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Asie du Sud - Bhoutan

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La reconnaissance officielle du christianisme au Bhoutan n’est pas à l’ordre du jour [ Bulletin EDA n° 545 ]

04/02/2011

La petite communauté chrétienne présente au Bhoutan, seul pays dont la religion d’Etat est le bouddhisme Vajrayana (1), devra attendre encore sa reconnaissance officielle par le gouvernement. La minorité chrétienne n’a pas obtenu le statut qui lui permettrait d’être enregistrée en tant qu’organisation religieuse, comme cela est déjà le cas pour les hindous, regroupés au sein de la fédération The Hindu Dharma Samudaya.

Cette reconnaissance très attendue du christianisme bhoutanais avait pourtant été annoncée par le gouvernement en décembre dernier, dans le cadre de la finalisation de la Constitution – promulguée en 2008 – comprenant, entre autres, la mise en place d’une politique de contrôle des religions et l’enregistrement des organismes les représentant.

« Le passé nous a enseigné que de telles déclarations ne sont que de la propagande gouvernementale pour faire croire au reste du monde que le Bhoutan accepte toutes les religions », a déclaré à l’agence AsiaNews le dissident bhoutanais en exil Tek Nath Rizal, fondateur du Mouvement pour la liberté au Bhoutan. L’ancien conseiller royal explique qu’à la tête des organisations religieuses autorisées dans le pays, qu’elles soient bouddhistes ou hindoues, se trouvent des fonctionnaires Ngalongs (2). Placés sous l’autorité directe du roi, ils sont chargés de contrôler la conformité des institutions religieuses avec la politique du souverain. Ils ont ainsi accès à toutes les informations concernant les communautés religieuses, leurs dirigeants, leurs ressources, leurs lieux de culte et leurs activités.

Cependant, la rumeur d’une reconnaissance du christianisme, relayée par des agences de presse et quelques medias, a conduit certaines congrégations missionnaires catholiques à annoncer qu’elles se rendraient prochainement au Bhoutan afin d’y ouvrir des missions. Ainsi, Fides, l’agence vaticane de la Congrégation pour l’évangélisation des peuples, rapportait il y a quelques jours que la Société des Filles de Marie Immaculée (DMI) et la Société des Missionnaires de Marie Immaculée (MMI), implantées en Inde, s’étaient déclarés « prêts à ouvrir des communautés masculines et féminines au Bhoutan ».

Mais, comme le confirme également une dépêche du 3 février dernier de l’agence d’obédience protestante Compass, si le gouvernement a annoncé officiellement que les chrétiens ne seraient pas inquiétés dans la pratique de leur foi « s’ils respectaient le cadre légal » [c’est-à-dire un culte privé et aucun prosélytisme], il a été clairement précisé qu’il n’était pas prévu dans un avenir proche de les intégrer au sein d’une organisation religieuse reconnue par l’Etat.

Le ministre de l’Intérieur et de la Culture, Lyonpo Minjur Drji, a ainsi déclaré le 2 février dernier que la question de la reconnaissance officielle de la communauté chrétienne au Bhoutan réclamait une enquête approfondie et que, de plus, elle ne lui semblait ni urgente ni nécessaire : « De quoi d’autre [auraient-ils] besoin ? (...) Demandez donc aux chrétiens s’ils ont été empêchés de se réunir pour le culte ! », a-t-il lancé, rappelant que la Constitution bhoutanaise promulguée en 2008 garantissait la liberté religieuse à tous les citoyens du royaume himalayen.

Si le christianisme bénéficie aujourd’hui d’une relative tolérance religieuse (3), le prosélytisme, la publication de bibles, la construction d’églises, d’écoles ou d’autres institutions chrétiennes sont prohibés. L’entrée des religieux sur le territoire est interdite et le culte chrétien doit être pratiqué au sein de la sphère privée. Les chrétiens n’ont pas le droit non plus d’avoir des cimetières pour inhumer leurs morts, ce qui conduit à des troubles interreligieux récurrents.

Signe d’une stigmatisation de fait en dépit d’un discours officiel rassurant, une loi anti-conversion a été votée le 29 novembre dernier par le Parlement bicaméral du pays, visant tout particulièrement la communauté chrétienne. Elle punit de trois ans de prison ferme toute « tentative de conversion par la force ou par quelque autre moyen que ce soit ». Une définition dont le flou n’a pas échappé aux détracteurs de la loi qui craignent que de simples actions d’assistance ou de charité passent pour des tentatives de corruption et de prosélytisme (4).

Dans le petit royaume coincé entre les deux géants que sont la Chine et l’Inde, le protectionnisme est une vertu quasi érigée en dogme d’Etat. Les Bhoutanais, pour lesquels la « cohésion nationale » consiste à préserver une culture qui ne fait qu’un avec le bouddhisme, manifestent une hostilité grandissante envers les chrétiens, considérés comme l’avant-garde d’un Occident aux « influences néfastes ». En octobre dernier, un chrétien a été condamné, avant même l’adoption de la loi par le Parlement, à trois ans de prison pour avoir projeté des films sur le christianisme. Les dénonciations et les plaintes contre les chrétiens se sont multipliées ainsi que les profanations de sépultures (5). La méfiance envers la communauté chrétienne est également entretenue par la conviction, largement diffusée par les organismes d’Etat et les médias locaux, de la pratique de conversions forcées. Ainsi le ministre de l’Intérieur et de la Culture (dont dépend le service des cultes) a assuré le 2 février dernier « avoir les preuves que les conversions au christianisme sont monnayées », se basant sur la constatation que « la plupart des Bhoutanais convertis sont issus de populations pauvres ».

Nul doute que ces convictions font partie des « problèmes qui doivent être étudiés en profondeur avant de prendre une décision » auxquelles Dorji Tshering, membre de l’agence gouvernementale de « régulation » des cultes (6), faisait allusion à propos de l’éventuel enregistrement des chrétiens.

Selon les statistiques officielles (recensement de 2005), 75 % des 700 000 Bhoutanais sont bouddhistes, 22 % hindous – la plupart d’origine népalaise –, le reste de la population se partageant entre chrétiens et autres confessions. Des sources locales, essentiellement protestantes, annoncent un nombre de chrétiens oscillant entre 3 000 et 15 000, parmi lesquels se trouveraient quelques centaines de catholiques. Des chiffres difficiles à vérifier, les Eglises chrétiennes au Bhoutan étant essentiellement « souterraines » et non déclarées.

Notes

(1) Le Vajrayana (littéralement ‘Véhicule de diamant’) est une forme tantrique du bouddhisme Mahayana.
(2) Les Ngalongs sont l’une des ethnies principales du Bhoutan, à laquelle appartient également la dynastie régnante. D’origine mongoloïde, de culture tibétaine et bouddhiste, ils constituent le groupe le plus influent politiquement et culturellement et sont essentiellement concentrés dans la partie ouest du pays.
(3) Le christianisme, longtemps banni (récemment encore en 1969 puis 1979) au Bhoutan, est aujourd’hui toléré sans être reconnu officiellement. Le seul prêtre autorisé à y résider épisodiquement, en raison de son appartenance à la famille royale, est le P. Kinley Tshering, jésuite, du diocèse de Darjeeling, en Inde, dont dépend la communauté catholique du Bhoutan.
(4) Cette nouvelle clause dans le Code pénal bhoutanais (article 463) a été adoptée à l’unanimité le 29 novembre 2010 par le Parlement du Bhoutan (le Conseil national et l’Assemblée nationale). Elle sanctionne de trois ans de prison « toute tentative par la séduction ou par quelque moyen que ce soit » pour « tenter de convertir un citoyen bhoutanais à une autre religion que la sienne », sans que les parlementaires aient pu se mettre d’accord sur la définition du prosélytisme, laissant aux autorités locales le soin de déterminer la nature du délit.
(5) Voir EDA 524, 538, 542
(6) The Religious Organizations Act, promulgué en 2007 et mis en application en 2009, a établi « protectrice de l’héritage spirituel du Bhoutan » l’agence étatique de « régulation » des religions.
(7) AsiaNews, 31 janvier 2011 ; Compass Direct News, 3 février 2011.