gauche et des religions comme le christianisme dans lesquelles les dalits espéraient trouver l'égalité. Bien plus, les diverses options faites par les autres en leur faveur ont amené des divisions parmi les dalits sur des bases religieuses et idéologiques par exemple.

Tout ceci indique l'importance du surgissement de la conscience dalit, surgissement opéré par les dalits eux-mêmes, devenus agents actifs. Cette conscience d'une oppression commune subie par les dalits traverse les barrières religieuses, linguistiques et régionales, et font d'eux un seul peuple. Cette prise de conscience dalit, à dynamique autonome, leur a donné le sentiment d'une nouvelle identité, quelque chose que les options des autres en leur faveur ne pouvaient pas leur donner. Ils avaient l'habitude d'avoir honte de révéler leur identité d'intouchables, mais aujourd'hui beaucoup d'entre eux commencent à se sentir fiers de leur identité dalit de peuple opprimé en lutte pour sa libération. La conscience dalit ou la "dalitude" pénètre et inspire tous leurs efforts.

4- Reconstruire la mémoire. L'option des dalits de construire leur conscience est renforcée par la reconstruction de leurs origines historiques de peuple. Les dalits se comprennent comme les premiers habitants de l'Inde forcés à l'humiliation de l'intouchabilité et de l'esclavage par les envahisseurs aryens. Alors que les Aryens installés dans la plaine du Gange bâtissaient la société sur la base des quatre varnas (castes), les peuples du territoire conquis, de peau noire, étaient laissés en dehors de la structure de la société aryenne. La réappropriation de leur identité comme peuple originel de cette terre, confortée par beaucoup d'études historiques, a intensifié la conscience de soi et la dignité des dalits et infusé une nouvelle force dans leur mouvement de libération.

5- Réinterprétation. En rejetant la tradition culturelle et religieuse dominante, les dalits se trouvent à l'aise dans "la petite tradition" oubliée et négligée dont le folklore, les mythes, les contes et les symboles les font vibrer. Elle correspond à leur expérience de peuple opprimé. La religiosité populaire est un moyen important pour les dalits d'affirmer leur identité de peuple. Même les mythes, la littérature épique et les symboles de la tradition dominante sont réinterprétés à partir d'une perspective dalit : c'est une interprétation qui démasque l'idéologie discriminatoire de caste qui y a été introduite par les castes et classes dirigeantes. C'est le cas par exemple avec la réinterprétation par les dalits des récits épiques et classiques immortels du Ramayana et du Mahabharata.

6- Littérature de libération. Cette naissance de la conscience dalit et les options des dalits pour leur libération sont soutenues par une quantité croissante d'oeuvres littéraires dalits. On les trouve en beaucoup de langues régionales de l'Inde. Cette littérature se distingue des modes conceptuels raffinés et de l'expression sophistiquée des classes dominantes et des castes nobles en utilisant un langage rude et vigoureux qui exprime les perceptions viscérales d'un peuple opprimé et exploité. C'est "une sahitya (littérature) par des dalits pour les dalits et qui propose une expression à leur colère contre ceux qui les ont faits dalits" (9).

7- Education et stratégie politique. Les dirigeants dalits sont très conscients de l'importance de l'éducation pour la libération de leur peuple. La plupart des mouvements dalits prêtent donc une attention particulière à la promotion de l'éducation. Ceci fut l'un des soucis majeurs d'Ambedkar, le grand leader dalit, qui gagna de nombreuses batailles juste avant et après l'indépendance. En 1945, il fonda même une organisation appelée "Société pour l'éducation populaire".

L'objectif de libération des dalits ne peut être atteint sans une stratégie politique appropriée. Beaucoup de dalits sont sceptiques sur les partis politiques existants et la possibilité d'une libération des dalits par leur médiation. Bien que le parti du Congrès indien ait été à l'avant-garde de la lutte pour l'indépendance, Ambedkar doutait de sa capacité à rendre justice aux dalits. Il l'appela le "parti des brahmanes et de la bourgeoisie" (10). En 1956, il fonda lui-même un parti appelé "Parti républicain". Malheureusement, à la suite de nombreux conflits internes et d'autres facteurs, le parti ne put jamais se développer.

Une grande partie du travail politique se fait au niveau de la base par les nombreux mouvements dalits locaux. Ces mouvements se soucient d'effectuer une révolution sociale aussi profonde que les changements économiques le sont dans la vie des dalits. Mais, en général, ils sont plus heureux dans le premier que dans le deuxième domaine. Par leur engagement concret sur le terrain, quelques-uns de ces mouvements se sont radicalisés et sont devenus activistes. C'est ainsi que sont apparus à la fin des années 60 et au début des années 70 des mouvements comme les "Panthères dalits" (en référence aux Panthères noires américaines de la même époque), et "Bheem SenaCette radicalisation se poursuit aujourd'hui avec une vigueur renouvelée.

Obstacles et espérances

La lutte des dalits pour davantage d'humanité et leur recherche d'un fondement idéologique approprié ne vont pas sans des difficultés sérieuses (11). A l'encontre de la création d'une identité dalit comme peuple et comme nation se situe le facteur géo-politique. Géographiquement, les dalits ne sont pas concentrés sur un territoire déterminé. Mises à part quelques poches de population ici et là, ils sont un peuple dispersé à travers tout le sous-continent et subdivisé en beaucoup de groupes n'ayant rien d'autre en commun que leur intouchabilité (12). Ils essayent de dépasser ce problème en fédérant les diverses associations et les mouvements locaux de dalits pour consolider ainsi leur pouvoir politique.

Les succès qu'ils ont déjà engrangés dans la reconquête de leur dignité et l'affirmation de leurs droits ont éveillé beaucoup d'espérance chez les dalits. Plus encore, étant un peuple soumis et humilié, ce qu'ils connaissent aujourd'hui de leur passé est ce qui provient des sources des oppresseurs brahmanes. Par conséquent ils font face au défi de reconstruire leur identité à partir de sources rares et partiales (13). En dépassant ces formidables obstacles le mouvement dalit progresse avec vigueur et virulence dans la lutte pour ses droits et dans la construction d'une idéologie proprement dalit qui pourrait soutenir leurs combats.

II - LES DALITS DANS L'EGLISE

C'est sur cet arrière-plan général de réveil des dalits et de leur lutte de libération que nous devons comprendre ce qui se passe dans les Eglises et particulièrement dans l'Eglise catholique indienne. Un mouvement dalit fort est né aussi dans l'Eglise qui est loin d'être débarrassée des discriminations de caste et de la ségrégation qui existent dans la société.

Origine historique du problème

Au XVIe siècle, au début de la période moderne de l'expansion chrétienne en Inde, les missionnaires portugais appliquaient, si l'on peut dire, une méthode "élitiste". Ils étaient impatients de gagner des Indiens de haute caste au christianisme et espéraient que cela aurait un effet "boule de neige" sur le reste de la population du pays. Il s'ensuivit une négligence presque totale des couches plus humbles et plus faibles de la société, spécialement des dalits. Il faut rappeler ici qu'à Goa et d'autres lieux, même après que des membres des plus basses classes se soient tournés vers le christianisme et presque jusqu'au XXe siècle, la pratique existait de n'admettre à la prêtrise que des brahmanes convertis au christianisme.

En dépit des louables efforts d'un missionnaire comme Robert de Nobili (1577-1656) pour adopter la culture indienne, lui-même et d'autres se définissaient comme "brahminaswami" ou prêtres brahmanes en opposition aux "pandaraswami" ou prêtres travaillant parmi les basses castes comme les paravas, pêcheurs de la côte Coramandel en Inde du sud. De Nobili, par exemple, refusait de s'associer aux missionnaires travaillant parmi les basses castes par peur de mettre en danger le travail qu'il accomplissait parmi les brahmanes de Madurai qui maintenaient strictement les habitudes de ségrégation des castes.

La période qui va du XVIe au XIXe siècle fut un temps où le travail des missionnaires dans le sud de l'Inde, particulièrement dans le Tamil Nadu, amena beaucoup de membres des hautes castes à adhérer au christianisme. Cela cimenta encore plus leur identité de caste. Leur nouvelle qualité de chrétiens fut utilisée par ces castes pour améliorer leur sort matériel et leur statut social.

La recherche d'une alternative

Les choses étaient bien différentes en ce qui concerne les dalits. Nous devons nous souvenir que la majorité des conversions de dalits au christianisme eurent lieu au XIXe siècle. Ils entraient dans une Eglise où les groupes de haute caste étaient déjà bien établis. Dire que les dalits sont entrés dans l'Eglise dans l'espoir de bénéficier d'avantages matériels (d'où l'expression méprisante de "chrétiens de riz") est une évaluation par trop superficielle de la situation. Cela ne refléterait pas la complexité des facteurs sociaux et des évolutions qui ont provoqué leur conversion en masse au XIXe siècle.

L'introduction du système britannique et de sa politique économique coloniale a perturbé la société indienne et son économie. Les dalits, le groupe le plus vulnérable, furent les victimes les plus touchées par cette évolution. Comment cela arriva-t-il? Les dalits travaillaient pour des castes supérieures de propriétaires terriens qui, en retour, avaient obligation d'assurer une subsistance correcte aux travailleurs. Le remplacement de ce système d'interdépendance par de nouvelles lois sur la propriété de la terre introduites par les Britanniques a soumis les dalits à toutes les lubies des propriétaires individuels sans que leur travail fût protégé. Mieux encore, les propriétaires terriens revendiquèrent les terres "cheri" où les dalits vivaient. La plupart de ceux qui périrent durant les terribles famines des années 1870 étaient des dalits.

Sans moyens de vivre, de plus en plus opprimés par les hautes castes, ayant perdu leur identité et la protection dont ils jouissaient dans le système économique traditionnel, les dalits cherchèrent désespérément à sortir de cette impasse. Le passage à une autre religion d'orientation idéologique plus égalitaire, comme l'islam, le sikhisme, le christianisme était l'une des alternatives qui leur étaient offertes. De fait, nous trouvons des conversions massives de dalits à cette époque-là dans le Tamil Nadu, au Pendjab et en d'autres districts.

De Charybde en Scylla ?

 

Comment les dalits furent-ils reçus dans l'Eglise ? Sans aucun doute beaucoup de mesures économiques et sociales furent prises en leur faveur par les missionnaires. C'est également vrai, dans une certaine mesure, pour l'éducation. Mais malheureusement, les dalits ne pouvaient pas se débarrasser de leur marque indélébile d'intouchables même à l'intérieur de l'Eglise. Les hautes castes déjà solidement installées dans l'Eglise frappèrent d'ostracisme les dalits de plusieurs manières, en les assujettissant à beaucoup de pratiques discriminatoires.

Dans les églises qui étaient généralement bâties en forme de croix, les plus hautes castes occupaient la partie centrale et les dalits furent consignés dans les ailes. Les dalits ne pouvaient se présenter à la communion qu'après que les hautes castes aient fini de communier. Il y avait aussi des tables de communion différentes pour les uns et pour les autres. Il existe encore aujourd'hui malheureusement un cimetière à Tiruchirapalli dans le Tamil Nadu où les dalits chrétiens sont enterrés dans une partie de terrain séparée par un mur du terrain utilisé par les hautes castes. Au niveau des communautés et des paroisses, le pouvoir et la direction sont aux mains des hautes castes et cela en dépit du fait que la majorité des chrétiens dans beaucoup de paroisses sont dalits. Dans un pays où les emplois sont rares et donnent lieu à une rude concurrence, la plupart des emplois dans les institutions d'Eglise et les écoles chrétiennes sont occupés par des membres des hautes castes alliés au clergé. Le nombre des emplois occupés par les hautes castes dans les institutions ecclésiales dépasse largement en proportion leur nombre réel.

Vocations sacerdotales et intouchabilité

Il y a d'autres formes de discrimination par lesquelles, de manière tacite, les candidats à la prêtrise n'étaient pas - en dehors de quelques exceptions - recrutés parmi les dalits. Le résultat en est que dans plusieurs diocèses de l'Inde à forte population dalit, celle-ci est administrée par des prêtres de haute caste. Il y avait et il y a encore aujourd'hui une certaine hésitation chez les dirigeants ecclésiastiques à nommer un prêtre dalit dans une communauté ou une paroisse de haute caste. Quelques membres de la hiérarchie ecclésiastique sont ennuyés d'avoir des prêtres dalits et ils semblent ne pas savoir que faire d'eux. Il fut un temps où la plupart des congrégations religieuses n'admettaient pas de dalits comme membres. Même aujourd'hui il semble que cela reste le cas dans quelques-unes des congrégations religieuses féminines et que d'autres témoignent d'une certaine répugnance à admettre des garçons et filles dalits à la vocation religieuse.

Le cas des Eglises protestantes n'est pas très différent. On peut affirmer sans crainte de se tromper que la situation y est pourtant un peu meilleure que dans l'Eglise catholique (14). L'une des raisons en est qu'il y a eu dans les Eglises protestantes une plus grande détermination à lutter contre les discriminations de caste et des efforts plus soutenus pour promouvoir l'égalité. On peut peut-être attribuer cela à l'origine des missionnaires protestants qui venaient des pays de l'Europe du nord plus influencés par la philosophie des lumières et ses valeurs de liberté individuelle, d'égalité et de fraternité.

La question des quotas réservés

Cette question des quotas réservés est un problème politique épineux dans le pays. Elle a une longue histoire derrière elle et a été la cause de la chute du gouvernement dirigé par M. V.P. Singh. Comme je l'ai noté dans la première partie de cet article, les quotas réservés sont la traduction dans les faits de l'article de la constitution qui prévoit que les dalits doivent être activement favorisés quand il s'agit d'admissions dans des écoles très compétitives, d'accès aux emplois administratifs et aux avantages sociaux et médicaux. Depuis toujours, ceci a été très mal accepté par les hautes castes, qui continuent de s'opposer à de tels quotas réservés aux dalits.

A l'heure actuelle, les chrétiens dalits ne bénéficient pas de ces privilèges qui sont accordés à leurs homologues hindous. La raison avancée pour les refuser aux chrétiens dalits est que le christianisme ne connaissant pas de castes, on cesse d'être un dalit quand on devient chrétien. Par ailleurs, les chrétiens dalits ont bénéficié de beaucoup de mesures en leur faveur prises par les missionnaires et leur condition s'est améliorée si on la compare à celle des autres dalits. Pourtant l'expérience et les statistiques montrent une réalité bien différente. Les castes ne sont pas moins bien installées dans l'Eglise que dans le reste de la société. Bien qu'en quelques endroits les dalits aient amélioré leur condition dans les domaines de l'éducation et de l'économie à la suite du travail des missionnaires, la condition de la très grande majorité des chrétiens dalits est la même que celle des dalits non chrétiens.

Nous pouvons voir que les dalits qui sont entrés dans l'Eglise avec un espoir de libération ont été déçus par la pratique de l'Eglise. De plus, ils sont marginalisés par un Etat qui ne leur reconnaît même pas les maigres privilèges accordés aux autres dalits. C'est la raison pour laquelle ils sont "doublement aliénés" pour reprendre le titre d'un livre écrit par un dalit chrétien (15).

Les mouvements de dalits chrétiens

La discrimination qui se perpétue dans les Eglises, particulièrement dans l'Eglise catholique romaine, a provoqué des mouvements qui favorisent une légitime affirmation identitaire des dalits. Ces mouvements, tant locaux que régionaux, se sont radicalisés face à l'indifférence ou à l'opposition des hautes castes dans le clergé et les dirigeants d'Eglise. L'un des mouvements dalits les plus significatifs est le "Mouvement de libération des dalits chrétiens" (MLDC). Comme le dit Anthony Raj, prêtre jésuite dalit actif dans ce mouvement, "nous, dalits, sommes déçus par les autorités ecclésiastiques et leurs attitudes à notre égard. Aujourd'hui nous avons décidé de nous organiser et d'agir contre l'injustice perpétrée à notre encontre à l'intérieur de l'Eglise. Le MLDC fonctionne sur l'hypothèse sociologique que lorsqu'une longue négociation ou un dialogue prolongé ont échoué, la confrontation devient inévitable" (16).

La décennie passée a été caractérisée par une intense activité militante de ces mouvements dalits, plus particulièrement dans le Tamil Nadu. Ces mouvements se sont saisi de cas individuels de discrimination et se sont battus pour que dignité et justice soient rendues aux victimes individuelles ou aux communautés dalits. Les mouvements dalits luttent contre les formes principales de ségrégation et de discrimination dans l'Eglise. Ils se sont saisi de questions comme la représentation des dalits dans les organes de décision des structures de l'Eglise, la répartition équitable des emplois dans les institutions chrétiennes. Ces dernières années, dans le Tamil Nadu par exemple, les dalits ont beaucoup manifesté pour obtenir un évêque dalit. Leur revendication semble avoir été entendue puisqu'un évêque dalit a été nommé dans le diocèse de Vellore (17).

Les hautes castes menacées

Il est intéressant de noter qu'alors que les dalits se sont organisés pour combattre la discrimination et l'injustice dont ils font l'expérience dans l'Eglise, les hautes castes se sentent très menacées dans la position dominante de pouvoir et de contrôle dont ils jouissaient dans l'Eglise. Afin de perpétuer leur mainmise, dans quelques endroits les membres des hautes castes ont commencé à s'organiser en associations de caste pour combattre les dalits et ceci, non sans le soutien et la bénédiction d'un clergé de haute caste. Tout ceci a contribué à alimenter les tensions dans les Eglises. On voit qu'il y a un parallèle possible avec ce qui se passe dans le reste de la société indienne.

Ambiguïtés

L'Eglise officielle et sa direction essaient de promouvoir la cause des dalits. Mais la hiérarchie est très handicapée par beaucoup d'obstacles sur le chemin. La Conférence épiscopale catholique de l'Inde a saisi le gouvernement sur la question des quotas réservés aux dalits chrétiens, mais sans succès jusqu'à présent (18). Les efforts de la hiérarchie se sont intensifiés depuis 1970. De plus, on accorde une plus grande attention à l'éducation des enfants dalits et des mesures sociales ont été prises en faveur des dalits. Pourtant tout ceci ne comble pas, loin s'en faut, les aspirations et les espérances des dalits. Ces diverses mesures sont considérées comme des actes de charité condescendante, alors que le pouvoir, le contrôle, les décisions sont toujours solidement entre les mains des chrétiens et du clergé de haute caste. Il y a encore aujourd'hui une forte préoccupation de la part de la hiérarchie et du clergé dans l'Eglise de ne pas déplaire aux hautes castes ou léser leurs intérêts.

L'attitude et la pratique présente de l'Eglise participent donc d'une certaine ambiguïté. Ce n'est pas quelque chose de nouveau. On peut faire la même analyse en d'autres termes de l'histoire de la mission. D'une part il y a eu des missionnaires très opposés à la division en castes et qui ont payé leurs convictions et leurs positions au prix fort. D'autre part, il y a eu un plus grand nombre de missionaires qui ont pris une attitude de compromis : ils ont accepté simplement les castes comme le système social de l'Inde contre lequel ils ne voulaient pas se battre. Cette attitude de compromis a pu s'observer dans les cas de confrontation entre hautes castes et dalits quand les hautes castes menaçaient de quitter l'Eglise si la ségrégation dans la vie quotidienne était abolie. Dans ces derniers cas, les missionnaires étaient guidés par une théologie du "salut des âmes" au nom de laquelle ils se pliaient aux pressions exercées par les hautes castes.

Une évolution radicale

La domination persistante des membres des hautes castes dans l'Eglise, dans sa vie et son administration, l'indifférence et même les positions anti-dalits de beaucoup de membres du clergé, ont amené les chrétiens dalits à envisager des mesures très radicales. Il y a des cas où les dalits qui trouvaient que leurs aspirations n'étaient pas prises en compte dans l'Eglise qu'ils avaient rejointe se sont tournés vers l'islam ou s'en sont retournés vers l'hindouisme. C'est ce qui s'est passé par exemple pour un groupe de dalits chrétiens en 1981 à Meenakshipuram dans le Tamil Nadu. Il y a aussi des cas où la révolte des dalits contre une discrimination persistante se manifeste sous la forme d'une menace de quitter l'Eglise présente dominée par les hautes castes pour former une "Eglise dalit" où les dalits seraient citoyens et croyants par eux-mêmes.

CONCLUSION

La question dalit est vitale pour l'Inde aujourd'hui et la solution qui lui sera trouvée déterminera largement la forme future de la nation. Le réveil dalit qui s'affirme depuis plusieurs décennies a aujourd'hui atteint un seuil critique. Il est devenu un signe de contradiction. La question dalit est le noyau dur des transformations culturelles et sociales qui affectent l'Inde aujourd'hui. C'est un processus de démocratisation et la création d'une culture égalitaire.

Le conflit à l'intérieur de l'Eglise entre hautes castes et dalits doit être vu dans le nouveau contexte du processus dans lequel toute la nation est engagée. En fin de compte, le mouvement dalit est un défi lancé à une anthropologie hiérarchique et une exigence de concrétisation de l'idéal égalitaire dans la vie et la société indiennes. Une Eglise réellement pénétrée de l'Esprit de Jésus ne peut pas ne pas partager ce souci qui est évoqué si puissamment par les luttes des dalits. Une attitude d'indifférence ou d'opposition à la question dalit ne peut aboutir qu'à mettre sérieusement en question la crédibilité de l'Eglise en Inde. La solidarité de l'Eglise avec les dalits est le défi de l'heure et l'Eglise indienne ne peut pas le relever sans mettre sa propre maison en ordre.

 

N O T E S

(1) Voir EDA 117

(2) Voir D.G. Tendulkar : "Mahatma, Life of Mohandas Karamchand Gandhi", vol.3, The Publication Division, Delhi 1961, pp. 192 et suivantes.

(3) Cité dans "Reservations for backward classes, Mandal commission report of the backward classes commission, 1980", Akalank Publications, Delhi 1991, p. 20.

(4) Selon le poème de Kisan Phagu Bansode, poète dalit du Maharashtra. Cité dans Ghansyam Shah, "Dalit movement and search for identity", in Social Action 40 (1990), p.321.

(5) Voir Louis Dumont : "Homo hierarchicus; The caste system and its implications", Oxford University Press, Delhi 1988.

(6) M.N. Srinivas, "Social change in modern India", Orient Longman, New Delhi 1972, p.6. Voir aussi ses travaux plus récents "The cohesive role of sanskratization and other essays", Oxford University Press, New delhi 1989.

(7) "Reservations for backward classes. Mandal commission report of the backward classes commission", 1980, Akalank Publications, Delhi 1991, p.23.

(8) Duncan Forrester "Caste and christianity. Attitudes and policies on caste of Anglo-saxon protestant missions in India", Curzon Press, Londres et Dublin 1980, p.77.

(9) Cette définition de la littérature dalit est proposée par Wankhade dans sa préface à l'histoire intitulée "Soog" (revanche) écrite par l'auteur dalit Bagul. Cité dans Arvind Nirmal "A dialogue with Dalit literature" in M.E. Prabhakar (ed.), "Towards a Dalit theology", ISPCK, Delhi 1989, p.72.

(10) Cité dans Gail Omvedt, "Dalits and the democratic revolution. Dr. Ambedkar and the Dalit movement in colonial India", Sage Publications, New Delhi 1994, p.326.

(11) Voir Abraham Ayrookuzhiel (ed.), "The Dalit Desiyata", ISPCK, Delhi 1990.

(12) Des suggestions sont faites aujourd'hui pour lier le mouvement dalit avec les mouvements aborigènes de libération. Les dalits comme les aborigènes semblent avoir en commun les souffrances infligées par les Aryens. Cette alliance des dalits et des aborigènes sous la catégorie "peuple indigène" augmenterait la force de la lutte actuelle pour l'égalité de ces groupes marginalisés. Voir Arvind Nirmal (ed.) "Towards a common dalit ideology", Madras 1989.

(13) Voir Abraham Ayrookuziel, "The Dalit Desiyata", op. cit. pp.94 et suivantes.

(14) Voir C.B. Webster, "The Dalit christians, a History", ISPCK, Delhi 1992.

(15) K. Wilson, "The twice alienated, la culture des dalits chrétiens", Booklinks Corporation, Hyderabad 1982.

(16) In "Jeevadhara", vol.22, mars 1992, p.106

(17) Voir EDA 174

(18) Voir EDA 164

(EDA, juin 1994)

LA VRAIE NATURE DE L'ASSOCIATION PATRIOTIQUE DES CATHOLIQUES CHINOIS

 

[NDLR. Traduction EDA de la version italienne publiée par CINA OGGI, Hongkong, dans son numéro du 1er mars 1994. La présente traduction en français s'est efforcée d'être fidèle à la version publiée par CINA OGGI, après toutefois quelques petites coupures. Plutôt que de recourir à un sigle, la dénomination "Association patriotique des catholiques chinois" a été simplement abrégée en "Association patriotique". Les citations des documents du concile Vatican II sont empruntées à leur traduction française publiée dans la collection "La pensée chrétienne", Fides, Montréal et Paris, 1967. Des guillemets ont été ajoutés pour des expressions du vocabulaire communiste qui ont une acception spéciale, telles que "organisation de masse" (qui ne connote pas une donnée quantitative, mais une relation au Parti) ou "Eglise patriotique".]

P l a n

Introduction (China Oggi, Asianews, Hongkong)

Préambule : Quelques réponses du catéchisme catholique

Chapitre 1 Les trois organisations

1. L'Association patriotique des catholiques chinois

2. La Commission administrative catholique

3. Le Collège des évêques chinois

Chapitre 2 Buts et caractères de l'Association patriotique

1. Buts

2. Notes sur l'Eglise et caractères de l'Association patriotique

Chapitre 3 Activités de l'Association patriotique

1. Refus des directives du Saint-Siège

2. Ignorance volontaire du concile Vatican II

3. Les sacres d'évêques sans mandat apostolique

INTRODUCTION

Le document que nous offrons aux lecteurs, traduit de l'original chinois, vraisemblablement écrit dans les premiers mois de 1990, était destiné à circuler à l'intérieur de la communauté catholique non officielle de Chine. Une copie est tombée presque aussitôt entre les mains de la police. L'auteur a été arrêté, ainsi que sa femme, en décembre 1990 et condamné au mois de juillet suivant à trois années de "réforme par le travail", pour avoir écrit et répandu du "matériel subversif et contre-révolutionnaire".

Dans sa jeunesse l'auteur, qui dépasse aujourd'hui la cinquantaine, aurait voulu devenir prêtre. Il étudia quelque temps dans un séminaire proche de son village au centre de la Chine. L'arrivée du Parti communiste au pouvoir lui fit changer de route. Il acquit à l'université une bonne formation et y rencontra celle qui serait la compagne de sa vie. Ni l'un ni l'autre n'ont jamais renié leur foi, ce qui a lourdement pesé sur leur destin. De longues années de prison, sombre tunnel, ont été le creuset de leur mûrissement. Leurs relations avec des personnalités exceptionnelles du monde catholique chinois les a aidés à lire avec acuité la patiente mise en scène montée par le régime pour amener l'Eglise de Chine à se vider d'elle-même et s'autodétruire. Au moyen d'un seul instrument: l'Association patriotique des catholiques chinois.

Quiconque se plie aux manoeuvres des maîtres installés dans la nouvelle Cité interdite ne construit plus l'Eglise catholique, mais quelque chose d'autre. Le domaine inviolable de la conscience personnelle restant sauf, la foi manipulée et conduite par les autorités politiques n'est plus la même : quelque chose d'extrêmement important a disparu. Telle est l'idée, sous une forme souvent sinueuse et avec des répétitions à l'infini, qui ne cesse d'émerger du présent document, l'un des rares qui tentent d'expliquer de façon un peu élaborée les motifs qui poussent tant de catholiques à résister à toutes les tentatives du régime pour dompter la communauté catholique.

La théologie de l'auteur est un peu démodée. Personne en Chine n'a eu le moyen de prendre part au renouveau même de la pensée dont l'Eglise a bénéficié grâce au concile Vatican II. L'isolement, l'absence de livres et de revues, l'impossibilité des libres rencontres ont empêché l'Eglise de Chine de croître et d'avancer comme le reste de la catholicité a pu le faire.

Le texte original a eu besoin d'une sérieuse toilette pour le rendre accessible au lecteur européen. Les notes et presque tous les sous-titres sont de notre rédaction. Certaines allusions imprécises à l'histoire, pour lesquelles l'auteur ne disposait pas de sources sûres d'information, ont été complétées et modifiées par nous.

Cet essai examine les principes, les théories et les initiatives de l'Association patriotique des catholiques chinois qui mènent à une Eglise séparée. Il met également en relief le contraste entre l'Association et l'Eglise chinoise en communion avec le Saint-Siège. Il réfute des équivoques et des positions discutables qui servent d'appuis à cette entreprise de séparation et qu'utilisent les organisations séparées de l'Eglise. En définitive, il tente de donner une réponse aux questions posées par la situation actuelle de l'Eglise en Chine.

Le document que nous présentons a le mérite d'aider à comprendre cette situation de l'Eglise et des catholiques chinois. L'insistance même avec laquelle l'auteur démontre que l'Association patriotique et tout ce qui dépend d'elle sont "illégitimes et séparés" de l'Eglise manifeste la gravité de la crise que traverse aujourd'hui la communauté catholique chinoise. Car c'est un texte rédigé pour les chrétiens de Chine, qui se le passent sous le manteau. Mais il est de grand prix aussi pour nous, qui assistons de l'extérieur à la persécution d'une Eglise soeur et à sa division. Nous y lisons un avertissement : respecter la souffrance des catholiques chinois fidèles au pape, et bien sûr une invite à prier pour que le Seigneur donne la paix et l'unité à l'Eglise de Chine. Il n'est pas rare qu'en Occident, la presse même catholique regarde avec trop de sympathie l'Association patriotique. Le présent document soulève bien des interrogations sur pareille attitude.

La rédaction

PREAMBULE

Quelques réponses du catéchisme catholique

 

Pour comprendre l'association patriotique des catholiques chinois, il faut partir des principes de base du catéchisme catholique, qui disent clairement ce qu'est l'Eglise et, par antithèse, ce que l'association n'est pas et ne peut pas être.

Qu'est-ce que l'Eglise catholique ? Celle qu'a fondée notre Seigneur Jésus Christ : les fidèles de toutes nations réunis spirituellement en un seul Corps, qui est l'Eglise. L'Association patriotique des catholiques chinois n'a pas été fondée par notre Seigneur, elle n'appartient pas à son Corps qui est l'Eglise. Elle en est une partie séparée et malade.

Quelle différence y a-t-il entre l'Eglise catholique et les autres Eglises ? L'Eglise est une, sainte, catholique et apostolique, ce qui la différencie beaucoup de toutes les autres. L'Association patriotique est un organisme séparé et profane, qui s'oppose au chef des apôtres, et un instrument de l'Etat qui agit suivant l'orientation d'une ligne politique.

Une troisième question est celle de savoir qui est le chef de l'Eglise. Son chef invisible est notre Seigneur Jésus Christ. Son chef visible est le pape, successeur de Pierre. D'où vient l'Association patriotique ? Qui est son chef? On la fait remonter à Pi Shushi, mort en 1978, président du premier puis du deuxième comité national de l'Association. C'est Pi qui sacra en 1958 les premiers évêques qui s'étaient nommés eux-mêmes à leur charge sans l'approbation du pape. En 1962, à la deuxième conférence des représentants catholiques, il proposa d'"instituer complètement une Eglise indépendante, autonome, maîtresse de sa gestion financière". Aujourd'hui, le successeur de Pi comme chef visible de l'Association patriotique est Zong Huaide, évêque nommé en secret par le Saint-Siège à la veille de la Libération qui s'est spontanément déclaré tel après 1949 (1). En 1983, au cours d'une assemblée conjointe de l'Association patriotique et de la Commission administrative catholique, Zong a publiquement approuvé "la décision de s'engager sur la voie qui mène à la formation d'une Eglise catholique chinoise indépendante, autonome, maîtresse de sa gestion financière" et accusé le Vatican de "chercher à rétablir sur l'Eglise de Chine un contrôle de type colonial, dans une tentative totalement irréaliste et vouée à l'échec".

Quels sont les devoirs des membres de l'Eglise ? Laïcs, ils doivent obéir aux enseignements des prêtres ; prêtres, à ceux des évêques, qui doivent eux-mêmes obéir aux enseignements du pape. Ainsi seront-ils un, comme l'a dit notre Seigneur Jésus Christ, un dans un seul bercail sous un pasteur unique. Dans l'Association patriotique, au contraire, les prêtres n'obéissent pas à l'enseignement des évêques en communion avec le pape, et des évêques n'obéissent pas aux enseignements du pape, de sorte qu'ils sont séparés les uns des autres comme en des bergeries distinctes dirigées par autant de pasteurs.

Quelle autorité Jésus a-t-il conférée à l'Eglise ? Il lui a confié trois tâches : enseigner, prendre soin des fidèles, dispenser les sacrements et célébrer l'eucharistie. L'Association patriotique, parce qu'elle n'est pas l'Eglise catholique, ne peut pas avoir ces trois pouvoirs. Elle s'oppose au contraire aux pouvoirs d'enseignement et de gouvernement exercés sur l'Eglise universelle.

Pourquoi le Pape est-il infaillible quand il enseigne les croyants ? Parce que Jésus l'a voulu et que l'Esprit Saint le protège de l'erreur. L'Association patriotique qui s'est toujours opposée aux enseignements du pape va donc à l'encontre de la volonté de Jésus et de l'action du Saint Esprit.

Comment pouvons-nous adorer Dieu ? La réponse est que nous devons être en union avec l'Eglise qu'Il a fondée, croire qu'Il s'est révélé, observer ses commandements, etc. L'Association patriotique n'est pas l'Eglise fondée par Dieu, mais une organisation dirigée par le gouvernement. Adhérer à l'Association patriotique, ce n'est donc pas adorer Dieu ni obéir aux dogmes qu'Il a révélés.

Tout ce que nous venons de dire relève de la doctrine élémentaire et bien connue de l'Eglise. Pourtant, certains membres du clergé chinois qui ont cédé tôt ou tard aux pressions n'osent pas en parler franchement. Hors de Chine, il est étrange que tant de membres estimés du clergé négligent ce fondement doctrinal et au nom d'informations superficielles et de théories fantaisistes, critiquent le pape et vilipendent ceux qui le soutiennent, tout en exaltant le corps séparé qui s'oppose à lui, l'Association patriotique. Il est encore plus surprenant, inexplicable, que des membres du clergé, nés dans un pays catholique et formés dans l'Eglise, qui administrent les sacrements et célèbrent la messe chaque jour, servent d'agents d'un parti politique athée et de militants de l'Association patriotique, en lançant des attaques contre le successeur de Pierre, contre les prêtres et les laïcs en communion avec lui et contre la hiérarchie ecclésiastique. Incapables de distinguer le bien du mal, le vrai du faux, ils aident les méchants à commettre leurs méfaits et à donner le coup de grâce à des êtres sans défense. Cet écrit se propose de dévoiler la vraie nature de l'Association patriotique des catholiques chinois, encensée par tant de flatteurs, pour en permettre une compréhension juste.

CHAPITRE I

Les trois organisations

La dénomination d'"Association patriotique des catholiques chinois" paraît impliquer un caractère distinctement patriotique. Elle soulève en fait de graves problèmes pour la nation et pour l'Eglise. Nombreux, dans le pays et à l'étranger, sont ceux qui connaissent l'Association seulement de nom, en dehors des faits. Il vaut donc la peine de faire le point sur les terribles souffrances qu'elle cause à l'Eglise. Indépendamment du contenu de ses statuts, de ses actions et de ses théories, l'Association patriotique est, par ce qu'elle a été à ses débuts et ce qu'elle est devenue, une organisation séparée qui menace l'unité de l'Eglise universelle.

Elle est en réalité constituée de trois organisations distinctes : l'Association patriotique des catholiques chinois proprement dite, la Commission administrative catholique et le Collège des évêques chinois (2). Examinons leurs statuts et leurs principes de base.

1. L'Association patriotique des catholiques chinois

 

Elle est décrite dans chinoise (3) comme "une organisation patriotique chinoise". Dans le Dictionnaire des religions(4), elle est définie aussi comme "une organisation populaire et patriotique des croyants, formée de clercs et de laïcs catholiques de Chine". Dans leur version révisée de 1980, ses statuts (5) affirment que le but de l'Association est "d'unir la totalité du clergé et des laïcs du pays, sous la direction du Parti communiste et du gouvernement du peuple, dans la poursuite des buts suivants : promouvoir le patriotisme, observer les lois du pays en matière religieuse, prendre une part active dans l'effort national pour une modernisation socialiste, développer les échanges amicaux avec les personnalités du monde catholique international, lutter contre l'impérialisme, sauvegarder la paix mondiale et aider le gouvernement à renforcer la politique de liberté religieuse".

 

L'Association a été formellement fondée en 1957. Mais elle a été précédée de diverses organisations voulues par le gouvernement entre 1950 et 1956 pour lancer le "mouvement patriotique catholique chinois anti-impérialiste". Leur objectif était de faire disparaître, sous l'impulsion du gouvernement, "l'influence impérialiste" à l'intérieur de l'Eglise. Elles ont eu en réalité pour but d'éliminer de l'Eglise les missionnaires étrangers et le clergé chinois qui n'était pas disposé à rompre avec le pape. Elles ont lancé beaucoup d'actions contre l'Eglise et contre le pape. Le 30 novembre 1950, à Guangyuan, le manifeste des "trois autonomies" (6) marqua le début de campagnes de protestations contre l'excommunication prononcée par la sacrée congrégation du Saint-Office en juillet 1949(7) et, en décembre 1950, contre Mgr Antonio Riberi, l'internonce apostolique, qui avait dénoncé dans une lettre le mouvement des "trois autonomies" comme instrument de division de l'Eglise. Le 31 mars 1951, des ecclésiastiques dirigés par le vicaire général de Nanjing, Li Weiguang, publièrent une déclaration visant à rendre effectif le mouvement des trois autonomies et à "s'opposer résolument aux ingérences du Vatican dans la politique interne de la Chine en coupant une fois pour toutes les relations politiques et économiques avec lui". En juin 1951, contre un missionnaire étranger, Man Jishi, qui n'avait pensé qu'à préserver l'unité et la solidarité dans l'Eglise, les autorités de Tianjin trouvèrent des collaborateurs empressés pour l'accuser d'avoir formé une clique contre-révolutionnaire(8). Les mêmes milieux appuyèrent fortement l'attaque montée contre le représentant à Pékin de l'internonce, Mgr Tarcisio Martina (9), accusé par les autorités d'"avoir bombardé Tienanmen". En 1955, le gouvernement lança une violente campagne pour démasquer l'évêque de Shanghaï, Mgr Gong Pinmei, coupable de crimes contre-révolutionnaires parce qu'il avait suivi les instructions présumées d'une "puissance étrangère" (c'est-à-dire du pape).

Toutes ces actions de l'époque des "trois autonomies" et des organisations anti-impérialistes menées à l'échelle du pays révèlent en profondeur la nature réelle de l'Association patriotique. Son comité fondateur fut constitué le 25 mars 1956. Dès sa fondation formelle, en juillet 1957, les initiatives en faveur d'une Eglise séparée se succédèrent selon un programme préétabli. A la première conférence nationale des délégués catholiques, en juillet 1957, fut exprimée l'intention de "suivre la voie socialiste et de fonder une Eglise autonome". En mars 1958, sans approbation pontificale, les diocèses de Hankou et de Wuchang élirent leurs évêques respectifs, qui furent ordonnés le 13 avril suivant. Les membres de l'Association patriotique unirent leurs voix à celles des participants de cette ordination pour accuser le Saint-Siège de manque de bon sens et refuser de s'incliner à l'annonce de l'excommunication papale. En janvier 1962, à la deuxième conférence des délégués catholiques (10), il fut proposé de "rompre nettement avec le contrôle du Vatican et de poursuivre sérieusement la tâche de construction d'une Eglise indépendante et autonome".

A la troisième conférence nationale, à la fin de mai et au début de juin 1980, la tâche principale de l'Association patriotique devient celle "de s'orienter vers le développement d'une Eglise catholique chinoise indépendante, autonome, maîtresse de sa gestion financière". C'est au cours de cette troisième conférence que sont créés, sans l'approbation du Saint-Siège, la Commission administrative et le Collège des évêques chinois. En juin 1981, quand le Saint-Siège nomme Mgr Deng Yiming (Mgr Dominique Tang) archevêque de Canton, le comité permanent de l'Association patriotique, la Commission administrative et le Collège des évêques tiennent une assemblée commune qui reproche au Vatican d'ignorer les droits souverains de l'Eglise chinoise. En avril 1983, une réunion élargie de la Commission administrative et du troisième comité permanent de l'Association patriotique approuve la "résolution d'entreprendre la création d'une Eglise catholique chinoise indépendante, autonome et maîtresse de sa gestion financière". En soulignant que "la tentative poursuivie par le Saint-Siège et par d'autres Eglises étrangères de reprendre un contrôle colonial sur l'Eglise de Chine est impossible et vouée à l'échec", les participants de la réunion confirment le principe de vouloir fonder une Eglise indépendante, autonome et maîtresse de sa gestion financière.

 

Dans les premières années qui ont suivi la Libération, quand les autorités gouvernementales organisaient une réunion, elles n'annonçaient pas l'ordre du jour aux participants. Les avis de convocation ressemblaient à des ordres et seuls les organisateurs de la réunion avaient une idée de son objet et des décisions à prendre. L'assemblée s'ouvrait par la présentation de "rapports" préparés d'avance, qui étaient ensuite approuvés dans la pagaille générale, à mains levées et par acclamation. C'est dans ces conditions de ce genre que s'est déroulée l'assemblée inaugurale de l'Association patriotique. Des prêtres et des laïcs, honnêtes mais peu au fait des ruses de la politique, ont été utilisés pour appuyer les décisions de l'assemblée, simplement parce qu'ils étaient là avec les autres. Il est permis de dire que la majeure partie des prêtres n'ont pas participé à l'assemblée inaugurale de l'Association patriotique de leur propre volonté, mais contraints. N'étant pas bien informés des questions, les fidèles ont été attirés par la ruse et appâtés. Tous savaient que le "mouvement des trois autonomies" voulait diviser l'Eglise. C'est pourtant en de telles circonstances qu'est née l'Association patriotique des catholiques chinois.

Ses statuts et ses activités disent de manière explicite et sans équivoque qu'elle est une organisation de nature politique et non religieuse, qui menace l'unité de l'Eglise. Ses statuts la définissent comme une "organisation de masse, patriotique et religieuse, formée de catholiques chinois clercs et laïcs". C'est donc une organisation populaire spécifiquement chinoise, pas une organisation de l'Eglise "catholique" romaine. Parce que c'est une organisation dite "de masse", les individus peuvent choisir d'y adhérer ou non. L'adhésion est donc volontaire et ne pas adhérer ne saurait être considéré comme illégal, comme il en va de l'adhésion à toute autre organisation de caractère populaire. Mais en fait, les autorités considèrent tous ceux qui n'adhèrent pas à cette organisation comme des contre-révolutionnaires qui n'aiment pas leur pays. En pratique, l'Association patriotique est donc une organisation "de masse" à laquelle tout croyant doit adhérer.

Son but déclaré consiste à "promouvoir", "observer", "partager", "développer", "sauvegarder" et "rendre effectives" les directives du Parti communiste et du gouvernement du peuple. Tous ces objectifs décrits dans ses statuts sont de caractère politique, aucun ne concerne l'Eglise. L'Association patriotique est donc tout simplement une organisation politique. Son action se déroule hors du consentement des hautes autorités ecclésiastiques, "sous la direction du Parti communiste chinois et du gouvernement du peuple".

Aux termes de la loi, les organisations politiques doivent s'en tenir à leurs programmes politiques et n'ont pas le droit d'intervenir dans les questions proprement religieuses, qui sont protégées par la constitution. Elles n'ont pas non plus le droit d'énoncer des doctrines ou des déclarations de foi de nature religieuse, ni de se mêler d'interpréter les doctrines, ni d'ordonner des évêques sans autorisation ni de fonder des organisations satellites. Or l'Association patriotique fait pourtant tout cela, en violation ouverte des lois, et avec le soutien du gouvernement. C'est donc une organisation politique dite "de masse" constituée de quelques croyants. N'ayant pas la nature transcendante de l'Eglise catholique, elle ne mérite pas d'être considérée comme une organisation religieuse indépendante, encore moins peut-elle être identifiée avec la sainte Eglise catholique fondée par notre Seigneur Jésus-Christ. Elle n'a ni la catholicité ni la sainteté.

Une organisation qui ne peut pas être définie comme religieuse n'a pas le droit de demander à ses membres de ne pas suivre telle doctrine ni le droit d'exercer un pouvoir de gouvernement sur les croyants, pas plus que le droit de porter atteinte à la liberté religieuse des citoyens, qui sont libres de croire ou de ne pas croire. Or l'Association patriotique soutenue par les autorités officielles déborde largement de son rôle et viole le droit à la liberté des croyants, qui devraient pouvoir refuser d'en faire partie.

Bien que ses statuts indiquent clairement que l'Association patriotique n'est pas apte à être définie comme une religion indépendante, elle se prévaut pourtant des fondements de la doctrine catholique et se considère comme l'Eglise catholique légitime. Elle n'en a pas moins abandonné l'obligation du célibat propre au clergé catholique, refusé l'autorité du pape sur l'ensemble de l'Eglise, renié le magistère confié à l'Eglise par Jésus lui-même ainsi que tous les documents promulgués par les conciles oecuméniques et par le Saint-Siège à l'intention de l'Eglise universelle.

Tout cela prouve qu'il est impossible de voir dans l'Association patriotique l'Eglise "une, sainte, catholique et apostolique".

Toutes les actions accomplies par les autorités gouvernementales pour aider l'Association patriotique à détruire l'Eglise catholique romaine sont illégales. En voici des exemples. L'article 35 de la constitution prévoit en termes explicites que les citoyens jouissent de la liberté d'association. Mais pour remplacer l'Eglise catholique romaine par cette institution séparée qu'est l'Association patriotique, les autorités ont retiré aux citoyens la liberté de ne pas adhérer à celle-ci. En violation de la loi, elles condamnent et punissent les chrétiens qui n'acceptent pas de faire partie de l'Association patriotique, en les accusant d'être des croyants "clandestins" et d'appartenir à des "forces secrètes",au point de leur dénier le droit à la liberté religieuse dont ils jouissaient avant la fondation de l'Association.

Le droit à la liberté religieuse, tel que l'énonce l'article 36 de la constitution, est le propre des organisations religieuses que le pays reconnaît. Le catholicisme est une des cinq religions légitimes reconnues de longue date en Chine et doit comme telle jouir de cette liberté. Pourtant les autorités ne garantissent pas ce libre droit à tous les catholiques. Elles le réservent à la poignée de ceux qui ont adhéré à l'Association patriotique. Ceux qui n'y adhèrent pas - la majorité - sont considérés comme des croyants "clandestins" et "contre-révolutionnaires" et sont persécutés.

2. La Commission administrative catholique

La Commission administrative catholique est définie dans le Dictionnaire des religions et dans chinoise comme "une organisation catholique au niveau national, qui a pour objet de traiter les affaires religieuses de la Chine et dont les membres sont élus par la conférence des représentants catholiques". Les objectifs qui lui sont assignés sont : "continuer et développer l'esprit traditionnel de Jésus-Christ quand il a fondé son Eglise ainsi que la mission des apôtres, selon la Bible ; prêcher l'Evangile de Jésus; encourager les efforts déployés pour la gloire de Dieu et le salut des âmes; guider les clercs et les laïcs dans l'observance des commandements divins ; soutenir les principes d'indépendance, d'autonomie de gouvernement et d'administration démocratique ; discuter et décider les questions majeures de caractère ecclésiastique et diriger l'Eglise catholique chinoise de façon satisfaisante".

Les statuts de la Commission administrative votés à la troisième conférence des représentants catholiques en 1980 (11) énoncent clairement son but : "maintenir les principes d'indépendance, d'autonomie de gouvernement et d'administration démocratique, diriger l'Eglise catholique chinoise de façon satisfaisante", ce qui revient à déclarer la rupture complète avec la direction et le contrôle du Saint-Siège sur l'Eglise de Chine et à s'opposer au magistère sacré du pape. Les mêmes statuts se réclament d'un programme de base "fondé sur la Bible", sans souffler mot de la Tradition. Or si l'Eglise catholique donne une grande importance à l'autorité des saintes Ecritures, elle ne saurait oublier que la Tradition est aussi source de vérité, dépôt de la doctrine, des enseignements et des pratiques de l'Eglise.

L'article 8 de la constitution Dei Verbum sur la révélation divine du concile Vatican II énonce : "C'est par la Tradition que le canon des saints Livres se fait connaître dans sa totalité à l'Eglise, c'est en elle que les saintes Lettres elles-mêmes sont comprises de façon plus pénétrante et sont rendues indéfiniment actives". L'article 21 dit que "l'Eglise a toujours considéré les saintes Ecritures et la Tradition comme la règle suprême de sa foi" et l'article 9 : "La Tradition sacrée et la sainte Ecriture possèdent d'étroites liaisons et communications entre elles. Toutes deux, en effet, découlant de la même source divine, se réunissent, peut-on dire, en un seul courant et tendent à la même fin... C'est pourquoi l'Ecriture et la Tradition doivent être reçues et vénérées l'une et l'autre avec un égal sentiment de piété, avec un égal respect". Au sujet du rapport qui unit la sainte Ecriture, la Tradition sacrée et le magistère de l'Eglise, l'article 10 affirme que ces trois éléments "sont tellement liés et associés qu'aucun d'eux n'a de consistance sans les autres et que tous contribuent en même temps, de façon efficace au salut des âmes, chacun à sa manière, sous l'action du seul Saint-Esprit".

La majeure partie des confessions protestantes soutiennent que la plus grande autorité réside dans les saintes Ecritures et n'acceptent pas de donner une importance égale à la Tradition. Au contraire elles ne reconnaissent même pas l'existence d'une Tradition sacrée, s'opposant en cela aux enseignements des Pères de l'Eglise et des conciles oecuméniques. Les statuts de la Commission administrative semblent inspirés des idées de Luther. Ils ont été approuvés le 23 mai 1980 alors que la constitution Dei Verbum sur la révélation divine a été promulguée le 18 septembre 1965. Il est évident qu'en rédigeant ses statuts, la Commission administrative a voulu délibérément rompre avec la loi de l'Eglise.

Statutairement composée de membres élus par la conférence nationale des représentants catholiques, la Commission administrative est issue d'une organisation "de masse" qui ne jouit pas de l'approbation pontificale. Elle n'est donc aucunement habilitée à se mêler des affaires de l'Eglise catholique légitime. De son côté, l'Eglise catholique romaine, qui est dotée d'une structure et d'une hiérarchie bien organisées, ne saurait permettre à une organisation politique ou populaire, au fond uniquement politique, d'interférer dans ses affaires.

La Commission administrative est "une organisation nationale chinoise qui s'occupe des affaires religieuses catholiques". Selon la loi et la tradition de l'Eglise catholique, les affaires d'un pays ou d'une région doivent être discutées et résolues par la conférence épiscopale en communion avec le pape. La Commission administrative, organisation étrangère à l'Eglise, n'a rien à y voir. Organisation populaire, politique et profane voulue par les autorités gouvernementales pour s'opposer à la règle traditionnelle de l'Eglise catholique, elle n'a aucun droit de gouverner l'Eglise fondée par Jésus-Christ. Elle ne peut pas non plus "continuer et développer l'esprit traditionnel de Jésus-Christ quand il a fondé son Eglise et la mission de ses apôtres", ni "guider les prêtres et les laïcs dans l'obéissance aux commandements de Dieu". Elle est en réalité une organisation illégitime qui s'oppose au gouvernement de l'Eglise.

Relèvent de l'oeuvre missionnaire certains objectifs de la Commission administrative qui entend "continuer, prêcher, encourager, guider, délibérer et déciderA cet égard, le décret Ad gentes sur l'activité missionnaire de l'Eglise affirme clairement dans son article 6 que "cette tâche, c'est par l'ordre des évêques, à la tête duquel se trouve le successeur de Pierre, qu'elle doit être accomplie, avec la prière et la collaboration de toute l'Eglise", qu'elle "est unique et la même, partout, en toute situation". L'article 29 du décret porte au sujet de la coordination nécessaire : "Pour toutes les missions et pour toute l'activité missionnaire, il faut qu'il n'y ait qu'un seul dicastère compétent, celui de De Propaganda Fide...Dans la direction de ce dicastère doivent avoir une part active les représentants choisis de tous ceux qui collaborent à l'oeuvre missionnaire..., selon des modes et des méthodes à établir par le pontife romain". Dans les Eglises locales, la tâche missionnaire devra donc être dirigée par la seule conférence légitime des évêques du pays, reconnue par le Saint-Siège et sous l'autorité du pape. La Commission administrative, organisation populaire antipapale, ne peut donc pas interférer dans cette tâche.

3. Le Collège des évêques chinois

L'encyclopédie chinoise définit le Collège des évêques chinois comme "une organisation s'occupant des affaires ecclésiastiques, constituée par les évêques légitimes des diocèses de la Chine" et établie en conformité avec "les statuts (13) de la Commission administrative catholique" approuvés par la conférence nationale des représentants catholiques en 1980. Ses fonctions comportent "l'étude et l'explication de la doctrine et des lois de l'Eglise, l'échange d'expériences pastorales et l'encouragement des rapports amicaux avec l'étranger". Le président, le vice-président et le secrétaire général du Collège des évêques chinois sont élus par ses membres.

Comme la Commission administrative le Collège des évêques chinois est une organisation populaire "de massefondée sans l'approbation du pape et qui vise la formation d'une Eglise séparée. Il ne se conforme ni au code de droit canonique ni aux décisions du concile Vatican II. C'est un organisme illégitime et non qualifié.

La constitution Lumen gentium sur l'Eglise affirme dans son article 22 : "Saint Pierre et les autres apôtres constituent, par ordre du Seigneur, un seul collège apostolique et le pontife romain, successeur de Pierre, et les évêques, successeurs des apôtres, sont unis entre eux". Le pouvoir des évêques d'enseigner et de gouverner l'Eglise découle de leur participation au collège apostolique et lui donne sa continuité. Le Collège des évêques chinois, fondé sans l'accord du pape, en première ligne de la lutte pour rompre les relations avec lui et s'opposer à lui, s'est déjà séparé de la communion avec le collège de l'ordre épiscopal. Il n'est pas un collège épiscopal. L'article 22 de la constitution sur l'Eglise dit qu' "on est constitué membre du corps épiscopal en vertu de la consécration sacramentelle et par la communion hiérarchique avec le chef du collège et avec les membres", et poursuit : "le collège ou corps épiscopal n'a cependant d'autorité que si on le conçoit uni à son chef le pontife romain, successeur de Pierre, lequel conserve intégralement sa primauté sur tous, tant pasteurs que fidèles". Les évêques de l'Association patriotique n'ont jamais été en communion hiérarchique avec le chef du corps épiscopal, le pape, dans l'Eglise universelle ou avec ses autres membres, et n'ont pas conservé intégralement la primauté du souverain pontife.

La note explicative préalable de la constitution sur l'Eglise dit que le mot "collège" - remplacé à l'occasion par les mots "ordre" et "corps" - "ne s'entend pas au sens strict qu'il possède dans la langue juridique, à savoir d'un groupe d'égaux qui déléguerait son pouvoir à un président, mais d'un groupe stable dont la structure et l'autorité se déterminent à partir de la Révélation". Jésus a établi les douze apôtres "à la façon d'un collège, c'est-à-dire d'un groupe stable". La formation du Collège des évêques chinois a été réglée par les statuts de la Commission administrative approuvés à la conférence nationale des représentants catholiques, en 1980. C'est donc "un groupe d'égaux", élus par une foule d'individus, comme un parlement ou une chambre de représentants. Ce n'est pas un groupe stable, ni un ordre indépendant, ni un corps uni. Sa formation n'est pas conforme à la tradition de l'Eglise. C'est un groupe illégitime qui réunit des individus, rien de plus.

L'article 22 de la "constitution sur l'Eglise" dit encore : "Le pouvoir collégial peut être exercé, en union avec le pape, par les évêques répandus en tous les points du monde, à condition que le chef du collège les appelle à une action collective ou, du moins, approuve ou accepte librement l'action conjointe des évêques dispersés, en sorte qu'elle constitue un véritable acte collégial". Les évêques de l'Association patriotique n'ont pas le droit d'exercer un pouvoir collégial, n'étant pas appelés ou approuvés par le pape, et leur action ne peut donc pas se définir comme un acte collégial.

Le décret Christus Dominus sur l'office pastoral des évêques dans l'Eglise, article 38 paragraphe 3, affirme que, dans un pays donné ou une région, "chaque conférence épiscopale rédigera ses statuts, qui devront être reconnus par le Siège apostolique". Le même article, paragraphe 4, ajoute que "les décisions de la conférence épiscopale, pourvu qu'elles aient été prises légitimement... et aient été reconnues par le Siège apostolique, obligeront juridiquement, mais seulement dans les cas prescrits par le droit commun ou quand un ordre spécial du Siège apostolique, donné sur son initiative ou à la demande de la conférence elle-même, en aura ainsi disposé". Ce décret a été promulgué le 28 octobre 1965, tandis que le Collège des évêques chinois a été formé le 23 mai 1980. Ses statuts n'ont pas été approuvés par le pape et ses décisions n'ont pas été soumises au Siège apostolique et n'ont jamais été reconnues par lui. Le Collège des évêques chinois n'est donc pas seulement illégitime, ses actes sont nuls.

Au sujet de la doctrine de l'infaillibilité du pape, c'est-à-dire du chef du collège épiscopal, la constitution sur l'Eglise, article 25, affirme : "Cette infaillibilité, le pontife romain, chef du collège des évêques, la possède en vertu de son office lorsque, en sa qualité de pasteur et de docteur suprême de tous les fidèles, il proclame, en la définissant, une doctrine de foi ou de morale". Le Collège des évêques chinois n'a jamais soumis une de ses décisions à l'approbation du pape. Plusieurs des décisions de ce Collège ont contredit directement des décisions du Siège apostolique et menacé l'unité de l'Eglise. Ses évêques qui se sont donné pour tâche "l'étude et la diffusion de la doctrine et des lois de l'Eglise" refusent d'obéir aux lois du Saint-Siège et n'acceptent pas le dogme de l'infaillibilité du pape puisqu'ils s'opposent ouvertement à lui.

Au sujet des fonctions du pape dans le collège épiscopal, la constitution sur l'Eglise, article 22, dit : "Le collège ou corps épiscopal n'a cependant d'autorité que si on le conçoit comme uni à son chef le pontife romain, successeur de Pierre, qui conserve intégralement sa primauté sur tous, tant pasteurs que fidèles... L'ordre des évêques...uni à son chef le pontife romain, et jamais sans ce chef, est également sujet du pouvoir suprême et plénier sur toute l'Eglise, pouvoir qui ne peut être exercé qu'avec le consentement du pontife romain". Le même article dit encore :"Le pontife romain, en vertu de son office qui est celui de vicaire du Christ et de pasteur de toute l'Eglise, a sur celle-ci un pouvoir plénier, suprême et universel. La note explicative préalable, paragraphe 3, de la même constitution remarque qu'"il est également du ressort du souverain pontife, qui a la charge du troupeau tout entier, de déterminer, selon les besoins de l'Eglise qui varient avec les époques, comment il convient d'exercer cette même charge soit personnellement soit collégialement".

Dans un pays ou dans une région, le rôle et le pouvoir du collège épiscopal sont fixés sans équivoque par le "décret sur l'office pastoral des évêques dans l'Eglise". La règle générale est qu'une décision n'a de valeur qu'après l'approbation du pape. Cela confirme le pouvoir plénier et suprême dont jouit le pape en tant que chef du collège épiscopal. Si les évêques ne sont pas en communion avec lui, le collège épiscopal n'a pas le pouvoir d'exercer ses fonctions propres. En conséquence, le Collège des évêques chinois, en tout et pour tout séparé du pape, n'a pas du tout un tel pouvoir. Dès lors que le pape "conserve intact son rôle de vicaire du Christ et de pasteur de l'Eglise universelle", les initiatives du Collège des évêques chinois qui ont porté à la division et aux actions antipapales vont sans l'ombre d'un doute à l'encontre de la doctrine de l'Eglise et contredisent le Christ lui-même. Jésus-Christ a confié le soin de son troupeau au pape, successeur de Pierre. Il n'est donc pas légitime que le Collège des évêques chinois aille contre le pape.

L'article 25 de la constitution sur l'Eglise dit : "Lorsque le pontife romain ou le corps des évêques avec lui définissent une vérité, ils l'entendent selon la Révélation elle-même, à laquelle tous doivent adhérer et se conformer". Le Collège des évêques chinois n'a jamais obéi aux décisions du concile Vatican II et des synodes des évêques établis par le pape. Il apparaît donc absurde que le Collège des évêques chinois se comporte comme l'unique corps qui "étudie et répand la doctrine et qui gouverne l'Eglise", et même qu'il prétende être apte à exercer un tel office.

La constitution sur l'Eglise affirme en son article 23 : "Chaque évêque représente sa propre Eglise et tous ensemble avec le pape représentent l'Eglise entière....Mais, en tant que membres du collège épiscopal et successeurs légitimes des apôtres, tous les évêques sont tenus, par une disposition et un commandement du Christ, d'avoir pour toute l'Eglise une sollicitude qui... contribue considérablement au bien de l'Eglise universelle... Chaque évêque donc... est tenu de collaborer avec ses semblables et avec le successeur de Pierre, auquel tout spécialement fut confiée la charge suprême de propager le nom chrétien". Puisque aucun évêque de l'Association patriotique ne collabore avec les autres évêques présents en Chine ni avec un autre évêque des autres pays de l'Eglise universelle ni avec le pape, ils ne sont pas qualifiés pour recevoir la mission de diffuser le christianisme ou de représenter l'Eglise entière en union avec le pape. Le Collège des évêques chinois est une organisation qui provoque la division en refusant la communion avec le pape.

Selon leurs propres principes de base, les trois organismes catholiques chinois sont des organisations politiques "de masse" qui mènent à une Eglise séparée, soumise aux autorités chinoises, en désaccord avec le Saint-Siège. Ils nient le pouvoir suprême du pape, enfreignent les décisions du concile Vatican II et menacent l'unité de l'Eglise universelle. Il est étrange que ces organismes, nommés par le gouvernement et conduits selon des principes superficiels qui ne les qualifient pas comme guides, osent se proclamer eux-mêmes les "guides" de l'Eglise universelle en Chine. Etrange aussi que ces trois organisations, tout en se vantant d'être de simples formations politiques "de masse", usurpent les fonctions d'une religion légitime et prétendent se substituer à l'Eglise catholique romaine légitime.

On s'étonne qu'à l'étranger tant de personnes, par bonté d'âme ou pour d'autres raisons, se fassent encore illusion sur ces trois organisations jusqu'à les considérer comme le courant principal de l'Eglise chinoise et à faire l'éloge de leurs "vertus" et de leurs "oeuvres". Il est révoltant de voir des traîtres masqués en honnêtes gens.

CHAPITRE II

Buts et caractères

de l'association patriotique des catholiques chinois

La nature de l'Association patriotique ressort de son origine, de ses caractères intrinsèques et de ses manifestations, qui mènent directement à une Eglise séparée. L'Association patriotique n'est rien d'autre qu'un instrument de division élaboré par ses inspirateurs, ses organisateurs et dirigeants issus d'un parti politique athée.

1. Buts de l'Association patriotique

Trois raisons ont motivé la fondation de l'Association patriotique par le Parti communiste. Avant tout, faire de cette Association une organisation de masse, une "religion", qui puisse se substituer à l'Eglise catholique. En second lieu, développer cette organisation de masse de la même manière qu'un parti, en faire un organe du gouvernement, soumis à son autorité administrative, pour qu'il puisse s'en servir largement à ses propres fins. Enfin, faire de l'Eglise du Christ un organisme séculier et de nature purement sociale, dans lequel disparaissent peu à peu le divin et le transcendant et que des moyens politiques permettent de contrôler en attendant sa complète extinction. Les tentatives des inspirateurs en vue de contrôler, utiliser, remplacer et détruire l'Eglise sont les vrais buts de l'Association patriotique et mènent à une division à l'intérieur même de l'Eglise.

Les évènements des dernières décennies ne prouvent que trop l'intention du gouvernement chinois d'atteindre par tous les moyens en son pouvoir les objectifs qu'on vient d'énumérer. Mais chaque fois qu'il a voulu mettre ses projets en acte, il s'est principalement heurté au Saint-Siège, qui avait à coeur la sauvegarde de la transcendance et du caractère sacré de l'Eglise, et à la majorité des fidèles de Chine, qui veulent protéger l'unité de l'Eglise. C'est ce qui a poussé les autorités à prendre des mesures qui visaient à supprimer l'"obscur pouvoir clandestin", défini "Eglise non officielle"(14).

D'autre part, le gouvernement réclame la "non-ingérence dans les affaires intérieures, y compris dans les questions religieuses", comme une des conditions de base des rapports entre la Chine et le Vatican. Cette idée de "non-ingérence dans les affaires intérieures, y compris dans les questions religieuses" signifie, sous d'autres mots, séparer l'Eglise catholique de Chine de celle de Rome et en faire une organisation politique de masse, soumise au gouvernement.

Le but ultime des inspirateurs et des organisateurs de l'Association patriotique est de détruire l'Eglise catholique. Mais en attendant, ils se servent de l'Eglise comme d'un moyen d'infiltration au service de leur politique prolétarienne : réaliser les quatre modernisations, donner du prestige à l'Etat avec la prétendue liberté de religion, présenter un faux visage de paix. Manifestement ils cherchent à soumettre la religion à la politique, le transcendant au profane, l'esprit à la matière, Dieu au peuple. L'Association patriotique est une de leurs armes.

2. Notes sur l'Eglise et caractères de l'Association patriotique

L'Eglise fondée par le Christ a quatre caractères principaux : elle est une, sainte, catholique et apostolique. L'Association patriotique, fondée sans ces quatre caractères, s'oppose à eux.

Sa première caractéristique requiert de l'Eglise fondée par Jésus-Christ qu'elle soit une dans la foi, une dans la doctrine, une dans les sacrements et dans la liturgie, une aussi dans son gouvernement : un seul bercail sous un même pasteur. L'Association patriotique ne reconnaît pas le pape comme vicaire du Christ sur la terre, comme le pasteur de l'Eglise universelle. Elle n'obéit pas à son magistère transmis par le Christ lui-même, ni ne suit les décisions des conciles oecuméniques. Elle "décide les principales questions des affaires d'Eglise" toute seule, "répand, explique la doctrine et gouverne l'Eglise" pour son propre compte, consacre des évêques qui se sont eux-mêmes élus sans l'approbation pontificale. L'Association patriotique ne peut donc pas être définie comme une partie de la véritable Eglise, mais plutôt comme une organisation qui menace l'unique vraie Eglise.

La sainteté est le deuxième caractère de l'Eglise. Son fondateur est le Dieu saint, innocent, vrai, qui nous a rendus saints de bien des manières. Les inspirateurs et les organisateurs de l'Association patriotique appartiennent à un parti politique athée, qui voit la haine comme un des principes fondamentaux et ne peut donc pas être saint. L'Association est elle-même une organisation de masse, profane et politique, qui ne fait pas bon usage des moyens de la sainte Eglise pour sanctifier les hommes, et ne peut donc pas être sainte elle-même. L'Association patriotique, instrument politique au service de projets qui menacent l'unité de l'Eglise, repoussent les enseignements de Jésus et empêchent la croissance de la charité, ne peut pas être sainte.

L'Eglise est catholique parce qu'elle a été fondée par Jésus-Christ et existe pour tous les hommes, de tous les temps, qu'elle s'est répandue dans le monde entier au service de toutes les nations. Elle dépasse les limites du temps et celles de l'espace, les barrières de races et de classes sociales. Sans acception de sexe, de condition ou de travail, l'Eglise peut sanctifier indistinctement tous les hommes, qu'ils soient pauvres, riches, sages ou stupides. L'Association patriotique, quant à elle, est une organisation profane, le produit d'un Etat et d'un parti politique, au service exclusif d'un pays, d'un pouvoir politique et d'une classe sociale, dans une période limitée de temps, selon les buts de ses fondateurs. Elle ne peut servir tous les hommes, qui sont images de Dieu. L'Association patriotique est égocentrique, pas catholique.

L'Eglise est apostolique parce que, fondée par le Christ, elle a été remise par lui à ses apôtres et à leurs successeurs directs des générations suivantes. La révélation de Jésus a été transmise, par la sainte Ecriture et la Tradition sacrée, à travers les apôtres et leurs successeurs, le pape et les évêques. Après l'époque apostolique, l'Eglise, grâce à l'illumination du Saint Esprit, a été la gardienne du trésor de la révélation par son magistère. L'Eglise "apostolique" doit par conséquent avoir la sainte Ecriture, la Tradition sacrée et l'autorité de son magistère, trois éléments tellement liés et associés qu'ils sont inséparables (15). Les statuts de la Commission administrative se disent certes "basés sur la Bible", mais sans souffler mot de la Tradition sacrée et de l'autorité du magistère de l'Eglise, ce qui revient à nier l'une et l'autre et à refuser ouvertement d'être dirigé par le pape, successeur du chef des apôtres. L'Association patriotique est contre l'Eglise apostolique, elle ne peut pas être, toute seule, l'Eglise apostolique. Au surplus, l'Association a été fondée pour : "secouer le contrôle papal", "rompre les relations avec le pape", "former une Eglise indépendante, qui se gouverne et se gère elle-même"éliminer de l'Eglise chinoise l'influence de l'impérialisme étranger". Elle ne possède donc assurément pas le caractère de l'apostolicité.

Récemment, toutefois, les membres de l'Association patriotique et ceux qui la soutiennent en secret ont commencé à "reconnaître le pape" en paroles, pour convaincre les fidèles et les aider à sortir d'embarras. Mais en réalité, ils n'ont affirmé reconnaître dans le pape que le chef de l'Eglise catholique, et non pas le chef de l'Association patriotique. Ils sont comme Lucifer, le diable en personne, qui n'adore pas Dieu, même s'il le reconnaît comme le vrai Dieu tout-puissant. La reconnaissance ne peut se limiter à des mots, elle doit être suivie d'actes.

Dépourvue des quatre caractères de l'Eglise et opposée à elle, l'Association patriotique ne peut pas être identifiée à l'Eglise fondée par Jésus Christ ni la représenter. C'est pourtant très souvent que l'Association patriotique, organisation politique "de masse", se fait passer pour la représentante de l'Eglise catholique. Par exemple, elle lance des ordres aux chrétiens chinois, ou bien fait part au monde entier de ses propositions et de ses points de vue, comme une religion indépendante doublée d'un appareil administratif. Qui a jamais conféré pareille énorme autorité à une "organisation de masse" formée d'une poignée de fidèles comme c'est le cas de l'Association patriotique ? Bien qu'elle n'ait jamais eu, depuis sa création, un grand nombre de participants, elle s'est toujours considérée comme l'Eglise catholique romaine en Chine. Elle célèbre des cérémonies lors de rencontres internationales (par exemple au village des jeux asiatiques). Elle s'arroge le droit de faire des commentaires en marge des évènements du monde pour le compte de l'Eglise catholique chinoise. Cette organisation populaire ose sacrer des évêques qui se sont nommés eux-mêmes, édicter des lois pour l'Eglise, répandre sa doctrine et s'offrir à la diriger. Le contrôle exercé par l'Association patriotique sur les questions qui concernent la doctrine, la discipline et la nomination des évêques prive le successeur de Pierre de l'exercice du pouvoir suprême que Jésus lui-même lui a directement conféré.

La Commission administrative, décrite par ses statuts comme une organisation d'évangélisation, contrôle en réalité les décisions prises dans les affaires ecclésiastiques les plus importantes. Elle prive de ce pouvoir l'organe compétent pour décider de ces affaires, la Congrégation pour l'évangélisation des peuples.

Les fonctions du Collège des évêques chinois ont beau être définies comme celles d'un organe parlementaire, il s'arroge le pouvoir de "répandre la doctrine et les lois de l'Eglise", en se substituant au Saint-Siège dans le gouvernement de l'Eglise entière et en privant le pape de l'exercice de son pouvoir d'arbitre ultime.

Il est donc clair qu'il s'agit ici d'une organisation politique qui interfère dans une religion et cherche directement à la gouverner. La constitution chinoise garantit la liberté d'association et la liberté de croyance. Chacun peut décider d'embrasser la confession de son choix. On ne pourrait donc pas reprocher à l'Association patriotique de vouloir devenir une religion indépendante. Puisqu'il existe déjà plusieurs confessions protestantes, rien n'interdit qu'elle en devienne une de plus. Mais selon l'esprit de la constitution la liberté d'association n'est pas la liberté d'attaquer, de diffamer et de détruire le catholicisme, qui existe de longue date et qui jouit de la protection de la constitution. Or, non contente de se considérer comme l'Eglise catholique de fait et d'en usurper le nom, l'Association patriotique s'est emparée des propriétés de l'Eglise et de tous ses édifices de culte. Elle s'appuie sur le pouvoir du gouvernement et s'adonne à la persécution de l'Eglise authentique et légitime.

Usurpant le nom d'Eglise catholique de Chine, s'appropriant ses biens, l'Association patriotique la prive aussi de son droit à la liberté de culte, jadis garanti par la constitution. Jusqu'au commencement de la République populaire et bien avant la naissance de l'Association patriotique, l'Eglise catholique a été l'une des cinq religions reconnues en Chine. Elle a été protégée par le "programme commun" et ensuite par la constitution. Aujourd'hui l'Association patriotique, forte du pouvoir du gouvernement qui l'appuie, a accaparé cette liberté de culte pour elle seule et se permet de déclarer "les fidèles clandestins hors la loi" du seul fait qu'ils n'acceptent pas d'entrer dans son organisation. L'Association patriotique, née en 1957, se permet avec beaucoup d'arrogance et de présomption de désobéir aux lois de l'Eglise et à celles du pays. C'est la tâche insensée que ses soutiens, qui tirent les ficelles dans la coulisse, lui ont assignée.

Dans la première lettre aux Corinthiens, saint Paul a donné une bonne explication de la doctrine du corps mystique du Christ, à laquelle s'opposent nettement les actions de l'Association patriotique : "De même que le corps, bien qu'il soit un, a beaucoup de membres et que tous les membres, bien que nombreux, soient un seul corps, de même en est-il du Christ" (1 Co 12,12). A l'inverse, l'Association patriotique soutient qu'elle est la vraie Eglise catholique "de Chine" mais sans parler de "l'Eglise catholique de Rome". Saint Paul ajoutait : "L'oeil ne peut pas dire à la main : je n'ai pas besoin de toi, ni la tête aux pieds : je n'ai pas besoin de vous" (1 Co 12,21). Depuis la création de l'Association patriotique en 1957, toutes les conférences nationales ont affirmé n'avoir nul besoin des autres parties du corps. Au contraire, elles ont décidé "d'entrer dans la voie du socialisme et de fonder une Eglise autonome", et aussi de "poursuivre la tâche de fonder une Eglise indépendante, qui se gouverne et se gère elle-même". Le reproche de saint Paul aux Corinthiens reste d'actualité : "Je vous exhorte, frères, au nom de notre Seigneur Jésus-Christ, à être tous unanimes dans vos paroles, qu'il n'y ait point de division entre vous, soyez en parfaite union de pensée et d'intention. Il m'a été signalé à votre sujet, frères, par les gens de Chloé, qu'il y a entre vous des discordes : moi je suis de Paul, et moi d'Apollo, moi de Cephas, moi du Christ... Le Christ serait-il divisé ?" (1 Co 1, 10-12). L'Association patriotique prétend appartenir à l'Eglise chinoise, à l'Eglise qui est "sous la direction du Parti communiste chinois et du gouvernement du peuple" (Principes directeurs de l'Association patriotique des catholiques chinois, 1958), à l'Eglise qui "s'engage sur la voie du socialisme" (proposition de la première conférence nationale de juillet 1957). De telles positions et de tels principes n'expriment certainement pas une "union parfaite de pensée et d'intention".

Soulignant que le Christ est la tête et expliquant la fonction de la tête dans un corps, saint Paul a dit : "Les souffrances et le bonheur d'un membre du corps sont aussi les souffrances et le bonheur de la tête "(Col 1,24). "Il est aussi la tête du corps, qui est l'Eglise (Col 1,18)..., dont tout le corps reçoit subsistance et cohésion par les jointures et ligaments et réalise ainsi sa croissance selon le vouloir de Dieu" (Col 2,19). L'Association patriotique, niant la fonction de la tête, a dans toutes les assemblées passées mis en avant les principes du refus total. Par exemple à la première conférence nationale de 1957, elle a proposé de "rompre d'une manière nette avec le contrôle du Vatican". Elle a encore dit à l'occasion de la troisième conférence nationale, en avril 1981, qu'"il n'est pas possible que le Vatican et une Eglise étrangère restaurent le contrôle colonial sur l'Eglise de Chine".

CHAPITRE III

Les activités de l'association patriotique

Depuis sa création, les activités de l'Association patriotique ont tendu à porter la division à l'intérieur de l'Eglise. Elles se ramènent au refus des directives du Saint-Siège, au désintérêt pour les décisions prises par les conciles oecuméniques, à l'élection et à l'ordination d'évêques sans l'approbation pontificale.

1. Refus des directives du Saint-Siège

Ce refus concerne les encycliques, les décrets des congrégations et les lettres pastorales des autorités ecclésiastiques. L'Association patriotique a toujours soutenu que les décrets et les lettres pastorales venaient d'impérialistes étrangers qui cherchaient à restaurer leur domination coloniale sur l'Eglise de Chine.

En mai 1950, les autorités chinoises lancent à Pékin le "Mouvement de réforme des trois autonomies". Elles obligent les fidèles à accuser le Saint-Siège d'impérialisme et critiquent les prêtres et les fidèles qui refusent d'entrer dans le mouvement. Le Saint-Siège fait savoir à l'Eglise de Chine qu'il est défendu aux fidèles d'"adhérer à une organisation du parti communiste ou appuyée par lui". En décembre, l'internonce apostolique Mgr Antonio Riberi envoie une lettre pastorale à tous les évêques de Chine, dans laquelle il souligne que le Mouvement des trois autonomies divise l'Eglise, "s'oppose à la doctrine et aux lois de l'Eglise" et "entrave sa mission surnaturelle". Le 31 mars 1951, la presse de Nankin publie une déclaration signée par le vicaire général de ce diocèse, Li Weiguang, et 783 catholiques, en faveur de la réforme de l'Eglise et contre l'intervention du Saint-Siège dans la politique intérieure du pays. Le même jour, l'internonce Riberi, encore en résidence à Nankin, écrit une lettre pastorale aux Ordinaires de Chine où il condamne la déclaration du vicaire général Li et dénonce une fois de plus l'application des "trois autonomies" à l'Eglise catholique, qu'il définit comme "un pernicieux complot de l'Ennemi". Les autorités réagissent en interdisant aux fidèles d'obéir à l'internonce et mobilisent les fidèles "patriotes" pour condamner ses "crimes". L'internonce est expulsé le 18 septembre.

Tout au long des persécutions religieuses qui sévissent en Chine, le Saint-Siège publie une série de documents. Les fidèles excités à la révolte et trompés répondent aux lettres pastorales et aux décrets par des condamnations, des insultes et des protestations. Pour tenter d'arrêter le progrès du mouvement des trois autonomies mis en marche par les autorités chinoises, le pape Pie XII publie trois encycliques. La première, datée du 18 janvier 1952 et intitulée Cupimus imprimis, demande aux croyants de rester fidèles à l'Eglise et affirme que les actions du mouvement des trois autonomies en faveur d'une rupture des liens avec l'Eglise catholique de Rome ne peuvent pas être admises. Le 7 octobre 1954 paraît une deuxième encyclique, Ad Sinarum gentem dans laquelle il est expliqué que l'Eglise est une et catholique et que le mouvement des trois autonomies, s'il n'est pas faux en soi, a tort de combattre pour des doctrines et des modes de direction qui diffèrent des coutumes de l'Eglise catholique. La troisième encyclique publiée le 29 juin 1958, Ad apostolorum principis, condamne la duplicité de l'organisation trompeuse qu'est l'Association patriotique. Elle souligne qu'un évêque choisi et sacré par l'Association patriotique sans l'approbation pontificale "n'entre pas dans la bergerie par la porte, mais par une autre voie à la façon des voleurs et des brigands" (Jo 10,1) et n'a donc pas le pouvoir de gouvernement. Bien que de tels évêques, choisis et sacrés sans l'approbation pontificale, aient reçu validement l'ordre sacré, ils ont pourtant enfreint la loi, commis une faute et blasphémé contre Dieu. Le pape assure de son soutien ceux qui auront refusé de suivre les chefs de l'Association patriotique. Les autorités chinoises et les membres de l'Association patriotique condamnent encore une fois l'intervention du pape, avec des insultes et des protestations. Aucune attention n'est accordée aux documents pontificaux et le mouvement de réforme continue dans sa propre ligne.

Après la mort du pape Pie XII, ses successeurs ne lancent plus aucune interdiction et changent radicalement d'attitude, préférant formuler des critiques, tenter de persuader et appeler à la prière. Pendant un consistoire secret tenu le 15 décembre 1958, le pape Jean XXIII réclame des prières pour l'Eglise souffrante de Chine, persécutée par l'Association patriotique qui trompe les fidèles et les pousse à diviser l'Eglise. Le pape demande aussi de prier pour une Chine dans laquelle les prêtres sont incarcérés. Le même jour, dans son message de voeux de Noël, Jean XXIII rappelle que "c'est seulement grâce à l'unité que la tour de Babel en Chine peut être rendue inoffensive". Dans sa lettre au cardinal Micara du 12 janvier 1959, le pape demande aux enfants du diocèse de Rome de prier avec le corps mystique du Christ, hélas! divisé en Chine. Le 25 janvier 1959, le pape célèbre à la basilique Saint-Pierre une messe pour l'Eglise en Chine qui souffre persécution. Le jour de la Pentecôte, le 15 mai de la même année, le pape accuse les autorités chinoises de fomenter la division et ajoute que la situation de l'Eglise catholique en Chine s'aggrave comme celle de l'Eglise de Hongrie.

Le 6 août 1964, Paul VI souligne dans sa première encyclique, Ecclesiam suam, que le système qui mène à l'athéisme doit être refuté et que "la voie de l'Eglise est la porte ouverte au dialogue avec les dirigeants chinois". Le 1er janvier 1966, le pape envoie une lettre de voeux aux diverses nations. Seuls les gouvernements de Hanoi et de Pékin ne lui adressent aucune réponse. Le jour de l'Epiphanie, 6 janvier 1967, à l'occasion du quarantième anniversaire du sacre des six premiers évêques chinois et du vingtième anniversaire de l'érection de la hiérarchie chinoise, le pape célébre la messe et prie pour l'Eglise de Chine. Dans son sermon, il fait l'éloge de la culture chinoise et dit son inquiétude du sort de la nation chinoise. En novembre 1970, le pape fait un voyage aux Philippines et préside la première réunion des conférences épiscopales d'Asie. Son "message aux peuples d'Asie" aborde les thèmes de la justice et de la paix. Mais la Chine n'en tient aucun compte. A Hongkong, dans l'homélie prononcée pendant la célébration eucharistique le 4 décembre 1970, Paul VI dit que, "pour la Chine aussi, le Christ est un guide, un pasteur et un rédempteur débordant d'amour". Dans un appel indirect il demande aux autorités chinoises de mettre fin à la persécution de l'Eglise catholique. En 1971, dans son encyclique Octogesima adveniens, le pape passe en revue diverses philosophies et idéologies et met en garde les fidèles à l'égard du socialisme, du marxisme, du libéralisme. L'attaque de la part des autorités chinoises ne se fait pas attendre.

Jean-Paul II a exprimé à plusieurs reprises le désir d'établir un contact avec les autorités chinoises pour poser les bases de relations amicales. Le 19 août 1979, le pape affirme qu'il désire beaucoup le rétablissement des relations avec l'Eglise en Chine et exprime l'espoir que l'Eglise chinoise puisse jouir d'une pleine liberté religieuse. Dans son message dominical prononcé le 7 septembre 1980, le pape promet de prier pour le progrès et pour la prospérité de la Chine, en faisant allusion à la sortie de prison de l'évêque de Canton, Mgr Dominique Deng (Tang). Le 18 février 1981, il exprime devant une communauté chrétienne chinoise d'outre-mer sa profonde préoccupation, son amour et sa compréhension pour les chrétiens de Chine, disant : "Si les missionnaires arrivent à comprendre la Chine comme l'a comprise Matteo Ricci, les relations sino-vaticanes s'amélioreront". Trois jours après, à Manille, le pape dit son espoir de pouvoir faire une visite aux nations d'Asie, pour rencontrer les troupeaux de brebis qui avaient tant souffert en Chine. Le 6 janvier 1982, il envoie une lettre aux évêques du monde entier pour qu'ils invitent les fidèles à prier pour la Chine et pour tous ceux qui sont séparés du Saint-Siège pour diverses raisons, pour que l'Eglise universelle puisse être de nouveau unie. Le pape dit aussi que pendant tout son mandat la Chine sera sa première et déchirante préoccupation. La liberté de l'Eglise en Chine s'annonce plus probable, de même que devient plus profonde la compréhension de la situation réelle de l'Eglise en Chine. Le 21 mars 1982, le pape célèbre une messe spéciale pour l'Eglise en Chine près de la basilique Saint-Pierre. Le même jour, parlant depuis le Vatican, il formule l'espoir que les frères et les soeurs de Chine "rechercheront l'unité de pensée et de sentiment, en particulier dans la prière". Durant la même année, en commémoration du quatrième centenaire de l'arrivée de Matteo Ricci en Chine, le pape répète qu'il veut dialoguer avec la Chine et établir un pont avec elle. Dans une lettre écrite le 10 septembre à l'évêque de Macerata, lieu de naissance de Matteo Ricci, il affirme que la préoccupation et l'amour pour la Chine auront occupé une place importante et constante dans ses pensées jusqu'à la fin de son mandat. En même temps, il fait l'éloge de Matteo Ricci et le définit comme un pont entre la culture de l'Orient et celle de l'Occident. A la cérémonie de clôture des journées d'études sur Matteo Ricci, le 26 octobre 1982, pour démontrer son intention d'établir un contact avec la Chine, le pape loue de nouveau Matteo Ricci d'avoir jeté un pont entre l'Eglise et la culture chinoise. Le 6 novembre 1982, faisant mention de l'Eglise en Espagne, le pape cite saint François-Xavier : "Notre prière s'unit à celle de François-Xavier pour l'Eglise de Chine". En juillet 1983, à un groupe de pèlerins venus à Rome de Hongkong, le pape dit : "Je prie pour la Chine jour et nuit". En octobre 1989, dans son discours au congrès eucharistique international de Corée du Sud, le pape loue la persévérance des fidèles qui souffrent en Chine.

Les papes, et spécialement Jean-Paul II, n'ont cessé d'exprimer leur amour et leur préoccupation pour la Chine, mais les autorités chinoises ont toujours adopté une attitude hostile à leur égard et bloqué la diffusion de leurs messages. Les membres de l'Association patriotique ont fait la sourde oreille aux appels affligés et aux conseils sincères des papes et à l'instigation des autorités ont continué d'obliger les fidèles à discuter, à critiquer, à écrire des lettres et des pétitions placardées sur les murs. Vers le milieu des années 80, sous la pression de l'opinion publique internationale, les autorités chinoises ont commencé à prendre des contacts avec le pape, mais en maintenant une attitude déplorable. En termes plutôt brusques, elles ont même prétendu que les négociations partiraient de l'idée que "les organisations religieuses et les affaires religieuses ne seraient plus contrôlées par des influences étrangères". Aux directives et aux appels du Saint-Siège qui défendaient aux fidèles d'adhérer au mouvement des trois autonomies, l'Association patriotique et ceux qui la soutiennent ont riposté par la résistance et le blocage de l'information.

Le moyen qui a d'ordinaire prévalu est la résistance. De temps en temps, devant les pressions internationales en faveur de la paix et de la justice, ou à raison de la réprobation de l'opinion publique, les autorités chinoises manifestent une certaine ouverture au dialogue avec le Vatican, et en vérité ont déjà fait quelques pas dans ce sens. Mais les négociations s'avèrent en chaque cas inutiles, parce qu'elles sont complètement insincères. Le blocage de l'information est une politique obscurantiste dans laquelle les autorités chinoises sont très habiles. Il prend deux formes. L'une consiste à rendre les documents inaccessibles à divers niveaux. Les documents et les appels du Saint-Siège, les enseignements du pape et les critiques adressées par l'Eglise universelle à l'Association patriotique des catholiques chinois, sont classés par les autorités comme matériel réservé à des lecteurs choisis. Si l'information transpire ou demande une contre-attaque, les autorités en révèlent des parties habilement découpées pour en altérer le sens et forcent les prêtres et les fidèles à contester, critiquer et protester. C'est ce qui s'est passé avec le manifeste du mouvement des trois autonomies souscrit par Wang Liangzou, de Guangyuan, en 1950 et la déclaration de Li Weiguang, de Nankin, pour interrompre les contacts avec le Vatican, en 1951.

Une autre méthode utilisée par les autorités chinoises pour bloquer la circulation des nouvelles est de convaincre ceux qui écoulent les informations transmises depuis l'étranger "capitaliste" d'être "à l'écoute des stations d'émission ennemies". Bien que de telles interdictions ne soient plus de mise avec la nouvelle politique d'ouverture, elles ne sont pas encore complètement levées par les autorités. Chaque fois qu'elles l'estiment nécessaire, elles s'en servent comme preuve irréfutable pour pouvoir déclarer une personne coupable. En conséquence, qui écoute les "stations ennemies" risque toujours d'être incriminé.

2. Ignorance volontaire du concile Vatican II

Le vingt-et-unième concile oecuménique qui s'est tenu du 11 octobre 1962 au 8 décembre 1965 a approuvé quatre constitutions, neuf décrets et trois déclarations. Le concile a principalement discuté le renouvellement de l'Eglise et l'unité chrétienne au niveau mondial. Ce chapitre se propose de commenter de quelle façon l'Association patriotique viole les nouvelles décisions du vingt-et-unième concile oecuménique et d'autres décisions qui y ont été réitérées.

La constitution sur l'Eglise

La constitution Lumen gentium sur l'Eglise, promulguée le 21 novembre 1964, est le premier document du concile oecuménique auquel les autres font référence. Son objet fondamental est "le peuple de Dieu" et il y est clairement soutenu qu'à l'égard du peuple de Dieu la hiérarchie détient le pouvoir de la conduire. Cependant, les déclarations et les actions de l'Association patriotique en Chine vont à l'encontre de cette constitution de bien des manières. En voici quelques exemples. Dans son article 4, la constitution dit que l'Esprit "amène l'Eglise à la vérité toute entière, la réunit dans la communion et le ministère, l'édifie encore et la dirige par des dons variés tant hiérarchiques que charismatiques et par ses oeuvres l'embellit". L'Association patriotique renie la plénitude de la vérité que le Saint Esprit donne à l'Eglise, elle se refuse à être dans l'unité et désobéit même aux directives de la hiérarchie. Au contraire, elle suit aveuglément les principes qui mènent à la rupture des liens avec le Saint-Siège.

L'article 14 de la constitution définit comment l'on devient membre de l'Eglise: "Sont pleinement incorporés à la communauté ecclésiale ceux qui, possédant l'Esprit du Christ, acceptent toute son économie et tous les moyens de salut établis en elle et sont, par les liens de la profession de foi, des sacrements, de la direction et de la communion ecclésiastiques, unis dans ce même ensemble visible de l'Eglise avec le Christ qui la régit par le souverain pontife et les évêques". L'Association patriotique se refuse à accepter toute l'organisation ecclésiastique et ne célèbre pas les sacrements et la liturgie suivant la réforme du concile Vatican II, elle rompt les liens du gouvernement ecclésial et de la communion. Partant elle n'est pas qualifiée pour faire partie de la société qu'est l'Eglise ni pour être définie comme une organisation catholique.

Pour ce qui concerne le sens de la primauté du pape, l'artile 18 de la constitution rappelle: "Cette doctrine de l'institution, de la perpétuité, de la valeur et de la raison de la sacrée primauté du pontife romain et de son infaillible magistère, le saint concile la propose de nouveau à tous les fidèles pour qu'elle soit crue fermement". Malheureusement, à cette vérité à laquelle tous doivent croire fermement, l'Association patriotique n'a cessé de s'opposer en paroles, en actes, par ses statuts et ses décisions.

L'article 21 de la constitution cite tout ce que requiert l'exercice de l'office épiscopal. "La consécration épiscopale confère aussi, avec la charge de sanctifier, celle d'enseigner et de gouverner ; cependant, de par leur nature, ces charges ne peuvent être exercées que dans la communion hiérarchique avec le chef et les membres du collège". Les évêques de l'Association patriotique, qu'ils aient été consacrés avec ou sans l'approbation pontificale, ne sont pas en mesure d'exercer la charge épiscopale parce que leur office de sanctification et celui d'enseigner et de gouverner ne sont pas, fondamentalement, en communion hiérarchique avec le chef (le pape) et les membres du collège épiscopal de l'Eglise universelle.

L'article 23 de la constitution dit que "le pontife romain, comme successeur de Pierre, est le principe perpétuel et visible, le fondement de l'unité tant des évêques que de la masse des fidèles... Chaque évêque représente sa propre Eglise et tous ensemble avec le pape représentent l'Eglise entière dans le lien de la paix, de l'amour et de l'unité" (16). Etant donné que les évêques de l'Association patriotique ont défié la "source visible et le fondement de l'unité" et ne se sont pas unis aux autres évêques "ensemble avec le pape", ils ne sont pas aptes à représenter l'Eglise.

L'article 24 de la constitution fixe trois procédures pour la nomination d'un évêque : elle peut advenir selon des coutumes légitimes non révoquées par la suprême et universelle autorité de l'Eglise, ou par des lois créées ou reconnues par cette même autorité, ou bien venir directement du pape lui-même. "Si celui-ci refuse ou dénie la communion apostolique, les évêques ne pourront pas entrer en charge". Ne se conformant à aucune de ces procédures, l'Eglise officielle de Chine a élu et consacré des évêques sans l'approbation pontificale à partir du 13 avril 1958. En conséquence, le pape Pie XII, dans son encyclique du 28 juin 1958, affirme :"Les évêques consacrés en Chine sans l'approbation pontificale sont 'des voleurs et des loups qui n'entrent pas dans la bergerie par la porte'. Ils violent la loi, commettent des fautes et blasphèment contre Dieu". L'Association patriotique conduite par des voleurs et des loups ne pourra jamais être une organisation qui fait le bien !

L'article 25 de la constitution dit : "Les évêques, quand ils enseignent en communion avec le pontife romain, doivent être respectés par tous comme les témoins de la vérité divine et catholique ; et les fidèles doivent accepter l'avis donné par leur évêque au nom de Jésus-Christ en matière de foi et de morale". Les évêques patriotes en Chine ont renié la direction du pape, ils ne peuvent donc pas être en communion avec lui ni "enseigner en communion avec le souverain pontife". Ils n'ont donc pas droit au respect de tous les fidèles comme témoins de la vérité catholique et divine, et les fidèles ne doivent pas accepter leurs "avis en matière de foi et de morale", ni les suivre avec sincérité et fidélité, bien que les statuts du Collège des évêques chinois soutiennent que le devoir de ceux-ci est d'"étudier et répandre la doctrine et les lois de l'Eglise".

La constitution dit encore à son article 25 : "Les évêques considérés isolément ne jouissent pas de la prérogative de l'infaillibilité ; cependant, même dispersés à travers le monde et conservant le lien de la communion entre eux et le successeur de Pierre, lorsque dans leur enseignement authentique concernant les questions de foi et de morale ils déclarent d'un commun accord qu'il faut soutenir sans hésiter tel point de doctrine, ils énoncent alors infailliblement l'enseignement du Christ". Les nouveaux évêques, dispersés à travers la Chine, qui ont été choisis et consacrés de façon illégitime par l'Association patriotique et qui ne maintiennent pas les liens d'unité avec le pape n'ont pas part à la prérogative d'infaillibilité dont jouissent les évêques considérés isolément, dispersés à travers le monde. Pas davantage n'y ont part les évêques anciens, nommés et consacrés avec un mandat pontifical, qui aujourd'hui collaborent avec l'Association patriotique, car ils ne maintiennent plus de lien d'unité avec le pape. La prétention d'"étudier et répandre la doctrine et les lois de l'Eglise" telle qu'elle figure dans les statuts de l'Association patriotique est donc décidemment vaine.

Les passages que nous venons de prendre dans la constitution Lumen gentium démontrent sans équivoque que les évêques de l'Association patriotique ne sont pas qualifiés pour exercer la charge épiscopale, puisqu'ils ne sont pas en communion avec le pape.

La constitution sur la sainte liturgie

La constitution Sacrosanctum concilium promulguée le 4 décembre 1963 explique la signification de la liturgie dans la tâche pastorale : "Par la liturgie est transmise et complétée l'oeuvre de la rédemption. La liturgie est le sommet et la source de la vie de l'Eglise, en ce que, dans la liturgie, le Christ est présent". La constitution explique aussi les buts de la réforme de la liturgie et de la révision de la messe et des sacrements. L'Eglise universelle les a poursuivies avec enthousiasme ; seule l'Association patriotique s'est refusée à s'y soumettre.

Avant tout, pour aider les fidèles à participer activement à la liturgie, l'Eglise catholique a réformé la messe et quelques liturgies sacrées de façon à augmenter la participation aux célébrations. L'article 30 dit que dans les célébrations liturgiques le peuple doit être encouragé à y prendre part au moyen "des acclamations, des réponses, par le chant des psaumes, les antiennes, les cantiques ainsi que par les actions ou gestes et les attitudes corporelles". L'article 48 demande aux fidèles de participer au mystère de façon active et de ne pas être des "spectateurs silencieux". Les articles 36 et 54 déclarent que soit maintenu l'usage de la langue latine ; celui de la langue maternelle peut être plus étendu dans la messe et dans l'administration des sacrements. L'article 57 étend de façon plus ample la faculté de la concélébration.

La constitution traite aussi du rôle du pape dans la réglementation de la liturgie. L'article 22 dit que "le gouvernement de la liturgie dépend uniquement de l'autorité de l'Eglise". L'article 36 établit que les décisions sur l'usage de la langue locale prises par les évêques "doivent être confirmées" par le Siège apostolique. De même aussi les articles 40 et 22.

La promulgation de la constitution sur la sainte liturgie a été suivie d'un décret du pape en date du 23 janvier 1964, complété par un autre du 16 février, accueillis avec joie par l'Eglise du monde entier. Le 15 août 1964, les évêques de Taiwan, Hongkong et Macao prescrirent qu'il serait possible d'utiliser la langue chinoise pour certaines parties de la messe et pour les sacrements du baptême, de la confirmation, du mariage et de l'onction des malades à partir du 1er janvier 1965. Toutefois, le 27 octobre suivant, il fut décidé que la célébration de la messe en chinois serait repoussée au 7 mars 1965, premier dimanche de carême, et qu'à partir de cette date pourrait être utilisé le missel liturgique traduit à Hongkong. Une traduction spéciale fut mise en usage pour administrer les autres sacrements. Le 6 janvier 1967, quand le pape, près de la basilique Saint-Pierre, célébra la messe du quarantième anniversaire de la consécration du premier groupe d'évêques chinois et du vingtième anniversaire de l'érection de la hiérarchie chinoise, les textes et les prières furent pour la première fois lus en chinois. Au 1er janvier 1969, tous les textes liturgiques de Taiwan, Hongkong et Macao étaient traduits en chinois. Aujourd'hui, vingt-sept ans après sa promulgation, la constitution sur la sainte liturgie est appliquée avec enthousiasme par l'Eglise dans le monde entier. Mais pour l'Association patriotique, la liturgie de la messe demeure sans changement, de même que la liturgie des autres sacrements et les divers sacramentaux. Voilà ce qu'a fait l'Association patriotique pour sauvegarder l'unité de l'Eglise, obéir au pape et observer les décisions des conciles oecuméniques. En réalité, l'Association a introduit quelques "réformes" : elle a supprimé toutes les parties dans lesquelles on priait pour le pape, elle a interdit de réciter la "prière des offrandes" et de chanter Christus vincit.

La constitution pastorale sur l'Eglise dans le monde moderne

La constitution Gaudium et Spes a été promulguée le 7 décembre 1965. La première partie expose les rapports entre l'Eglise et les hommes dans le monde moderne ; la seconde partie aborde chacun des problèmes sociaux de la société moderne qui doivent encore trouver une solution, et montre comment y faire face. Bien que cette constitution n'indique pas directement les erreurs de l'Association patriotique, la différence et l'incompatibilité des actions de celle-ci et de ses principes avec ceux de l'Eglise sont clairs et manifestes. En voici quelques exemples.

La constitution souligne la dignité de l'homme, de l'esprit, de la conscience et la vision de l'homme, esprit et corps. Elle réfute aussi les raisons de leurs négateurs, et affirme en particulier que l'athéisme, qui propose une libération de l'humanité par l'émancipation économique est un danger pour l'Eglise. Elle soutient que le développement économique doit rester sous le contrôle de l'homme. Mais ce contrôle ne doit pas être abandonné au seul jugement de quelques-uns ou d'un groupe, ou de la seule communauté politique. Le droit au contrôle de la part de chacun est nécessaire et raisonnable, et ne s'oppose pas au droit propre de la communauté politique. Celle-ci, composée d'individus, de familles et de divers groupes, existe pour accomplir le bien commun dans lequel la communauté trouve sa pleine justification et signification. Le rôle et la compétence de l'Eglise sont différents de ceux de la communauté politique.

Ce que la constitution soutient est ce que le régime athée nie ; ce que l'une contredit, l'autre le soutient. C'est le régime qui programme, organise et commande l'Association patriotique. Celle-ci, officiellement constituée par un régime athée, a beau se dire vouée à la prédication de "l'Evangile de Jésus", elle se mêle continuellement avec la politique et la pensée athées. L'Association patriotique ne possède pas la transcendance d'une religion, elle n'est pas non plus une organisation religieuse libre et indépendante, mais seulement un appendice d'un régime athée.

L'article 76 de la constitution conciliaire dit : "L'Eglise qui, en raison de sa charge et de sa compétence, ne se confond d'aucune manière avec la communauté politique et n'est liée à aucun système politique, est à la fois le signe et la sauvegarde du caractère transcendant de la personne humaine". La communauté politique et l'Eglise sont "indépendantes et autonomes l'une et l'autre sur le terrain qui leur est propre". L'histoire démontre qu'"elles exerceront d'autant plus efficacement ce service pour le bien de tous qu'elles rechercheront davantage entre elles une saine coopération, en tenant compte des circonstances de temps et de lieu". L'homme, ajoute Gaudium et Spes, "n'est pas limité aux seuls horizons terrestres, mais, vivant dans l'histoire humaine, il conserve intégralement sa vocation éternelle. La vie éternelle transcende la vie temporelle, comme la religion dépasse la politique". Il suit que la communauté politique et l'Eglise ont des rôles différents. A l'inverse l'Association patriotique est une organisation politique de masse créée par le gouvernement, qui se confond avec un système politique athée et qui suit directement les ordres des autorités comme le Bureau pour les affaires religieuses. Comment pourrait-elle préserver la personne humaine et accomplir la mission transcendante confiée par le Christ même à son Eglise ? Ce que l'Association patriotique a fait viole directement l'enseignement sacré qui dit : "Rendez à César ce qui est à César et à Dieu ce qui est à Dieu".

La constitution Gaudium et Spes dit dans son article 76 : "Il faut que tous ceux qui se vouent au ministère de la Parole divine utilisent les voies et les moyens propres à l'Evangile qui, sur bien des points, sont autres que ceux de la cité terrestre. Certes les choses d'ici-bas et celles qui, dans la condition humaine, dépassent ce monde sont étroitement liées et l'Eglise elle-même se sert d'instruments temporels dans la mesure où sa propre mission le demande. Mais elle ne place pas son espoir dans les privilèges offerts par le pouvoir civil... Elle a le droit partout et toujours, et avec une vraie liberté, de prêcher la foi". Les méthodes utilisées par le gouvernement se basent sur les lois et sur le pouvoir, alors que les moyens propres à l'Evangile jaillissent de l'amour et reviennent pour finir à l'amour. Les méthodes utilisées par les membres de l'Association patriotique sont soutenues par la loi et le pouvoir du gouvernement, parce qu'ils considèrent comme "ennemis" le clergé catholique fidèle à Rome et les croyants qui prêchent et acceptent vraiment l'Evangile. C'est pourquoi les moyens qu'ils préfèrent relèvent des "privilèges offerts par le pouvoir civil". Le gouvernement décrit l'ensemble du clergé et des catholiques fidèles à Rome comme étant sous "une influence obscure et clandestine" qu'il faut continuer à bannir de même que doivent être détruites "les causes des agitations contre-révolutionnaires". Pour payer en retour la "gentillesse" du pouvoir à leur égard, une bonne partie des prêtres de l'Association patriotique respectent donc les ordres du gouvernement en se refusant à prêcher l'Evangile aux jeunes qui ont moins de dix-huit ans. Certains d'entre eux ont même dit à des étudiants qui demandaient à être instruits dans la foi chrétienne : "Ce n'est pas le moment de vouloir connaître la religion. Attendez d'avoir atteint l'âge mûr L'Association patriotique n'est pas seulement une organisation politique dirigée par un régime athée, c'est un instrument qui utilise la force de ceux qui le soutiennent pour abolir la transcendance de la sainte Eglise fondée par le Christ et persécuter toute la communauté catholique fidèle à Rome qui refuse d'adhérer à ses organes.

Le décret sur la charge pastorale des évêques dans l'Eglise

Le décret Christus Dominus sur la charge pastorale des évêques dans l'Eglise, promulgué le 28 octobre 1965, spécifie les relations des évêques avec toute l'Eglise, avec le Siège apostolique et avec leurs diocèses, ainsi que leur mission de gouverner l'Eglise. Selon ce décret, les évêques consacrés de l'Association patriotique n'ont pas le droit de remplir les charges épiscopales parce qu'ils sont en nette contradiction avec le pape. En voici des exemples.

L'article 2 du décret dit que le pape est le successeur de Pierre à qui le Christ a confié la tâche de paître ses brebis et ses agneaux. "Il jouit du pouvoir suprême, plénier, immédiat, universel pour la charge des âmes". "Il possède sur toutes les Eglises la primauté du pouvoir ordinaire". Mais les principes de l'Association patriotique prétendent vouloir éliminer le contrôle et l'influence étrangère sur l'Eglise de Chine et vouloir poursuivre l'objectif de construire une Eglise indépendante, qui se gouverne et se gère elle-même, ce qui est un défi direct à l'autorité pleine et universelle du pape.

Selon l'article 8 (a), les évêques dans le diocèse qui leur est confié "ont de soi tout le pouvoir ordinaire, propre et immédiat, requis pour l'exercice de leur charge pastorale, étant sauf toujours et en toutes choses le pouvoir que le pontife romain a, en vertu de sa charge, de se réserver des causes ou de les réserver à une autre autorité". L'Association patriotique n'en a cure, défie le pouvoir du pape de se réserver des cas à lui-même. Par exemple quand l'Association a promu la consécration, pour la première fois, d'évêques sans l'approbation pontificale, le pape a désapprouvé le geste et envoyé une admonestation. Cela n'a pas empêché l'Association de continuer à consacrer des évêques.

L'article 3 du décret affirme que les évêques, en communion avec le souverain pontife et sous son autorité, sont unis dans un collège ou corps dans le but de participer à la sollicitude de toutes les Eglises. Puisque les évêques de l'Association patriotique ne sont ni en communion avec le pape ni unis au collège ou corps épiscopal universel, ils n'ont pas part à l'exercice de la charge d'enseigner et de gouverner l'Eglise universelle.

L'article 9 dit : "Dans l'exercice de son pouvoir suprême, plénier et immédiat sur l'Eglise universelle, le pontife romain se sert des dicastères de la curie romaine ; c'est donc en son nom et par son autorité que ceux-ci remplissent leur charge". L'Association patriotique, défiant le Saint-Siège, s'est toujours refusée à exécuter les directives provenant des dicastères de la curie romaine.

L'article 11 du décret dit : "Chaque évêque à qui a été confié le soin d'une Eglise particulière, paît ses brebis au nom du Seigneur, sous l'autorité du Souverain Pontife, à titre de pasteur propre, ordinaire et immédiat, exerçant à leur égard la charge d'enseigner, de sanctifier et de gouverner". Les évêques de l'Association patriotique, au contraire, ne sont pas disposés à exécuter leurs devoirs sous l'autorité du pape, mais luttent pour l'élimination du pouvoir du pape. Ce faisant, ils ne peuvent pas être définis comme "les pasteurs propres, ordinaires et immédiats" de l'Eglise, ils ne peuvent pas exercer "la charge d'enseigner, de sanctifier et de gouverner". Etant une organisation gouvernementale, l'Association patriotique doit, pour continuer à exister, accepter d'être contrôlée par le gouvernement.

L'article 19 du décret dit : "Les évêques jouissent d'une liberté et d'une indépendance qui sont de soi pleines et parfaites à l'égard de tout pouvoir civil. Aussi n'est-il pas permis d'empêcher, directement ou indirectement, l'exercice de leur charge ecclésiastique, ni de leur interdire de communiquer librement avec le Siège apostolique et d'autres autorités ecclésiastiques et avec leurs subordonnés". L'Association patriotique étant un appendice du gouvernement est obligée de suivre les ordres de ses chefs, sans maintenir les communications avec le Saint-Siège et sans obéir aux directives du pape.

L'article 20 affirme : "Le droit de nommer et d'instituer les évêques est propre à l'autorité ecclésiastique compétente". "Qu'à l'avenir ne soient plus accordées aux autorités civiles aucun droit ni aucun privilège d'élection, de nomination, de présentation ou de désignation en vue de la charge épiscopale". Depuis 1958, l'Association patriotique, ignorant complètement les interdictions du pape Pie XII, a consacré beaucoup d'évêques sans l'approbation pontificale, s'opposant ainsi au "droit propre à l'autorité ecclésiastique compétente".

L'article 25 dit qu'en raison de la trop grande étendue du diocèse ou du trop grand nombre de ses habitants, un évêque diocésain peut demander la nomination d'un coadjuteur ou d'un évêque auxiliaire pour rendre leur action plus efficace, "tout en sauvegardant toujours l'unité de gouvernement du diocèse et l'autorité de l'évêque diocésain". Quel que soit leur rang, les évêques de l'Association patriotique, selon les directives des autorités, usurpent souvent le pouvoir épiscopal des évêques légitimes encore en vie et en pleine possession de leurs facultés. Ils contribuent ainsi à nuire à "l'unité de gouvernement du diocèse et à l'autorité de l'évêque diocésain". L'article 2 du décret stipule aussi que les coadjuteurs et les évêques auxiliaires doivent toujours manifester "soumission et respect envers l'évêque diocésain". Mais les évêques de l'Association patriotique, non contents de s'être emparé de leur charge par la force, considèrent les évêques légitimes comme des obstacles et lancent contre eux attaques et insultes. Par exemple, dans un discours adressé à des fidèles étrangers venus en pèlerinage à Sheshan, Mgr Jin Luxian a attaqué l'évêque Mgr Gong Pinmei (18). Et dans l'article "Histoire de l'Eglise de Baoding" publié dans les "Annales historiques de Baoding", Wang Qiwei a attaqué la personne de Mgr Fan Xueyan (19). Cela démontre encore une fois l'illégitimité des évêques de l'Association patriotique. Leurs paroles et leurs actes sont en violation continuelle des règles. Les vrais évêques (20) qui travaillent pour cette Association violent eux aussi les règles puisqu'ils ne remplissent pas leurs devoirs épiscopaux.

Le décret sur le ministère et la vie des prêtres

Le décret Presbyterorum ordinis sur le ministère et la vie des prêtres, promulgué le 7 décembre 1965, énonce pour les prêtres trois devoirs : prêcher l'Evangile, administrer les sacrements et conduire le peuple de Dieu. Il décrit aussi des exigences auxquelles doit satisfaire un prêtre. Ce décret est contredit sur de nombreux points par la vie et le ministère des prêtres de l'Association patriotique.

Pour ce qui concerne les rapports entre les prêtres et les évêques, le décret décrit le lien profond qui les unit en vertu de l'ordre sacramentel. "Tous les prêtres, en union avec les évêques, participent à l'unique sacerdoce et à l'unique ministère du Christ, c'est donc l'unité même de consécration et de mission qui réclame leur communion hiérarchique avec l'ordre des évêques". Que les prêtres qui doivent respecter dans les évêques "l'autorité du Christ pasteur suprême", "aient pour leur évêque un attachement sincère, dans la charité et l'obéissance" (article 7). Quand les prêtres de l'Association patriotique s'opposent à leur évêque légitime, ils ne peuvent pas être hiérarchiquement en communion avec lui. C'est aussi le cas des prêtres qui se sont mis du côté de leur vieil évêque quand il a coupé les ponts avec le pape pour adhérer à l'Association patriotique, ils ne sont plus dans l'unité hiérarchique, en communion avec leur évêque légitime et avec le pape. Les prêtres de l'Association patriotique ont commis l'erreur de ne pas rester du côté de leurs évêques légitimes et de s'appuyer sur des évêques illégitimes.

Le décret dit aussi que les prêtres " sont les défenseurs du bien commun, dont ils ont la charge au nom de l'évêque" (article 9). Ils ne devraient rien faire qui ne soit en accord avec leur évêque puisque c'est à lui qu'a été confié le soin du peuple de Dieu. Il est dit dans l'article 15 : "Le ministère sacerdotal étant le ministère de l'Eglise, on ne peut s'en acquitter que dans la communion hiérarchique du Corps tout entier. C'est donc la charité pastorale qui pousse les prêtres, au nom de cette communion, à consacrer leur volonté propre par l'obéissance au service de Dieu et de leurs frères, à accueillir et à exécuter en esprit de foi les ordres et les conseils du pape, de leur évêque et de leurs autres supérieurs, à dépenser volontiers et à se dépenser eux-mêmes dans toutes les fonctions qui leur sont confiées, si humbles et si pauvres soient-elles". Les prêtres de l'Association patriotique, n'obéissant pas à leur évêque légitime, n'ont pas le droit de gouverner au nom de l'évêque ; en réalité, ils n'ont pas le droit de faire quoi que ce soit. Ils ne peuvent pas s'acquitter de leur ministère parce qu'ils ne se trouvent pas "en communion hiérarchique avec le Corps tout entier". En outre ils n'offrent pas leur volonté propre, n'accueillent pas ni n'exécutent les ordres et les conseils du pape, de leur évêque et de leurs autres supérieurs. Ils ne peuvent donc pas s'acquitter de leur ministère. N'étant pas en communion légitime avec leur évêque légitime, les prêtres de l'Association patriotique ne peuvent pas non plus célébrer la messe (21).

L'article 19 du décret souligne : "La science du ministre sacré doit être sacrée ; découlant d'une source sacrée, elle vise un but qui est lui-même sacré. Puisée avant tout dans la lecture et la méditation de la Bible... En outre, pour répondre de manière juste aux questions posées par les hommes d'aujourd'hui, il importe que les prêtres aient une connaissance sérieuse des documents du magistère, spécialement ceux des conciles et des papes". Comme l'Association patriotique n'est qu'une organisation politique sous la direction d'un parti politique athée, qu'elle a été absorbée dans le monde profane et a perdu toute spécificité religieuse, elle n'est pas en mesure d'avoir la science nécessaire pour un ministère sacré. De plus les membres de cette association considèrent les documents des conciles et des souverains pontifes comme venus de l'ennemi, puisque leurs principes veulent la destruction de l'influence étrangère à l'intérieur de l'Eglise chinoise, la rupture des rapports avec le pape et la volonté de ne pas permettre au Saint-Siège de "se mêler des affaires internes chinoises, y compris des affaires religieuses".

L'article 16 du décret affirme la signification du célibat ecclésiastique : "En gardant la virginité ou le célibat pour le Royaume des cieux, les prêtres se consacrent au Christ d'une manière nouvelle et privilégiée, il leur est plus facile de s'attacher à lui sans que leur coeur soit partagé, ils sont plus libres pour se consacrer, en lui et par lui, au service de Dieu et des hommes, plus disponibles pour servir son Royaume et l'oeuvre de la régénération surnaturelle, plus capables d'accueillir largement la paternité dans le Christ". Le décret souligne encore : "C'est donc pour des motifs fondés sur le mystère du Christ et sa mission que le célibat, d'abord recommandé aux prêtres, a été ensuite imposé par une loi dans l'Eglise latine à tous ceux qui se présentent aux ordres sacrés. Cette législation, ce saint concile l'approuve et la confirme à nouveau en ce qui concerne les candidats au presbytérat".

Le mariage est une caractéristique qui distingue en revanche le clergé de l'Association patriotique. on dit que dans une province du nord-est de la Chine, peu de prêtres sont restés célibataires. Beaucoup parmi eux qui ont poursuivi des études depuis leur ordination font de la philosophie ou de la recherche scientifique, sont enseignants, écrivains... Certains ont beaucoup souffert pendant la période du Mouvement des trois autonomies, dans les années 50, et ont alors témoigné publiquement du Christ avec grand courage. Dans l'Association patriotique, non seulement les prêtres, mais aussi les évêques se sont mariés. Deux frères, l'un évêque, l'autre prêtre, se sont mariés tous les deux. L'Association patriotique fonde le mariage des prêtres sur l'argument que l'observance du célibat leur a été imposée par l'Eglise, pas par le Christ lui-même. Ce que l'Eglise a décrété, elle peut encore le changer et il y a des exemples de prêtres mariés dans la primitive Eglise. En outre, beaucoup d'apôtres étaient mariés.

Cette argumentation ne tient pas : ce qui a été décidé par l'Eglise ne peut être supprimé ou changé que par l'Eglise. Un individu n'a pas le droit de changer par sa propre volonté les décisions qu'elle a prises. Bien qu'elle n'ait pas dans les premiers temps défendu aux prêtres de se marier, dans un deuxième temps elle a fait une loi qui leur impose le célibat. La violation du célibat par le clergé de l'Association patriotique va contre la loi établie de l'Eglise latine. De plus le prêtre rompt les voeux qu'il a faits à son ordination. Naturellement, il y a aussi les motifs des prêtres qui se sont mariés. Certains ont été obligés de le faire ou n'ont pas pu supporter les difficultés imposées par la persécution politique. D'autres ont rompu leurs voeux de leur propre volonté. Les circonstances peuvent avoir été tellement diverses, et il n'est pas nécessaire de rechercher les responsabilités personnelles dans chaque cas du passé. Ce qui compte aujourd'hui, c'est de savoir comment traiter un tel sujet. Si on laisse de côté le fait qu'un prêtre marié est vu comme un mauvais exemple par les fidèles, il n'est pas douteux qu'à l'égard du Christ, un prêtre avec femme et enfants ne peut plus "s'attacher à lui sans que son coeur soit partagé", "être plus libre pour se consacrer au service de Dieu et des hommes", "disponible pour servir son Royaume et l'oeuvre de la régénération surnaturelle".

Le décret sur la formation des prêtres

Le décret Optatam totius sur la formation des prêtres, promulgué le 28 octobre 1965, a été publié spécialement pour la formation des séminaristes. Il fixe les modalités de leur formation spirituelle, de leurs études, établit comment cultiver l'amour pour la vocation, etc. L'article 1 énonce : "On doit adopter pour chaque pays et chaque rite un programme de formation sacerdotale spécial, fixé par les conférences épiscopales, revu à intervalles déterminés et approuvé par le Saint-Siège". Le collège des évêques de l'Association patriotique est illégitime et a été formé sans l'approbation pontificale. Il n'a donc pas le droit de rédiger un programme de formation, et il n'a certainement pas l'intention de soumettre un tel programme à l'approbation du pape.

Pour l'encouragement aux vocations sacerdotales, l'article 2 souhaite qu'en accord avec les documents pontificaux, se développe de façon systématique une activité pastorale en faveur des vocations, coordonnée par des organismes spéciaux au niveau diocésain ou régional. L'Association patriotique, qui milite de longue date pour "les principes d'indépendance et de gouvernement autonome" ne voudra certainement pas constituer "en accord avec les documents pontificaux" des organismes pour les vocations, dont l'activité serait ensuite "systématiquement développée et coordonnée". L'article 2 du décret note aussi que le travail en faveur des vocations doit transcender les limites des différents diocèses, nations, familles religieuses ou rites, et répond au contraire aux besoins de toute l'Eglise. L'Association patriotique souligne à l'inverse d'une manière disproportionnée le mot "chinois" aux dépens du mot "catholique" et ses prêtres sont exercés à satisfaire aux besoins du socialisme. Il n'est donc pas surprenant que lors d'une réunion tenue le 14 mars 1987 à Nankin, l'Association patriotique ait pris la décision suivante : "Observer les quatre principes cardinaux du socialisme et appliquer avec résolution la politique du gouvernement pour une Chine indépendante, qui se gouverne et se finance elle-même, telles sont les bases sur lesquelles il est possible de bien diriger les séminaires".

Au sujet des grands séminaires nationaux, l'article 7 spécifie qu'ils doivent être "régis par des statuts fixés par les évêques dont ils relèvent et approuvés par le Siège apostolique". Les évêques illégitimes de l'Association patriotique qui refusent d'être en communion avec les autres évêques et avec le pape n'ont pas le droit de rédiger ces statuts. Même s'ils devaient le faire, ils ne demanderaient certainement pas l'approbation pontificale, vu que les principes auxquels ils croient leur imposent de rompre tout lien avec le pape.

L'article 16 illustre le devoir de l'Eglise de dispenser un enseignement ainsi que ses modalités essentielles. Cet enseignement contredit le programme de l'Association patriotique dont les séminaristes trouveraient des reproches explicites à leurs évêques dans les cours de droit canonique. Le même article du décret dit que "dans l'enseignement du droit canonique et de l'histoire de l'Eglise, on considérera le mystère de l'Eglise ( ) selon la constitution dogmatique De Ecclesia promulguée par le présent concile". Si nous voulons juger l'Association patriotique à partir de l'article 3 de la constitution sur l'Eglise, ses évêques et son Collège d'évêques sont tous illégitimes. Si l'on a sans cesse dans l'esprit "le mystère de l'Eglise", il est évident que l'Association patriotique divise le Royaume de Dieu, détruit tout symbole de l'Eglise et du Corps mystique de Jésus Christ.

Bien qu'il y ait de fortes contradictions entre le décret et les principes de l'Association patriotique, ce ne serait pas un mal si les prêtres de l'Association pouvaient l'étudier.

Décret sur l'oecuménisme

Le décret Unitatis reintegratio sur l'oecuménisme, promulgué le 21 novembre 1964, traite des principes catholiques en la matière, des aspects concrets et dans sa dernière partie aborde le sujet des Eglises et des communautés ecclésiales séparées du Siège apostolique romain. Il incite à retrouver l'esprit d'unité entre tous les chrétiens. Les actions de l'Association patriotique mènent au contraire à une division dans l'Eglise.

Le document commence par dire que "promouvoir la restauration de l'unité entre tous les chrétiens est l'un des buts principaux du saint concile oecuménique de Vatican II" (article 1). Il conclut en affirmant que le concile "met entièrement son espoir dans la prière du Christ pour l'Eglise, dans l'amour du Père à notre égard et dans la puissance du Saint Esprit" (article 24). Pour introduire aux principes catholiques sur l'oecuménisme, l'article 2 renvoie à la prière du Christ pour ses apôtres avant sa Passion : "Toi, Père, tu es en moi et moi en toi" (Jo 17,21) et à saint Paul quand il dit de l'Eglise qu'elle possède "un seul Corps, un seul Esprit..., une seule foi, un seul baptême"(Eph 4,4-5). Le décret rappelle ensuite quelques faits d'histoire : le Christ "a confié au collège des douze l'office d'enseigner, de régir et de sanctifier", a promis à Pierre les clefs du royaume des cieux et a voulu les évêques comme successeurs des apôtres avec le pape à leur tête. L'article 13 examine deux grands évènements historiques, le schisme entre les patriarches orientaux et le siège romain, et le schisme entre le protestantisme luthérien et Rome. Il rappelle aussi l'attitude fraternelle de l'Eglise et son espoir à l'égard de ces deux Eglises séparées.

Au moment où le Saint-Siège préparait et convoquait le concile pour réunir les frères séparés en un seul bercail, l'Association patriotique prenait l'initiative d'une troisième division. Le décret centre l'attention sur "un seul Corps", "un seul Esprit", "une seule foi", "un seul baptême", tandis que l'Association patriotique crée un deuxième corps, un deuxième esprit, une deuxième foi, un deuxième baptême. Le décret affirme que le Christ a confié à Pierre, chef des apôtres, et à ses successeurs, la tâche d'enseigner, régir et sanctifier. L'Association patriotique s'oppose précisément au pape qui a reçu cette autorité. Les objectifs de l'unité, dans le décret, sont les Eglises orientales et les diverses confessions protestantes. Même si l'Association patriotique n'est pas l'une de ces dernières et n'est pas citée, elle ne devrait pas créer une division nouvelle au moment même où l'Eglise catholique cherche à ramener l'unité avec les autres Eglises. Le refus de l'Association patriotique d'accepter les principes du concile oecuménique n'est que la négation pratique que le Christ lui-même est la pierre d'angle (Eph 2,20) et le gardien de nos âmes (1 P 2,25).

Décret sur les Eglises orientales catholiques

Le décret Orientalium Ecclesiarum sur les Eglises orientales catholiques a été promulgué par le pape Paul VI le 21 novembre 1964. Y sont reconnues la position et la tradition des Eglises orientales et abolies les interdictions réciproques pour la participation aux rites et sacrements respectifs. Bien que le décret soit rédigé pour les Eglises orientales, les articles qu'il contient montrent que les objectifs de l'Eglise catholique de Rome et ceux de l'Association patriotique sont opposés.

L'article 3 du décret affirme que chaque Eglise particulière du monde oriental comme du monde occidental, malgré leurs différences entre elles par la liturgie, la discipline ecclésiastique et le patrimoine spirituel, sont cependant "également confiées au gouvernement pastoral du pontife romain qui, par disposition divine, succède à saint Pierre dans la primauté sur l'Eglise universelle". Concernant cette question, l'article 14 du décret sur l'oecuménisme rappelle aussi que pendant plusieurs siècles, si des dissentiments s'élevaient entre les Eglises d'Orient et les Eglises d'Occident au sujet du dogme ou de la discipline, le Siège romain a toujours et d'un commun accord joué le rôle de conciliateur.

A l'égard de la juridiction des patriarches orientaux, l'article 7 du décret sur les Eglises orientales catholiques ajoute qu'elle doit être exercée "restant sauve la primauté du pontife romain". Cette condition n'est pas seulement une exigence récente propre à notre temps, c'est une pratique antique commune. Les accords sur la primauté de l'évêque de Rome ont été établis aux conciles de Nicée I, Constantinople I et IV et dans l'enseignement du pape Pie XII. L'affirmation de l'Association patriotique que "les communautés et les questions religieuses ne doivent pas être contrôlées par une puissance étrangère" n'a aucunement lieu d'être, et ses principes pour une Eglise "indépendante, autonome dans sa gestion" sont eux aussi hors de propos.

Lorsque l'article 9 affirme que "les patriarches avec leurs synodes constituent l'instance supérieure pour toutes les affaires du patriarcat, sans exclure le droit d'instituer de nouvelles éparchies et de nommer les évêques de leur rite à l'intérieur des limites du territoire patriarcal", il ajoute toutefois : "restant sauf le droit inaliénable du pontife romain d'intervenir en tous les cas individuels". L'article 11 marque aussi la possibilité que "de nouveaux patriarcats soient érigés, l'institution en étant réservée au concile oecuménique ou au pontife romain". Il y a longtemps que l'autorité du pape de nommer les évêques, sacrée et inviolable, est devenue une loi. Quelle est alors l'intention de l'Association patriotique qui a maintes fois consacré des évêques depuis 1958 sans l'approbation pontificale ?

Si nous mettons en regard l'activité de l'Association patriotique et certains articles des documents concilaires, nous nous rendons compte que l'Association n'accepte pas la primauté du pape, ne veut exécuter les réformes et les révisions de la liturgie. Elle ne demande pas l'approbation pontificale dans les questions majeures, ne met pas en application les résolutions des conciles oecuméniques et ne veut pas rester en communion avec le pape. Par conséquent, ses évêques qui se sont d'eux-mêmes fait consacrer sont illégitimes, son Collège épiscopal est illégal et son clergé n'a ni le droit d'exercer le ministère pastoral ni qualité pour légiférer ou interpréter le dogme. L'Association patriotique n'est rien de plus qu'un organisme mélangé de politique, privé de toute transcendance, qui mène à la division.

3. Les sacres d'évêques sans mandat apostolique

Le "mandat apostolique pour la nomination et la consécration des évêques dans l'Eglise universelle" s'est transformé de coutume en loi au quatorzième siècle. Les évêques de l'Association patriotique qui ont reçu leur formation dans un séminaire et connaissent le droit canonique devraient le savoir. Pourtant ils choisissent et sacrent des évêques sans l'approbation et l'autorisation pontificale, défiant ainsi la tradition de l'Eglise et le droit canonique. Quand l'Association patriotique, contrainte par les autorités, a élu et consacré pour la première fois des évêques en 1958, elle s'est attiré de sévères condamnations de Pie XII et de Jean XXIII. Elle en a fait fi et a continué à élire et consacrer des évêques, suscitant au contraire mille attaques et protestations contre le pape qui aurait perdu le sens.

En 1964 et 1965, le concile Vatican II a redit la légitimité de constituer une conférence épiscopale en réaffirmant que "le droit de nommer et d'instituer les évêques est propre à l'autorité ecclésiastique compétente, particulier et de soi exclusif" (décret sur la charge pastorale des évêques dans l'Eglise, article 20) et il a spécifié que, quelle que soit la modalité utilisée pour la nomination des évêques, "les évêques ne pourront pas entrer en charge" si le "successeur de Pierre" refuse ou dénie la communion apostolique (constitution sur l'Eglise, article 24). L'Association patriotique a volontairement ignoré ces décrets et persisté à élire et à consacrer des évêques de façon illégitime.

Voici un bref rappel des sacres d'évêques sans autorisation pontificale faits depuis la création de l'Association patriotique et la promulgation des décisions du concile de Vatican II. Aussitôt après la libération de la Chine continentale, les autorités ont commencé à persécuter sur une grande échelle l'Eglise catholique et les Eglises protestantes au nom du Mouvement des trois autonomies. Les objectifs de division de ce mouvement étaient toutefois trop évidents, tous les fidèles conscients que "l'Eglise est une, sainte, catholique et apostolique" ont refusé d'y adhérer. Les autorités ont donc donné au mouvement un nom nouveau en 1957 et l'ont appelé Association patriotique des catholiques chinois. Elles changeaient la forme, pas le contenu. Appelant "patriotes" ceux qui adhéraient à l'Association et "chiens courants des impérialistes" ceux qui refusaient leur adhésion, ce nouveau mouvement a réussi à abuser une toute petite partie du clergé. Certains qui ont compris le but inavoué de division de l'Eglise n'ont pas pu faire marche arrière. Il en est à qui l'étiquette "patriote" est restée après leur mort.

Sitôt après sa création, l'Association patriotique s'est mise à élire et sacrer des évêques sans l'approbation pontificale. Les 18 et 19 mars 1958, elle a élu comme évêques pour les diocèses de Hankou et Wuchang respectivement Dong Guangqing et Yuan Wenhua. Tous deux furent sacrés le 13 avril à Hankou par Li Daouan, évêque de Puqi (Hubei)(22). Après l'élection, un télégramme avait été envoyé à Rome, mais il avait été répondu de ne pas procéder au sacre. Au lieu d'obéir au télégramme de Rome, l'Association patriotique rassembla les délégués de vingt-trois villes de la province et les invita à signer une protestation contre le pape qui se mêlait d'une façon "insensée" des affaires intérieures chinoises. Ce fut le début des sacres sans mandat apostolique. Le 20 avril 1958, à Xianxian, sont sacrés les évêques des diocèses de Handan (Yongnian), Xuanhua, Xiwanzi et Yungping (23). Le 1er juin, quatre autres le sont à Jinan (24). Dans la seule année 1958, quarante diocèses avaient élu leurs évêques et vingt-deux des quarante avaient été sacrés.

En plus du sacre illégitime des évêques, l'Association a "licencié" et expulsé ou destitué les évêques légitimes de chaque diocèse. En 1958, Mgr Fan Xueyan évêque de Baoding fut démis de sa charge par l'Association patriotique et remplacé par Wang Qiwei comme évêque et Shi Ruzai comme vicaire général, qui tous deux se sont mariés. Shi est mort en 1990 en posant la question : "Dieu existe-t-il vraiment ?"

Avant 1959, les autorités avaient enjoint à Mgr Khou Jishi, archevêque de Nanchang, de rompre les liens avec le pape et d'accepter la place de "pape chinois". L'archevêque refusa et dit d'un ton badin : "Je pourrais prendre cet emploi, mais la belle affaire si je ne peux pas obtenir la reconnaissance de l'Eglise universelle ?" Il ajouta : "Me demander de couper les ponts avec le pape, c'est demander à un célibataire d'entamer une procédure de divorce". Après quoi le pouvoir et l'Association patriotique l'ont démis de sa charge en même temps que les quatre évêques du Jiangxi et les ont remplacés par des évêques sacrés sans l'approbation pontificale.

En 1959, Li Junwu, administrateur diocésain de Pékin, a été arrêté à cause de son refus d'être sacré évêque de l'Association patriotique. En avril de 1960, Zhang Jiashu a été élu et consacré évêque de Shanghai, au cours d'une assemblée générale de l'Association patriotique des catholiques de la ville de Shanghai. Zhang avait été élu vice-président de l'Association patriotique en 1957. Successivement, il était devenu président de la Commission administrative et du Collège des évêques chinois.

En janvier 1962, l'Association patriotique a élu les évêques des sept diocèses de Kaifeng, Taiyuan, Fenyang, Zhengding, Fuzhou, Shaozhou et Huiyang (25). Ils ont été sacrés à Pékin le 21 janvier par Pi Shushi, archevêque de Shenyang, qui avait déjà ordonné un groupe d'évêques sans l'approbation du pape. A la fin de 1962, le nombre des évêques élus et sacrés par l'Association patriotique sans l'approbation du pape avait atteint le chiffre de cinquante.

S'il peut y avoir des excuses pour les ordinations illégitimes d'évêques faites avant le concile, à cause surtout de l'effervescence politique et de l'isolement, il n'est plus possible d'admettre l'ignorance sur un tel sujet après Vatican II. Mais les sacres ont continué. Le 21 décembre 1979, l'Association patriotique ordonna Fu Tieshan, prêtre marié, comme évêque de Pékin. Le 23 mai 1980, au cours du troisième congrès national de l'Association patriotique, a été lancée la formation du Collège des évêques chinois et de la Commission administrative catholique, sans approbation préalable du pape, en opposition directe aux résolutions du concile Vatican II.

Le 6 juin 1981, le pape a nommé archevêque de Canton Mgr Deng Yiming (Dominique Tang), emprisonné le 9 juin 1980. Les autorités chinoises ont considéré que cette nomination ne respectait pas la souveraineté nationale. L'Association patriotique, la Commission administrative et le Collège des évêques chinois se sont donc réunis en assemblée conjointe et ont émis une note de protestation à l'égard du Saint-Siège, allant ainsi contre l'article 24 de la "constitution sur l'Eglise" et l'article 20 du "décret sur la charge pastorale des évêques dans l'Eglise". En 1981, l'Association patriotique a élu et sacré douze évêques sans l'approbation du pape. En octobre 1982, Liu Dinghan a été ordonné évêque de Xianxian par Zong Huaide, président de l'Association patriotique. Il est maintenant vice-président de l'Association patriotique de la province du Hebei. En décembre 1984, l'Association patriotique a élu et nommé Li Side et Jin Luxian évêques auxiliaires de Shanghai. Jin a fait plusieurs voyages à l'étranger et a sollicité avec succès des approbations de son entreprise "patriotique". En novembre 1986, s'est tenu le quatrième congrès national de l'Association patriotique. Le 30 du même mois eut lieu le sacre de quatre nouveaux évêques.

En 1988, l'Association patriotique a célébré le trentième annivrsaire de la première consécration "indépendante" d'évêques. De hautes personnalités du gouvernement central ont également pris part à la cérémonie, comme Wu Xueian, Xi Zhongxun, Yan Mingfu et Yang Jingren. Commentant pour l'assistance la question d'une éventuelle reprise des rapports entre la Chine et le Vatican, le vice-premier ministre Wu Xieqian a dit que le Vatican devait d'abord rompre les relations avec Taiwan et renoncer à intervenir dans les affaires intérieures chinoises, y compris les affaires religieuses. Il a également été communiqué qu'au total quatre-vingt-douze évêques avaient été élus et sacrés par l'Association patriotique au cours des trente dernières années.

L'Association patriotique a adopté trois types de mesures hostiles à l'égard du Saint-Siège en ce qui regarde la nomination des évêques : elle a élu et sacré des évêques sans l'approbation du pape, refusé les nominations pontificales, démis des évêques légitimes pour usurper leur charge.

*

Le pouvoir de la soi-disant "Eglise patriotique" chinoise est maintenant entre les mains de personnes qui s'opposent aux directives du pape et qui ne sont plus en communion avec lui. "Celui qui n'entre pas par la porte dans la bergerie mais pénètre par une autre voie, c'est le voleur et le brigand" (Jo 10,1). Comment une Eglise dirigée par des voleurs et des brigands peut-elle être une, sainte, catholique et apostolique ?

N o t e s

(1) L'auteur n'est pas exact. Mgr Zong Huaide a été nommé vicaire général de l'évêque de son diocèse de Zhoucun (Shandong), par Mgr Ambroise Pinger, o.f.m. Celui-ci a été arrêté en 1951 et expulsé après presque huit années de prison. Mgr Zong était présent, comme délégué de Zhoucun, à la première conférence nationale des catholiques chinois en 1957, quand fut fondée l'Association patriotique.

(2) L'auteur est imprécis dans les détails. Le document 19/1982, émis par le comité central du Parti communiste chinois, énumère les trois organismes ici mentionnés comme les trois organisations de masse de l'Eglise catholique officiellement reconnues. Strictement parlant, les documents du régime identifient l'Eglise avec ces organisations, se livrant ainsi à une opération réductrice et unilatérale. L'Eglise ne peut pas être identifiée ou décrite dans sa totalité avec un certain nombre d'organismes bureaucratiques. Pour l'organisme qui réunit les évêques nous utilisons le terme "collège" pour mettre en relief sa discordance avec le code de droit canonique, en réservant celui de conférence" à l'organisme qui regroupe les évêques catholiques non reconnus officiellement par l'autorité civile.

(3) Zhongguo Dabaike Quanshu (Zong Jiao/religion), Edition de l'encyclopédie chinoise, Pékin-Shanghai, février 1988, p.549.

(4) Dictionnaire des religions, Edition des dictionnaires, Shanghai, juin 1985, p.193.

(5) Les statuts de l'Association patriotique ont été révisés en septembre 1992, à l'occasion de la cinquième conférence nationale des représentants catholiques chinois.

(6) Voir Cina oggi, n.23, 15 octobre 1993, p.128.

(7) Ibidem, p.124.

(8) Il n'a pas été possible d'identifier le nom de ce missionnaire étranger.

(9) Mgr Tarcisio Martina était à l'époque préfet apostolique de Yixian, Hebei. Appartenant aux Stimmatini italiens, il dirigeait la mission depuis sa fondation en mai 1929. En 1989, dans la période de répit qui précéda les évènements du 4 juin, un groupe de chercheurs de l'académie des sciences de Pékin a publié un article reconnaissant l'innocence de Mgr Martina et le faux commis par les autorités.

(10) Réunie à Pékin entre le 6 et le 18 janvier 1982.

(11) Créée en 1980 et reconnue par la suite dans le document 19/1982 comme l'une des trois organisations catholiques de masse, la Commission administrative a été réorganisée à la cinquième conférence des représentants catholiques en septembre 1992, dans l'action menée pour éliminer les superpositions de pouvoir. Elle est devenue l'une des six commissions dépendant du Collège des évêques.

(13) Les premiers statuts du Collège des évêques chinois ont été approuvés et promulgués seulement au mois de septembre 1992, à l'occasion de la cinquième conférence des représentants catholiques. Jusqu'à cette date, le Collège n'existait qu'en vertu d'un article des statuts de la Commission administrative catholique, dont les évêques étaient devenus un appendice.

(14) Littéralement "l'Eglise noire". En chinois, le mot "noir" est communément appliqué aux organisations que le régime ne tient pas suffisamment sous son contrôle. En conséquence, ces mêmes organisations (ou personnes) deviennent automatiquement illégales et peuvent être poursuivies au nom de la loi.

(15) "Constitution sur l'Eglise", article 25 ; "constitution sur la révélation divine", article 10.

(16) Concile du Vatican I, "Constitution dogmatique Pastor aeternus, Dentziger 1821 (3050 s.).

(17) Concile du Vatican I, "Constitution dogmatique Dei Filius, 3, Dentziger 1721 (3011).

(18) L'auteur fait ici référence aux derniers évêques publiquement ordonnés avec mandat pontifical à l'époque de l'arrivée au pouvoir du Parti communiste chinois. Au moment où il écrivait, huit d'entre eux vivaient encore (Gong Pinmei, Deng Jizhou, Duan Yinming, Han Tingbi, Fan Xueyan, Zhang Kexing, Deng Yiming et Wang Xueming) et certains d'entre eux étaient accusés par des chrétiens de collaborer avec l'Association patriotique. Une vénération particulière était et reste réservée aux évêques sur qui l'ombre du soupçon de "collaborateurs" ne s'est jamais posée. Mgr Gong Pinmei, aujourd'hui cardinal et en exil aux Etats-Unis depuis 1988, a été emprisonné par les autorités chinoises à partir du 8 septembre 1955. Mgr Jin Luxian occupe le siège épiscopal de Shanghai sans aucun mandat pontifical.

(19) Mgr Joseph Fan Xueyan, nommé évêque de Baoding, Hebei, en 1951, a été toute sa vie victime des violences du gouvernement de Pékin. Sa mort, en avril 1992 à l'âge de 85 ans, a été violente. Wang Qiwei a été imposé au diocèse de Baoding et consacré abusivement évêque le 20 juillet 1958, pendant que Mgr Fan était en prison. Plus tard Wang s'est marié mais il n'a "renoncé" au diocèse qu'au cours de l'année 1991. Le gouvernement y a placé un autre évêque à son goût, Mathieu Pan Deshi. Baoding a cependant ses évêques légitimes, en communion avec le Saint-Siège, bien qu'ils ne soient pas reconnus comme tels par le gouvernement et soient de ce fait constamment persécutés.

(20) Les évêques nommés par Pie XII.

(21) Telle est l'opinion répandue dans beaucoup de milieux catholiques non officiels en Chine. Elle est toutefois exagérée parce qu'elle ne rend pas justice aux intentions réelles des prêtres concernés et ne tient pas compte des conditions particulières du milieu et des individus. En outre, le Saint-Siège n'a jamais donné d'indications à ce sujet et n'a pas "suspendu" de façon globale les prêtres qui vivent et qui travaillent dans le milieu "officiel".

(22) L'auteur n'a évidemment pas à sa disposition des informations précises sur l'évènement, au demeurant complexe dans ses conséquences. Le mois de mars 1958 a été un mois intense pour l'Eglise catholique de Chine. Le 29 février, à Hankou s'acheva la deuxième session de l'assemblée des catholiques patriotes, avec la participation de 500 délégués. L'assemblée fit un geste qui n'était guère du goût du gouvernement en déclarant que l'Eglise de Chine devait continuer à obéir au Saint-Siège en matière de foi et de discipline. Le 14 mars, l'agence Chine nouvelle annonça que dans toutes les provinces se célébraient des assemblées "patriotiques" pour les seuls catholiques, avec une nombreuse participation. A Hanjou encore, selon des modalités qui ne sont pas encore claires, a été élu le 18 mars un nouvel évêque, le franciscain Bernard Dong Guangqing. Le même jour, de l'autre côté du fleuve à Wuchang, fut élu Marc Yuan Wenhua. Les deux évêques élus envoyèrent un télégramme à la Propagande et au général des franciscains les "informant" de leur élection. La congrégation de la Propagande répondit le 25 mars en refusant l'autorisation de faire le sacre.

(23) Leurs évêques sont respectivement Wang Shouqian, Chang Shouyi, Pan Shaoqing et Lan Bolu. Ils furent ordonnés par Mgr François-Xavier Zhao Zhensheng, évêque de Xianxian, Hebei.

(24) Le 1er juin 1958, à Jinan, Shandong, Mgr Ignace Pi Shushi, archevêque de Shenyang, consacre quatre nouveaux évêques : Dong Weniong pour Jinan, Zong Huaide pour Zhaocun, Li Mingyue pour Caozhou et Jia Fushan pour Yidu.

(25) Ces évêques sont respectivement : He Chunming, Li Dehua, Gao Yong, Liu Anchi, Lin Quan, Xia Xueqian et Ye Yiyun.

(EDA, Asianews, 16.04.94)

Maïs]

Sommaire

- Introduction: Après l'effondrement de l'idéologie, le pragmatisme

- "Réflexions sur la vie religieuse aujourd'hui" par Vu Huy Anh

- "Tolérance et réconciliation dans la pensée du Président Hô Chi Minh" par Ngô Phuong

- "Qu'est-ce que l'évolution pacifique" par Pham Quôc Huynh

INTRODUCTION

APRES L'EFFONDREMENT DE L'IDEOLOGIE, LE PRAGMATISME

En novembre 1990, alors que la première délégation du Saint-Siège venue négocier avec le gouvernement vietnamien était en visite dans le centre du pays, le Bureau des affaires religieuses auprès du gouvernement convoquait un groupe d'évêques pour une communication tout à fait insolite (1). Les circonstances exceptionnelles de cette convocation laissaient deviner que les autorités attachaient une grande importance au message qui allait être communiqué aux dirigeants de la communauté catholique. Pourtant le discours qui leur fut tenu aurait pu se résumer en deux phrases, en apparence très banales, qui furent effectivement prononcées à cette occasion: "La religion n'est pas un épiphénomène, mais une réalité qui doit être prise en compte" (2); "Le Parti et l'Etat reconnaissent le rôle des religions pour le maintien et le progrès de la vie morale des citoyens dans la société." (3).

Une brusque rupture avec l'ancienne orthodoxie marxiste en matière religieuse

Contrairement à ce que l'on a pu penser à l'époque, ces déclarations n'étaient pas destinées à donner le signal d'un véritable tournant en matière de politique religieuse. Les textes législatifs publiés par la suite, en particulier le décret n° 69 HDBT destiné à réglementer les activités religieuses (4), ont montré que le gouvernement restait toujours aussi soucieux qu'auparavant d'assurer le contrôle strict des manifestations religieuses sur son territoire. Certes, beaucoup d'anciennes limitations ont commencé alors à se relâcher; certaines sont même devenues désuètes. Cependant, on a pu constater que les différentes autorisations accordées plus libéralement aujourd'hui à l'Eglise catholique du Vietnam pouvaient aussi constituer un type de contrôle encore plus pointilleux que l'ancien.

En réalité, la transformation que les autorités voulaient mettre en relief devant les évêques était d'ordre strictement théorique, mais assez importante aux yeux des idéologues du Parti communiste vietnamien pour qu'ils éprouvent le besoin d'en faire part à leurs partenaires de la hiérarchie catholique.

Sur le plan théorique, l'événement en effet était considérable. Les propos tenus par les fonctionnaires du Bureau des affaires religieuses marquaient une rupture avec une vision strictement communiste de la religion, inspirée de la vulgate marxiste léniniste, enseignée et diffusée depuis plus de soixante ans au Vietnam. En effet, le contenu du message transmis aux évêques était fait d'éléments étrangers à l'idéologie officielle concernant la religion. Celle-ci, jusqu'à ces dernières années, avait toujours insisté sur le caractère illusoire et pernicieux du phénomène religieux, outil de résignation et obstacle à la lutte pour la révolution.

L'affirmation selon laquelle "la religion n'était pas un épiphénomène mais une réalité" qui devait être prise en compte en tant que telle mettait directement en cause un aspect très important de la tradition marxiste léniniste selon lequel la religion ne peut être qu'un reflet illusoire. Au Vietnam, beaucoup d'exposés officiels (5) sur la religion débutaient par la citation de Lénine très connue: "N'importe quelle religion n'est que le reflet illusoire, dans le cerveau des hommes, des forces extérieures qui régissent leur vie quotidienneC'est par cette phrase que commence par exemple le chapitre sur la religion d'un manuel destiné aux classes terminales du secondaire, "Le socialisme scientifique(pp 188 et ss, éditions des manuels marxistes léninistes, Hanoi 1980) (6). Les textes théoriques communistes vietnamiens avaient durci cette théorie du reflet au point de considérer la religion comme un véritable faux-semblant, un camouflage destiné davantage à cacher qu'à exprimer "la détresse réelle du peupleLes anciens théoriciens marxistes vietnamiens voyaient volontiers dans le phénomène religieux le masque derrière lequel s'avançait l'ennemi de la révolution.

Le deuxième point avancé dans la communication aux évêques de novembre 1990 mettait en valeur le rôle moral que pouvait jouer la religion au sein de la société vietnamienne. Une telle valorisation même indirecte de la religion était bien évidemment parfaitement étrangère à l'ancienne vision de la religion par le communisme vietnamien. Elle était inconciliable avec la théorie du dépérissement de la religion et le rôle joué par la transformation socialiste dans sa disparition définitive. Avant les années 90, aucun aspect du sentiment religieux ne trouvait grâce aux yeux des théoriciens qui affirmaient: "Le but, le contenu théologique, la conception du monde, la solution des problèmes sociaux proposés par la religion sont entièrement opposés à la théorie scientifique révolutionnaire du marxisme-léninisme

La communication aux évêques de novembre 91 a ainsi consacré et dévoilé l'effondrement de pans entiers de l'ancienne doctrine. C'était la première fois que les activités religieuses bénéficiaient d'une telle appréciation positive dans une déclaration officielle. Cependant, depuis quelque temps déjà, dans les milieux intellectuels du Parti communiste vietnamien, il était question d'une appréciation nouvelle du rôle exercé par les religions en matière culturelle et morale. Eglises d'Asie(Dossiers et documents octobre 89) avait en particulier traduit le texte étonnant d'un historien vietnamien membre du Parti, Tran Quoc Vuong qui réhabilitait la religion comme phénomène culturel essentiel. Il faisait du sentiment religieux une composante inaliénable de la condition humaine. Il y affirmait la nécessité du sacré: "Désacraliser toute chose est infiniment dangereux et ne peut conduire qu'à l'anarchie , au désordre, à la violence et peut-être au meurtreQuelque temps plus tard, à l'occasion de la préparation du plenum de mars 1990, Tran Bach Dang, ancien conseiller de Nguyên Van Linh émettait une opinion analogue: "Le Parti communiste est composé d'athées; notre société, elle, est encore religieuse. Les croyances y subsisteront longtemps" (8).

Depuis cette époque, l'ancien point de vue marxiste-léniniste sur la religion a été, de plus en plus, laissé dans l'ombre. Le rapport politique approuvé le 27 juin 1991 au cours du 7ème Congrès du Parti, a entériné cette nouvelle façon d'envisager le sentiment religieux et le rôle des religions à l'intérieur de la société civile. On peut y relever d'abord une sorte de reconnaissance officielle du sentiment religieux comme donnée quasi-permanente de la mentalité populaire: "Les croyances et les religions constituent le besoin spirituel d'une grande partie du peuple, besoin qui subsistera encore longtempsLe dépérissement de la religion est donc désormais reporté à une date ultérieure et l'accent est mis sur l'utilité sociale de la religion. "La morale religieuse contient de nombreux éléments particulièrement accordés à l'oeuvre d'édification d'une société nouvelle" (9) affirmait le rapport politique du septième congrès.

La nouvelle vision religieuse du Parti communiste vietnamien

Depuis l'effondrement idéologique, il n'y a donc plus de point de vue unificateur qui puisse donner une certaine cohésion à une nouvelle théorie de la religion. Les textes que nous avons réunis ci-dessous en témoignent. La plupart des notions et des concepts de mise dans les anciens textes théoriques ont désormais disparu. Il n'y est plus question de la théorie du reflet, pas plus que de la transformation socialiste devant conduire la religion vers son dépérissement. Les termes qui rythmaient l'ancien discours sur la religion ont été entraînés dans le même naufrage que l'idéologie. Les derniers témoins de l'ancienne langue qui s'y trouvent encore sont les termes liés, "le Parti et l'Etatmais ils désignent bien davantage les détenteurs du pouvoir et les acteurs d'une certaine tactique politique que les représentants du prolétariat. Un terme de la langue de bois encore utilisé comme "dialectique" n'a plus qu'un lointain rapport avec le concept emprunté par Marx à Hegel. Il est intéressant de constater par exemple que le mot "communisme" n'apparaît qu'une fois dans le deuxième texte sur Hô Chi Minh et qu'il est, de plus, placé dans la bouche de ses détracteurs.

Dans les textes théoriques traduits ci-dessous, on pourra déceler les quelques caractéristiques qui marquent désormais la vision du phénomène religieux par le communisme vietnamien.

Cette vision se veut réaliste, comme en témoigne notre premier texte. On y découvrira un effort pour débarrasser la réalité religieuse de sa gangue idéologique et des connotations morales qui étaient autrefois attachées à elle. Le phénomène religieux y est abordé d'une façon sociologique et apparaît comme une différence nécessaire au sein de la communauté nationale.

Le deuxième texte est consacré au comportement de Hô Chi Minh à l'égard de la religion et plus particulièrement du catholicisme. L'auteur s'efforce de compenser la disparition de la vision idéologique marxiste léniniste par une référence constante à la pensée et à l'exemple de l'ancêtre de la Révolution vietnamienne, Hô Chi Minh.

En fin de compte la nouvelle ligne religieuse du parti communiste vietnamien, marquée par le pragmatisme actuel, apparaît comme essentiellement politique. Le troisième texte met en place le contexte dans lequel les autorités vietnamiennes situent maintenant les activités religieuses. La religion est désormais envisagée en fonction d'un ordre social et politique menacé de l'extérieur et de l'intérieur par ce que l'on appelle l'évolution pacifique, à savoir par un certain nombre d'idéaux et de mouvements d'idées susceptible de bouleverser l'ordre établi. C'est désormais un pouvoir politique uniquement préoccupé par sa survie qui observe et contrôle les manifestations du sentiment religieux et sa possible utilisation par ses ennemis.

(1) Voir EDA n° 104, 1 fév. 1991

(2) Phrase rapportée en ces termes par Mgr Nguyen Minh Nhât, dans une interview accordée à EDA n° 101, document annexe.

(3) Phrase rapportée par des sources romaines et publié en Vietnamien par Trân Duc, "Première visite au Vietnam d'une délégation du Saint Siège", "Giao Xu Vietnam", Paris, janvier 1991

(4) Décret traduit intégralement dans EDA 111, document annexe

(5) Voir en particulier les textes recueillis dans "Religion et communisme au Vietnam", dossier Echange France-Asie, n° 03/86

(6) Voir aussi "La philosophie marxiste léniniste, le matérialisme historique", programme de l'Ecole supérieure du Parti, éditions des manuels marxistes- léninistes, Hanoi 1980, pp 287 et ss)

(7) Dossier Echange France Asie, octobre 1989

(8) EDA 86

(9) EDA 115

REFLEXIONS SUR LA VIE RELIGIEUSE AUJOURD'HUI

Par VU HUY ANH

[NDLR. Article paru dans la revue théorique du Parti communiste vietnamien "Tap Chi Công San" (Revue communiste), Hanoi, Août 1993]

Il est une réalité que tout le monde a pu facilement constater dans notre pays, ces dernières années: l'importance accrue de la vie religieuse. Des classes d'instruction religieuse bouddhique, des écoles de formation pour religieux bouddhistes ont été ouvertes dans presque toutes les provinces et elles accueillent en permanence des centaines d'étudiants. Dans les villes aussi bien qu'à la campagne, les quinzièmes jours de la lune et les premiers jours du mois, les fidèles des deux sexes viennent en foule faire brûler de l'encens et célébrer Bouddha. Parmi eux, les jeunes ne sont pas les moins nombreux. Dans les provinces du centre et du sud, les activités de la "famille bouddhiste" (1) ont été restaurées et rassemblent des milliers de jeunes gens.

On peut observer le même renouveau au sein du christianisme. Dans les paroisses, les messes se sont multipliées et les fidèles y participent de plus en plus nombreux. Il arrive que, en certains lieux, soient organisés des rassemblements religieux qui attirent des dizaines de milliers de personnes, comme ce fut le cas à Phat Diêm en 1989 (2) ou encore à La Vang en 1980 (3). Le nombre de personnes qui, aujourd'hui, obtiennent des autorités gouvernementales la permission de rentrer au couvent ou d'aller étudier dans les séminaires ne cesse d'augmenter. Chaque année, dans les diocèses catholiques, sont autorisées des ordinations de nouveaux prêtres répondant aux besoins réels; malgré cela, les ordinations clandestines continuent. De nombreuses délégations épiscopales ont obtenu l'autorisation de l'Etat pour aller accomplir la visite "ad limina" auprès du pape ou participer à des réunions organisées par le Saint-Siège. Un certain nombre de lieux de culte protestants qui, dans le Sud, avaient fermé leurs portes après 1975, viennent récemment d'être ouverts à nouveau, certains sans autorisation officielle. Le nombre de fidèles protestants a plusieurs fois doublé sur les Hauts-plateaux du Centre-Vietnam. Au nord, dans la région montagneuse habitée par les H'mongs, on assiste aujourd'hui à un mouvement de conversion au catholicisme (4).

La religion Hoa Hao et le sectes Cao Dai ont aussi étendu le champ de leurs activités. Les activités spirituelles, les fêtes en rapport avec la religion, les phénomènes de caractère superstitieux comme les séances de chamanisme ou de divination se sont aussi développés très vigoureusement. Constructions et restaurations de pagodes, de temples et d'églises, avec ou sans permission des autorités civiles, sont l'occasion de manifestations bruyantes et entraînent dans la population de considérables dépenses d'argent, de force de travail et de temps.

Cet état de chose pose un certain nombre de problèmes que nous devons prendre en considération:

1 - Une certaine façon de considérer la vie religieuse aujourd'hui

Quelle est donc la nature de cette vie religieuse? Le point de vue dialectique nous permet de distinguer dans cette vie religieuse en pleine croissance aujourd'hui, des éléments normaux associés à des éléments anormaux. Ces activités sont normales en tant qu'elles font partie de la vie ordinaire de la population. Elles sont anormales dans la mesure où elles ne sont pas uniquement religieuses mais utilisent la religion et la liberté de croyance au service de visées politiques réactionnaires et engendrent la superstition.

La situation actuelle de notre pays exige que notre conception de la religion - tout comme notre politique en ce domaine - soit marquée par la sérénité, le respect, la cohérence et l'esprit de renouveau. Faute d'une telle approche, on ne tarderait pas à adopter des attitudes et des comportements volontaristes, irréalistes, voire rétrogrades, qui seraient facilement exploités. La politique cohérente appliquée par le Parti et le gouvernement repose sur le respect et la protection de la liberté de croyance et de non-croyance du peuple, sur la prise en considération des valeurs spirituelles et des activités culturelles traditionnelles et modernes. La vie religieuse du peuple prend sa source dans un passé ancien et, très certainement, se perpétuera encore longtemps dans l'histoire. Les croyants et les non-croyants, les fidèles des diverses religions, doivent vivre ensemble aussi bien au sein des diverses ethnies qu'à l'intérieur du peuple; c'est là une nécessité qui subsistera longtemps. Ce n'est qu'en comprenant et en acceptant cette nécessité de vivre en commun, en reconnaissant aussi les droits et des devoirs des citoyens et des croyants, que seront surmontées toutes les différences et que se forgera l'union de tous dans la lutte pour les intérêts supérieurs de la nation et du peuple.

En réalité, la différence de croyances religieuses (entre ceux qui croient et ceux qui ne croient pas, comme entre les croyants des diverses religions) n'existe pas seulement depuis une centaine d'années. Elle est inscrite dans l'humanité depuis le début, depuis que les hommes éprouvent la nécessité d'avoir une croyance. Certains d'entre eux ont éprouvé l'ambition de soumettre les autres à la même croyance qu'eux par la violence, mais, en fin de compte, la différence religieuse a subsisté jusqu'à nos jours. Les larmes et le sang versés en ces affrontements constituent une leçon qui a éveillé l'esprit de l'homme moderne et lui a suggéré un comportement plus sage, plus raisonnable: il respecte désormais les particularités de la vie spirituelle; il ne laisse pas ces différences individuelles avoir une influence néfaste sur le bien commun ; il reconnaît et protège la vie de la communauté avec tous ses soucis et toutes ses charges qui sont loin d'être négligeables. En s'engageant avec toute la communauté, au service des objectifs communs, les religions ne manqueront pas d'engranger des résultats correspondants à leurs intérêts fondamentaux. De même, en apprenant à respecter la différence religieuse, la communauté nationale opérera un rassemblement plus large. Elle sera à même de réaliser ses propres buts et d'atteindre les objectifs de dimension nationale et internationale, propres à son époque, en particulier, la prospérité du peuple, la puissance de la nation, le progrès de la civilisation et de la société.

Chaque croyant, en même temps qu'il mène sa vie religieuse, mène une vie de citoyen, avec ses soucis et ses charges ... S'il désertait ses activités civiques, sa vie profane mutilée ne lui permettrait pas d'avoir une vraie vie religieuse. Parallèlement, une vie religieuse authentique avec ses motivations charitables et morales contribuera à améliorer la vie de la communauté. C'est dans cette double perspective que tous les membres de la communauté aussi bien que la communauté elle-même renforceront leur respect mutuel, leur solidarité et leur concorde.

Dans la religion, les croyances sont associées à des formes dans lesquelles elles s'expriment, se maintiennent et se développent. Pour ne pas être un obstacle au progrès de la communauté, chacune des religions doit pouvoir se transformer et adapter ses formes et ses organisations. En vue du bien commun, la communauté nationale doit orienter, solliciter et accueillir de telles transformations pour le meilleur service de la communauté et pour le développement de l'humanité.

2 - Comment aborder la religion aujourd'hui?

En partant d'une analyse sommaire, il est possible d'isoler deux composantes de la religion: d'une part, l'ensemble des idées et des croyances, d'autre part, l'organisation ecclésiale. Si l'on veut aider les religions à emprunter le chemin du patriotisme et du progrès, veiller à faire obstacle aux attitudes et aux activités utilisant la religion avec des intentions politiques mauvaises, il faut prendre en considération les organisations religieuses, les ecclésiastiques, les croyants et essayer de les influencer. Il ne faut pas tenir compte uniquement des croyances et des dogmes religieux. Il y a dans la nature, dans la société, d'innombrables domaines que l'esprit scientifique de l'homme n'a pas encore compris ou expliqués: comment alors éviter qu'une partie de l'humanité ait recours et croie en des forces surnaturelles extérieures à l'homme! Il n'est pas certain que la peur soit l'unique motif qui pousse les hommes vers la religion; il faut aussi citer le besoin de croire, les besoins spirituels, l'attirance vers le bien.

De plus, après une guerre, les populations ont tendance à chercher à se procurer la joie, la consolation, et le retour au calme intérieur au moyen d'activités spirituelles et plus particulièrement religieuses. Ces dernières années, dans leurs façons de voir, dans leurs jugements, dans les solutions concrètes qu'ils ont adoptées, beaucoup de cadres, de membres du Parti, en particulier ceux qui sont chargés d'apporter des solutions aux questions directement en rapport avec la vie religieuse, ont manifesté leur esprit d'ouverture et de renouveau. L'orientation des directives et des documents que nous avons publiés témoignent que l'esprit de renouveau s'applique également au domaine religieux. Ainsi la "réglementation des activités religieuses" publiée par le gouvernement (5) comporte de nombreux articles nouveaux, ouverts, adaptés à la situation actuelle. Cela contribue à créer des conditions favorables à l'intensification de la vie religieuse.

Il est aussi nécessaire de parler d'un type de manifestation de caractère presque religieux puisqu'il a son origine dans la religion et le fond culturel traditionnel: le festival populaire (Lê Hôi). Dans notre pays, il exerce une attirance encore plus forte que la religion; il conditionne de nombreux aspects de la vie communautaire, en particulier la vie culturelle. Orienter ce type de fête, l'animer dans un esprit historique, culturel, en faire une distraction saine pour le peuple, tout cela relève de la responsabilité de la communauté, en particulier des organes compétents.

En un certain nombre d'endroits, subsistent encore des partis pris, des idées arrêtées et étroites à l'égard de la vie religieuse et des festivals annuels. Au contraire, en d'autres lieux, c'est le relâchement qui règne; on manifeste quelquefois même de la négligence en face de certains aspects négatifs de la religion, en particulier de son exploitation. En assurant le déroulement normal des activités religieuses, on renforcera chez nos compatriotes croyants la confiance dans le Parti et l'Etat ainsi que dans l'entreprise de rénovation du pays. On évitera les tensions inutiles et on ôtera aux mauvais éléments toute occasion d'exploiter et de provoquer les fidèles. Naturellement, les actions provocatrices et illégales entreprises contre les autorités par des éléments utilisant la religion, comme à Bui Chu - Phat Diêm (6) autrefois et comme à Huê-Thua Thiên récemment (7), doivent être sévèrement réprimées conformément à la loi.

Tout cela doit nécessairement être accompli de sorte que nos compatriotes croyants puissent mener en harmonie leur vie profane et leur vie religieuse et que soit assurée la bonne mise en oeuvre de la rénovation du pays.

(1) Mouvement de jeunesse bouddhiste.

(2) Le premier voyage au Vietnam d'un représentant officiel du Saint-Siège, le cardinal Etchegaray, avait attiré des centaines de milliers de catholiques,lors de son passage à Phat Diêm, en juillet 1989.

(3) Malgré l'interdiction du gouvernement, l'archevêque de Huê, Mgr Nguyên Kim Diêm, avait pris la tête d'un pèlerinage au sanctuaire de La Vang en 1980.

(4) EDA 133 dans un document annexe a décrit le mouvement de conversion chez ce peuple minoritaire du Nord Vietnam ainsi que la persécution subie par ces nouveaux chrétiens.

(5) Il s'agit du décret 69 HDBT paru le 21 mars 1991. Il a été traduit dans EDA 111, document annexe.

(6) Allusion aux milices anticommunistes créées dans ces régions durant la première guerre du Vietnam

(7) Il s'agit du mouvement d'opposition au gouvernement animé par l'Eglise bouddhique unifiée, plus particulièrement actif depuis le mois d'avril 1992.

TOLERANCE ET RECONCILIATION

DANS LA PENSEE DU PRESIDENT HO CHI MINH

[Article de Ngô Phuong Ba, membre de l'Institut d'histoire, paru dans "Tâp Chi Công San" (revue communiste), septembre 1993]

Le président Hô Chi Minh a joué un rôle unificateur à l'égard des nationalités (1) et des religions. Il a joui de la sympathie et du respect de millions de nos compatriotes catholiques et, grâce à cela, a transformé la nation toute entière en un bloc étroitement uni. Ses idées de tolérance et de réconciliation sont devenues la plus grande source de force pour la Révolution.

Il y a eu des gens pour dire que l'union avec les catholiques n'était qu'une question de tactique et d'opportunisme. Sur une longue période de temps, il serait impossible aux fidèles de collaborer avec les communistes. Pour ce qui concerne Hô Chi Minh, cette opinion est totalement fausse. Tout au long de sa vie révolutionnaire, le président Hô Chi Minh a préconisé de rassembler en un front d'union nationale tous les habitants du territoire vietnamien, sans distinction de race, de religion, de niveau culturel, ou d'orientation politique, ... en vue d'obtenir l'indépendance, la liberté et l'unification pour le pays et d'apporter la subsistance et le bonheur à tous nos compatriotes. Tel est l'humanisme de l'oncle Hô, un humanisme non pas au service du perfectionnement personnel, mais au service de la Révolution.

Pour unir et rassembler de millions de croyants catholiques y compris ceux qui s'étaient égarés dans l'opposition à la Révolution, Hô Chi Minh a dû surmonter de nombreuses difficultés et s'efforcer de convaincre non seulement ses ennemis mais aussi ses propres camarades. Dans les rangs révolutionnaires, les parti-pris étroits étaient loin d'être rares; il ne manquait pas de cerveaux révolutionnaires bouillants pour faire obstacle à la conquête des coeurs des fidèles. Hô Chi Minh a su se comporter avec rigueur et délicatesse.

Le Père Trân Tâm Tinh a remarqué : "A l'égard de l'Eglise catholique, Hô Chi Minh s'est montré fort raisonnable. Dans le règlement des conflits entre les catholiques et le pouvoir révolutionnaire, il n'y a pas un seul signe qui puisse donner prise au reproche de mensonge. Il est d'abord une personne qui aime son pays au dessus de toutes chose. Les paroles de Hô critiques à l'égard de l'Eglise ne touchent jamais à la foi, mais se cantonnent au domaine de l'organisation et du politique". Sainteny, représentant du gouvernement français dans les années 1945 1946 a confirmé l'esprit de tolérance de Hô Chi Minh à l'égard de la religion. Il a écrit: "En ce qui me concerne, je dois dire que je n'ai jamais remarqué dans ces programmes le moindre petit signe d'agressivité, de soupçon, d'ironie à l'égard d'une quelconque religion".

Dans les oeuvres écrites avant la révolution d'août 1945, en même temps qu'il fait le procès du colonialisme et de certains dirigeants de l'Eglise, Nguyên Ai Quôc manifeste toute sa compréhension à l'égard des compatriotes catholiques qui n'ont pas toujours suivi le droit chemin. Après la victoire de la révolution en 1945, nos compatriotes catholiques sont devenus le peuple d'un pays indépendant. Notre Parti leur a offert toutes les conditions d'unité et de rassemblement au sein du Front uni de la nation. L'expérience a montré que partout où les autorités ont fait preuve d'étroitesse d'esprit, ont manqué de tolérance et de générosité, beaucoup d'occasions favorables ont été fournies aux réactionnaires pour qu'ils sèment la division religieuse et attirent à eux les compatriotes.

Le président Hô Chi Minh a lié le patriotisme à la vénération du Seigneur obtenant ainsi la confiance des catholiques. Pour la plupart de nos compatriotes qui se considèrent comme des membres indissociables de la grande famille nationale vietnamienne, vénérer le Seigneur en toute authenticité c'est aussi aimer véritablement sa patrie. Dans de nombreux écrits, Ho Chi Minh a associé religion et profane, patriotisme et vénération du Seigneur. Il a, par exemple, écrit. "Croyants et non-croyants unissons-nous pour détruire l'ennemi ...". "Par amour du Seigneur et de la patrie, nous devons lutter pour conserver la liberté de croyances et obtenir l'indépendance pour notre pays

Hô Chi Minh a fait l'éloge de Dieu comme étant la plus belle manifestation de la paix. C'est dans ce respect et cette exaltation de Dieu que Hô Chi Minh a conseillé aux catholiques de lier leur vénération du Seigneur à l'amour de la paix, à l'opposition à la guerre d'invasion des colonialistes français. Par des propos extrêmement francs, il a aidé nos compatriotes à comprendre clairement qu'il n'y a jamais eu d'opposition entre les révolutionnaires et les fidèles dans la lutte pour l'indépendance, la liberté, la paix, le bonheur de la nation et de la population. Durant la guerre de résistance contre les français, malgré les mille tâches dont il était chargé, il a toujours pris le temps d'écrire de nombreux articles pour exalter l'exemple de la lutte menée par les catholiques vietnamiens, comme par les catholiques de France et d'ailleurs contre la guerre d'invasion, pour la défense de la paix. Dans l'article intitulé "Deux bons prêtresHô Chi Minh a écrit: "De nombreux prêtres et catholiques français se sont vivement opposées à la guerre d'invasion au Vietnam. Ces personnes, ainsi que les pères Cagneux et Bouillet ont véritablement mis en pratique le commandement de Charité du Seigneur".

 

Le président Hô s'est montré très proche de ses compatriotes lorsqu'il a parlé de Dieu ou des ancêtres. Tous savent qu'avec la mort tout finit, on retourne à la terre, mais chacun vénère les ancêtres. C'est une manifestation de reconnaissance, et de respect à l'égard de ceux qui sont partis, une très belle tradition culturelle de notre peuple et non pas une simple superstition. Hô Chi Minh a parlé de Dieu aussi sincèrement que les catholiques en parlent, qu'ils parlent de la Vierge ou de leurs saints, ou que des bouddhistes parlent de Bouddha. Nos compatriotes catholiques ont été très émus de la vénération de l'oncle à l'égard de Dieu et ils se sont aperçus alors qu'il était aussi près d'eux que des proches parents. Les étrangers se sont étonnés et l'ont admiré. Après avoir fait l'éloge de la courtoisie de l'oncle Hô dans ses rapports avec les dirigeants de l'Eglise de France en 1946, Sainteny écrit: "Le plus plaisant était de savoir que ce matérialiste pensait qu'après sa mort, il rencontrerait ses ancêtres dans la pensée comme il l'a écrit dans son testament: Je laisse ces quelques phrases, pour que lors que je serai allé rejoindre Karl Marx et Lénine et mes aînés dans la Révolutionce qui est une curieuse déclaration pour un athée.

Dans une lettre envoyée aux prêtres et à ses compatriotes catholiques à l'occasion de Noël en 1945, l'oncle Hô a parlé du Christ très solennellement: "Il y a deux mille ans, par une nuit froide, le Seigneur est né pour sauver l'humanité. Il a été un exemple de sacrifice total pour les opprimés, les peuples subissant l'esclavage, pour la paix et la justice ... Depuis ce jour de Noël, l'esprit de charité du Seigneur s'est répandu partout et a tout imprégné en profondeur."

Dans l'esprit et dans la sensibilité de Hô Chi Minh, l'image du Seigneur tenait une place comparable à celle des héros fondateurs de la nation. Il avait l'habitude de dire: "Que le Seigneur protège nos compatriotesDans une lettre datée du 24 décembre 1946, le président Hô au nom du gouvernement et de l'assemblé nationale "prie ardemment l'Etre suprême (Dieu des philosophes) pour qu'il protège le peuple vietnamien et aide le Vietnam à parvenir à la victoire finaleNon seulement, il le prie de protéger nos compatriotes afin qu'ils échappent aux fléaux mais pour qu'ils accomplissent leur tâche révolutionnaire. Dans une autre lettre, il écrit: "Je prie le Seigneur de protéger nos compatriotes pour qu'il les garde dans un patriotisme ardent, qu'il leur donne assez de force pour lutter contre l'ennemi français et mener à bien leur mission sacrée à savoir: servir leur Seigneur et servir leur patrie.

L'intelligence et la délicatesse avec laquelle l'oncle associe le religieux et le profane facilite la réception de son message.

La tolérance du président Hô est différente de la condescendance des anciens monarques. Lui ne se tenait pas au-dessus du peuple pour prodiguer sa générosité. Il a témoigné de sa tolérance par ses actes, par ses sentiments et par une authentique amitié. Sa conception de la tolérance l'a poussé à établir la concorde au sein de la classe dirigeante, entre les dirigeants et le peuple, entre les diverses classes, entre les personnes différentes par la race, par la religion, par les conditions de vie, par les caractères. Il avait l'habitude de dire: Dans les cinq doigts de la main il y en a de longs et il y en a de courts. Les hommes sont différents les uns des autres, mais tous doivent unir leurs forces pour que les choses avancent.

Parce qu'il a estimé et respecté la foi des catholiques, Hô Chi Minh a joui de la sympathie des fidèles et même des prêtres. Parce qu'il a été près du peuple, lié à lui et fondu en lui, il a bénéficié de tout son amour. Il est possible que, dans le monde, seules de très rares personnes lui aient ressemblé. Les fidèles et les dignitaires de l'Eglise ont été infiniment émus de savoir à quel point Hô Chi Minh comprenait et respectait leur foi, leur façon de vivre et de penser.

La ligne politique de "la grande union du peuple tout entierpréconisée par Hô Chi Minh, a attiré à la révolution des millions de catholiques. Après la révolution de 1945, répondant à son appel, la majorité des fidèles a participé avec enthousiasme aux campagnes contre la faim, contre l'analphabétisme et contre l'ennemi extérieur. Dans les affaires d'intérêt national, païens et catholiques se sont toujours rassemblés en réponse aux appels pour le salut de la patrie, lancés par le président Hô. Le 28 avril 1946, lors d'une visite à la province de Thai Binh, la population païenne et catholique lui avait fait présent de produits artisanaux, d'objets artistiques, de fleurs et autres objets. Il envoya à ces donateurs une lettre de remerciements: "Parmi tous les souvenirs, le tableau en soie, tissé par l'école catholique et offert par l'Union des catholiques m'a spécialement ému. A travers ses fils et ses broderies j'y vois l'amour que me portent les catholiques. Cela montre clairement que nos compatriotes ne sont pas divisés en païens et catholiques, mais que tous sont liés entre eux, étroitement unis pour ne faire qu'une seule masse".

Au cours de la guerre de résistance dans les régions catholiques, une grande bataille était engagée entre l'ennemi et nous. Les réactionnaires sous le couvert du catholicisme fanatique voulaient entraîner nos compatriotes dans les rangs de l'ennemi, ou, du moins, les empêcher de soutenir la résistance. Leur stratagème familier consistait à utiliser les erreurs des cadres dans leur travail de mobilisation des milieux catholiques, à souligner les contradictions et à créer au sein de la population l'impression que le communisme allait éliminer le catholicisme. Mais les idées de tolérance de Hô Chi Minh ainsi que le respect qu'il a manifesté aidèrent les cadres du front patriotique - particulièrement ceux qui étaient engagés davantage dans le travail en régions catholiques - à mieux comprendre les populations et à les entraîner sur la voie tracée par le Parti. Dans un article, Hô Chi Minh a retracé les premières réussites obtenues dans la campagne destinée à persuader les catholiques de se tourner vers la résistance. Il y estimait que, malgré la présence d'un groupe de clercs revêtus de l'habit religieux, traîtres à leur Dieu, dévoués à l'ennemi et trompant les fidèles sans scrupule, la politique gouvernementale d'union, de respect des croyances et de clémence avait arraché nos compatriotes à leur léthargie. Beaucoup d'entre eux, égarés sur des chemins de l'erreur, étaient revenus vers la Résistance et vers la Patrie.

Hô Chi Minh y présentait aussi des exemples concrets démontrant l'efficacité de la politique d'union entre les païens et les catholiques. Plus de 100 catholiques égarés dans la milice à Kim Son et plus de 120 jeunes gens égarés dans l'armée fantoche avaient été ramenés au bon sens par nos soldats. Lors de leur retour chez eux, ils avaient écrit une lettre de remerciement à l'oncle Hô et au gouvernement. Ils se repentaient sincèrement et avaient fait la promesse de servir le Seigneur et leur Patrie de toutes leurs forces. Cet exemple démontrait que notre juste cause triomphait sans conteste des démons du colonialisme et de la trahison.

 

Lorsque l'on remonte dans l'histoire d'une centaine d'année, on ne peut nier les relations qui se sont nouées entre les catholiques et les forces colonialistes. La dynastie des Nguyên s'est trompée lourdement en poussant un nombre non négligeable de fidèles dans les bras des colonialistes. C'est précisément parce qu'ils n'ont pas réussi à unifier la majorité de la population que les Nguyên n'ont pas pu garder la nation. Depuis son enfance, Hô Chi Minh a médité très profondément sur la perte du pays. Par persuasion et par sympathie, il a attiré à lui des millions de personnes qui, au début, ne faisaient pas partie des rangs révolutionnaires. Plus que cela, il a retourné des hommes qui jusque là luttaient férocement contre la Révolution. On peut affirmer que les sentiments qu'il éprouvait, sa tolérance, le respect qu'il portait à la foi et à la manière de vivre des autres l'ont aidé d'abord à conquérir les coeurs et ensuite à les unifier. Il n'est pas vrai que la volonté, l'énergie humaine et les armes soient les seuls instruments de la révolution. Celle-ci a aussi besoin du dynamisme du coeur humain et de l'affectivité. C'est même la seule force durable qui engage les hommes dans la lutte et édifie la paix.

Le camarade Pham Van Dông, dès l'époque de la résistance anti-française avait fait remarquer: Dans la résistance vietnamienne, il n'y a plus de conflits religieux importants comme ailleurs. La raison de cet état des choses n'est pas à chercher seulement dans la ligne politique de Hô Chi Minh, qui répond aux aspirations du peuple, ni non plus dans la voie proposée par lui, unique chemin de survie pour notre peuple face au périls mortels du temps. Le vrai motif de cette paix religieuse réside dans le coeur de l'oncle aussi vaste que l'océan, dans une tolérance qui émeut chaque homme et l'entraîne vers l'union dans la lutte. A l'égard des égarés, la générosité de Hô Chi Minh est aussi immense. Il enseigne qu'il faut accueillir avec clémence et joie les enfants qui se sont égarés malgré eux.

Tel était l'état d'esprit préconisé par l'oncle au temps de la révolution et de la guerre de résistance. En période de paix, que les croyants et les païens préservent l'unité du peuple tout entier. En cette période nouvelle, bien que Hô Chi Minh soit désormais loin de nous, la sympathie qui l'unissait à ses compatriotes catholiques est encore présente. Elle est toujours à même de servir d'exemple à l'esprit de concertation qui doit régner entre les dirigeants et le peuple, à l'entraide et à l'union qui doivent exister entre les hommes, entre les communautés de personnes différentes par la croyance, l'origine, les idées et le caractère.

(1) Le mot doit être entendu au sens de minorités ethniques qui dans l'idéologie communiste vietnamienne sont souvent associées aux minorités religieuses.

QU'EST-CE QUE L'EVOLUTION PACIFIQUE ?

[Traduit du vietnamien à partir d'un texte publié dans la revue de la Sûreté nationale, "Công An" du 17.09.93, sous la signature de Pham Quôc Huynh]

L'expression "s'opposer à l'évolution pacifique" peut, au premier abord, paraître abstraite. Cependant, si l'on parle des aspirations du peuple qui désire vivre en paix, subvenir à ses besoins, développer son économie dans la paix, l'indépendance, la liberté et dans un environnement politique et social normal, tout le monde comprend ce que cela veut dire et chacun est d'accord. Or, il existe un certain nombre de forces hostiles qui ne veulent pas que nous jouissions de telles conditions. Par tous les moyens, elles cherchent à saboter l'édification et le développement économiques, destinés à apporter la richesse à notre population, la force à notre pays et un haut degré de civilisation à notre peuple.

"S'opposer à l'évolution pacifiquec'est donc travailler à la sauvegarde de l'indépendance du pays, à la préservation de la paix et de l'ordre, au bon fonctionnement et à la défense du régime socialiste, à l'édification d'une nation pacifique et prospère. C'est parce qu'il revêt une si grande importance que le thème de "l'opposition à l'évolution pacifique" est l'objet de l'attention et des recherches de scientifiques appartenant à différentes disciplines. Il s'agit de répondre avec le plus de pertinence et d'objectivité possibles aux questions : "Qu'est-ce que l'évolution pacifique?", et "Pourquoi et comment faut-il s'y opposer?"

Voilà plus d'un an, depuis le jour où leur a été proposé ce thème d'études, que des dizaines de scientifiques, spécialisés en divers domaines du savoir, politique, économie, culture, sociologie, relations extérieures, sécurité intérieure, défense nationale, ont mis en commun leurs connaissances pour faire déboucher leurs recherches sur l'élaboration de bases théoriques et pratiques d'une "opposition à l'évolution pacifiqueLes nouvelles tâches imposées par l'édification et le développement économiques, ainsi que par la rénovation de notre pays, rendent désormais urgente l'élaboration d'une théorie de l'opposition à "l'évolution pacifiqueDe nombreux colloques scientifiques ont été organisés. Le dernier a débuté le 29 juin à Hai Phong. Il avait pour objectif d'examiner le sujet dans toute son ampleur. De nombreux scientifiques y ont participé et les débats ont été fort animés; d'autant plus que les grandes questions traitées, déjà abordées dans les réunions précédentes, avaient, depuis, été illustrées et concrétisées par de récents événements survenus à l'étranger ou dans notre pays.

Nous n'avons pas l'intention de rapporter ici les opinions de l'ensemble des scientifiques participant au colloque, pas plus que le contenu des diverses interventions et conceptions, présentés à la discussion des spécialistes. Nous nous sommes surtout efforcés de rencontrer des dirigeants, des scientifiques et de converser avec eux au moment des pauses, pour recueillir les opinions et les idées qu'ils ont spontanément exprimées.

La vision globale des militaires

Lors d'un échange avec le général d'armée, Dang Vu Hiêp, vice président de la section politique de l'armée populaire, je lui ai demandé:

- "Beaucoup de personnes auront de la difficulté à comprendre la notion de l'évolution pacifique, telle qu'elle s'est exprimée dans ce colloque de scientifiques. Pouvez-vous nous l'expliquer avec des termes ordinaires?" .

- Je pense, m'a-t-il répondu, que l'évolution pacifique est une manoeuvre des impérialistes qui peut revêtir plusieurs formes, à l'exception de formes directement militaires; elle a pour objectif d'éliminer le régime socialiste qui est le nôtre. Elle peut se présenter sous la forme de manoeuvres politiques, de propagande mensongère, destinées à affaiblir la confiance de notre peuple, à obscurcir ses idéaux, de telle sorte qu'il ne croie plus à notre régime et veuille adopter le capitalisme. Sur le plan culturel, l'impérialisme diffuse un mode de vie décadent qui, lorsqu'il est adopté par les Vietnamiens, leur fait perdre leurs racines nationales. Sur le plan économique, il peut utiliser de très nombreuses manigances destinées à empêcher que le développement économique de notre pays suive l'orientation socialiste qui consiste à procurer la richesse au peuple et la force au pays, à donner à chacun la nourriture, le vêtement et l'instruction. Les impérialistes peuvent même pousser le régime économique de notre pays dans une direction opposée, au service des intérêts d'une minorité de riches ... Cet ensemble de manoeuvres, et beaucoup d'autres encore, contribueront à faire perdre la confiance que le peuple porte au pouvoir révolutionnaire, l'entraîneront à ne plus croire dans les objectifs que nous avons choisis, pour lesquels nous avons lutté et que nous avons arrachés aux colonialistes et aux impérialistes au prix d'innombrables sacrifices et de vies humaines. L'impérialisme pourra même inciter la population à exiger la dissolution de notre régime.

L'évolution pacifique et les religions

Je suis allé poser la même question : "Qu'est-ce que l'évolution pacifique" au vice-docteur Hông Vinh Huy. Il est membre de la rédaction du quotidien Nhân Dân et très proche de l'actualité quotidienne. L'exposé qu'il a présenté au colloque scientifique porte un titre très journalistique, en rapport étroit avec l'actualité: "Après les troubles de l'ordre et de la sécurité publique à Huê, provoqués sous le couvert du bouddhisme, que penser de la propagande parue dans la presse en faveur de l'opposition à l'évolution pacifique" . Je lui ai demandé: "A quoi pensiez-vous précisément en présentant un tel exposé au colloqueIl m'a répondu:

"Dans la stratégie de l'évolution pacifique, les forces adverses ont recours à de nombreuses manoeuvres pernicieuses pour contrer notre Etat. L'une d'entre elles consiste à utiliser la religion et la question des minorités ethniques pour semer le doute et éloigner le peuple du Parti. On prétexte du manque de démocratie, on répand des calomnies sur des prétendus manquements aux droits de l'homme, sur le non-respect de la liberté de croyances pour inciter la population à s'opposer aux autorités. Hông Vinh Huy estime que la tentative de ceux qui, sous l'habit monastique, ont perturbé l'ordre et la sécurité à Huê le 24 mai 1993 doit nous alerter sur les possibilités réelles des forces adverses: elles peuvent effectivement mettre en oeuvre la stratégie de l'évolution pacifique. Ce qui s'est passé à Huê démontre que les réactionnaires ont calculé la voie à suivre et les diverses étapes à franchir, qu'ils ont une direction ordonnée et qu'il existe une coordination étroite entre les divers groupes agissant sous couvert du bouddhisme dans le pays et à l'étranger.

C'est à partir de là, selon le journaliste, que devrait être élaborée la propagande à diffuser sur les médias: elle devrait mettre en évidence la nature de ce qui s'est passé et, en même temps, dénoncer les manoeuvres des forces réactionnaires qui empruntent les apparences de la religion. Ainsi, la population avertie ne succombera pas à ces manoeuvres.

L'évolution pacifique, un pourrissement intérieur

Le camarade Lê quang Thanh (membre du comité central), spécialiste de haut niveau au ministère de l'Intérieur, ancien recteur de l'institut scientifique de la Sûreté nationale a émis les idées suivantes: l'objectif fondamental de ce que l'on appelle "l'évolution pacifique" est de renverser notre régime et notre Etat en "le faisant pourrir de l'intérieur" peu à peu, sans bruit, par l'intermédiaire de manoeuvres d'ordre économique, politique, culturel, social ou encore diplomatique. Les éléments réactionnaires de l'intérieur sont ainsi incités à se manifester sans qu'il soit besoin d'utiliser des forces armées en provenance de l'extérieur. Cette conception a été renforcée dans l'opinion de nombreux scientifiques par l'illustration que les événements récents lui ont donnée. Depuis le mois de février 1993 (1), les réactionnaires en exil ont envoyé des émissaires dans notre pays pour lancer une campagne d'explosions à Hô Chi Minh-Ville destinée à susciter des bouleversements et le renversement du régime. Voilà une manifestation concrète de la stratégie de "l'évolution pacifique" mise en oeuvre par l'ennemi.

Pour une critique théorique de l'évolution pacifique

Bien que les scientifiques présents au colloque aient abordé cette question selon des approches souvent très voisines, l'angle de vision adopté par eux a été quelquefois différent. Le vice-docteur Trân Hâu de l'institut de recherches sur le marxisme-léninisme et la pensée de Hô Chi Minh a fait remarquer:

"Par le biais de toutes sortes de manoeuvres, la stratégie de l'évolution pacifique vise à diminuer la foi des cadres et des membres du Parti en leur idéal, ébranler leur volonté révolutionnaire, saper leur détermination, ruiner leurs convictions morales, altérer leurs sentiments révolutionnaires pour pouvoir ainsi disperser nos troupes et affaiblir nos forces. Leur objectif est de dénaturer le Parti communiste, de faire en sorte que le régime, peu à peu, change de substance et que notre société s'éloigne progressivement des idéaux du socialisme."

C'est pour cela que le vice-docteur estime que l'opposition à "l'évolution pacifique" doit porter une attention toute particulière à la lutte sur le plan théorique. Elle doit garder intacte le marxisme-léninisme et la pensée de Hô Chi Minh, critiquer les doctrines réactionnaires, les conceptions erronées refusant ou déformant la marxisme léninisme et la pensée de Hô Chi Minh.

Evolution pacifique et économie

C'est un autre aspect qui a été abordé par le général d'armée Hoang Minh Thao, recteur de l'institut de stratégie militaire de la Défense nationale:

La stratégie de l'évolution pacifique commence par des apports culturels et idéologiques qui s'appuient sur des bases économiques. Avec la nouvelle politique d'ouverture et la mise en place d'une économie de marché à plusieurs composantes, à côté des aspects positifs apportés par ces changements, l'influence néfaste exercée désormais par le mode de vie occidental s'est accentuée. Le but de l'existence est devenu la jouissance individuelle et la course après l'argent. Un certain nombre de cadres et de membres du Parti ont été pervertis et ont perdu leur intégrité ... Tel est l'environnement, propice à la mise en oeuvre de la stratégie de l'évolution pacifique par l'ennemi. Cette évolution qui touche aussi bien l'idéologie, la culture que l'économie est une oeuvre de longue haleine qui se réalise à travers plusieurs générations. Pour y faire obstacle, nous avons besoin en premier lieu d'un Parti ferme, d'une population calme et d'une armée forte. Le Parti doit pouvoir apporter la justice, la liberté et le bonheur à la population, éliminer la pauvreté et mener une lutte résolue contre la concussion, lutte qui garantira l'intégrité et détermination du Parti.

Une réponse économique à l'évolution pacifique

L'opposition à l'évolution pacifique sur le plan économique a été abordée par le vice-docteur Nguyên Khanh Bat, spécialiste des relations internationales à l'institut national politique Hô Chi Minh. Il a affirmé:

"Actuellement, l'ouverture et le développement économique sont l'orientation commune des nations et des peuples, sans distinction de régime politique, économique ou social. Utilisant ces rapports d'association et de collaboration économiques ainsi que certaines défaillances de notre vigilance, l'ennemi cherche à établir des bases politiques et sociales au service de la stratégie d'évolution pacifique appliquée par lui au Vietnam. Grâce aux investissements financiers et techniques, il exerce une pression sur notre économie pour qu'elle rentre dans la cadre du capitalisme. Les impérialistes nous transmettent l'équipement industriel dépassé dont ils se débarrassent afin de maintenir l'économie de notre pays dans une position de faiblesse et de dépendance vis à vis de l'étranger. Par ailleurs, grâce à l'aide économique, l'impérialisme maintient une pression politique et intervient dans nos affaires intérieures

Répondant à la question : "Que faut-il faire pour s'opposer à l'évolution pacifiqueNguyên Bat Khanh a répondu:

"C'est la solidité de notre économie qui sera l'élément décisif dans notre lutte pour faire échouer l'évolution pacifique. L'élargissement de notre collaboration économique internationale devra aller de pair avec la défense de notre indépendance nationale, de notre autonomie, de la sécurité nationale et de l'intégrité de notre territoire. Le développement de la production dans le pays devra être préservée et nos caractéristiques nationales seront mises en valeur.

Sur la nature de l'opposition à mener contre "l'évolution pacifiquePham Quang Chi, spécialiste de haut niveau à l'institut d'études sur le marxisme léninisme et la pensée de Hô Chi Minh, a exprimé les vues suivantes:

"La population joue un rôle infiniment important dans l'opposition à au processus d'évolution pacifique mis en place pour susciter des troubles et des émeutes. Notre peuple n'acceptera jamais le capitalisme lorsqu'il aura compris que celui-ci, bien qu'il se caractérise aujourd'hui par un haut niveau de production et des revenus individuels élevés, est incapable de lui assurer la jouissance de nombreux biens fondamentaux que seul le socialisme peut lui apporter, à savoir l'indépendance et la liberté véritables, la satisfaction des besoins et la justice, la sécurité et la prospérité. Conscient de tout cela, le peuple s'engagera spontanément dans la défense du socialisme.

Les diverses méthodes susceptibles de faire triompher la lutte contre "l'évolution pacifique" ont suscité des débats extrêmement animés. Cependant beaucoup de scientifiques présents sont tombés d'accord pour estimer que notre force résidait dans l'union du peuple tout entier, dans la confiance en la réussite de l'oeuvre de rénovation du pays, entreprise conformément aux orientations socialistes. Notre Parti est fort, nos forces armées sont puissantes, notre économie est sur la voie du développement, l'environnement politique et social est stable, notre prestige international ne cesse de grandir. Nous continuerons de travailler à l'édification, au renforcement et au développement de ces points forts et ainsi l'ennemi aura du mal à mettre en oeuvre la stratégie de l'évolution pacifique.

Cependant notre combat est destiné à durer longtemps. C'est une lutte complexe où il est difficile de reconnaître son ennemi. Il est donc nécessaire de rester lucide, vigilant de façon à découvrir et à contrer les stratagèmes et les activités de l'ennemi dans le cadre de l'évolution pacifique.

Grâce à ces rencontres avec les scientifiques du colloque, j'ai découvert que leurs réflexions étaient animées par le sens des responsabilités qui sont les leurs dans cette tâche nationale. Ils partagent tous la même aspiration: faire comprendre aux diverses couches de la population les problèmes fondamentaux posés par la stratégie de l'évolution pacifique et par le combat qui doit lui être opposé, les aider à participer à cette lutte.

Notes

(1) Un premier groupe de six vietnamiens expatriés a été arrêté le 15 février alors qu'ils transportaient des explosifs de la province de Dong Nai à Ho Chi Minh-ville. Jugés à la fin du mois de mai, il étaient condamnés selon le Quan Dôi Nhân dân du 28 mai à des peines allant de 5 à 20 ans de prison (AFP, Hanoi 28 mai 1993). Selon l'AFP, Hanoi, 18 mars 1993, le 8 mars 1993, un autre Vietnamien expatrié était trouvé en possession d'explosifs à l'aéroport de Tan Son Nhat. L'armée et la police procédaient alors de nuit à des fouilles intensives dans la ville pendant environ 10 jours. Les forces de sécurité auraient, par la suite, arrêté 18 personnes et découvert une grande quantité d'explosifs.

Ndlr

[NDLR. Le P. Felix Wilfred est l'un des théologiens indiens les plus connus à l'étranger. Professeur à l'université de Madras dans le Tamil Nadu, il fait partie de la commission théologique de la Fédération des conférences épiscopales d'Asie. Il est aussi l'auteur de nombreux articles dans les revues théologiques spécialisées.]

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(EDA, février 1994)