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Asie du Sud - Bhoutan

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POUR APPROFONDIR - Les attentats à la bombe ravivent la crise des réfugiés [ Bulletin EDA n° 479 ]

16/02/2008 - par Mohan Balaji

Les attentats à la bombe qui se sont produits le 21 janvier 2008 à Thimphu (Thimbu), capitale du Bhoutan, et dans trois autres localités du pays viennent rappeler l’acuité du problème des réfugiés, un dossier que le pouvoir en place n’arrive pas à refermer et qui ternit la réputation de ce petit royaume himalayen, parfois décrit comme le mythique Shangri-La.

Selon la police du Bhoutan, les explosions auraient été commanditées par l’une des trois organisations basées au Népal que sont le Bhutan Tiger Force, le Bhutan Maoists Party et le Communist Party of Bhutan. Les explosions ont fait relativement peu de victimes et de dégâts matériels : une femme blessée à la jambe, des vitres brisées, quelques commerçants et passants commotionnés. Mais l’impact de ces attentats a toutes les chances d’être plus important, étant donné que le Bhoutan se prépare à voter pour la seconde fois le 24 mars prochain, dans ce qui apparaît comme étant les premières élections démocratiques jamais organisées dans ce pays.

Ces derniers temps, les médias internationaux ont présenté le Bhoutan comme étant en passe de devenir la plus jeune démocratie de notre planète et n’ont pas ménagé leurs éloges à l’endroit du monarque en place, le roi Jigme Singye Wangchuk, qui a volontairement abdiqué après 34 ans de règne pour introduire une ère de démocratie multipartite.

La mise en avant de ce processus de démocratisation, de même que le rôle de plus en plus complexe du Bhoutan comme « Etat-tampon » entre la Chine et l’Inde ont toutefois relégué au second plan la question du sort des réfugiés du Bhoutan qui vivent au Népal. Les explosions du mois de janvier ont ce mérite de remettre sur le devant de la scène cette question vieille de plusieurs décennies, pour laquelle le Bhoutan a été à de nombreuses reprises dénoncé par les organisations de défense des droits de l’homme et qui a attiré l’attention des Etats-Unis, des Nations Unies et, plus récemment, d’un homme politique indien connu pour son franc-parler.

Le 19 janvier, une délégation de parlementaires indiens, en route pour visiter les réfugiés du Bhoutan installés dans l’est du Népal, ont été empêchés de poser le pied sur le sol bhoutanais par les gardes-frontières du Bhoutan. Emmenée par Debrata Biswas, secrétaire général du Forward Bloc Party, la délégation souhaitait se rendre dans le district de Jhapa, où elle devait prononcer un discours à Beldangi et rencontrer des représentants des réfugiés.

« Le Bhoutan ne peut être considéré comme un pays démocratique et les élections du 24 mars n’y changeront rien s’il n’est pas permis aux réfugiés du Bhoutan d’y participer. Nous exercerons des pressions sur le gouvernement indien de toutes les manières possibles pour que cette question des réfugiés trouve enfin une solution, sans que des pays tiers, comme les Etats-Unis par exemple, s’en mêle », a déclaré Debrata Biswas.

Le Bhoutan est l’un des pays au monde qui, par tête d’habitant, génère le plus de réfugiés. Il est estimé que 170 000 réfugiés bhoutanais, la plupart d’origine népalaise, vivent dans les sept camps de réfugiés installés l’est du Népal et gérés par le HCR (Haut Commissariat pour les réfugiés de l’ONU). Environ 25 000 autres réfugiés vivent en Inde.

Le Népal, qui héberge ces groupes depuis 1990, a voulu organiser le rapatriement de ces réfugiés, mais a dû renoncer face aux pressions exercées par les Etats-Unis et le HCR. Toutefois des groupes favorables au rapatriement ont conseillé au gouvernement du Bhoutan de les reprendre et le Népal vit dans la crainte des groupes militants occultes qui ont commencé à être créés par les réfugiés du Bhoutan. Les réactions de ces groupes avant les élections au Népal, prévues en avril 2008, pourraient être la cause d’ennuis majeurs pour Katmandou.

Les divisions ethniques

 

Les réfugiés du Bhoutan sont des Lhotshampas (personnes d’origine népalaise), qui se sont implantés dans les régions du sud du Bhoutan, à la recherche de terres à cultiver au début des années 1800. La population du Bhoutan est dominée par les Drukpas, des bouddhistes du Bhoutan d’origine tibétaine.

Les problèmes ethniques entre les Lhotshampas et les Drukpas ont pris de l’ampleur avec la politique de « bhoutanisation » mise en place par Jigme Singye Wangchuk, le prédécesseur de l’actuel roi, à la fin des années 1970 et au début des années 1980. Deux lois sur la nationalité, votées en 1977 et en 1985, ont en effet durci les conditions d’obtention de la citoyenneté pour les Lhotshampas. Ces lois et un recensement en 1985 ont provoqué un raz-de-marée de soi-disant « volontaires » pour l’émigration. La législation de 1985 prévoyait également que les Lhotshampas adoptent la culture Drukpa : leur langue, leur religion et leur tenue vestimentaire connue sous le nom de Drukpa bakkhoo.

Les Lhotshampas qui ne pouvaient pas prouver qu’ils résidaient dans le pays à la date du 31 décembre 1958 ont été contraints à l’exil. La citoyenneté n’était accordée à une personne que si ses deux parents étaient enregistrés comme citoyens. Le recensement de 1988 a montré que la population du Bhoutan était composée à hauteur de 48 % par des bouddhistes et de 45 % par des Népalais.

Après le lancement par le roi de la campagne « une nation, un peuple », la langue népalaise a été interdite dans les programmes scolaires et les habitants du sud ont été obligés d’apprendre le dzongkha, un dialecte tibétain qui n’est parlé que par les habitants du nord du pays. Des autorisations spéciales ont été rendues nécessaires pour être admis dans les écoles et pour vendre des produits agricoles. Il y eut alors une vague de protestation contre ces réformes dans le sud du pays. Elle eut pour conséquence de faire ranger sous l’appellation d’immigrants illégaux une large majorité des Lhotshampas. Un programme de déportation a été mis en place – la prétendue émigration « volontaire ».

La Fédération luthérienne mondiale a commencé à s’occuper des réfugiés du Bhoutan très vite après leur arrivée au Népal et, fin 1991, le gouvernement népalais a appelé à l’aide l’UNHCR. L’organisme onusien a alors classé les réfugiés en quatre catégories : les citoyens du Bhoutan, les émigrants volontaires du Bhoutan, les personnes n’appartenant pas au Bhoutan et les réfugiés qui s’étaient livrés à des activités en faveur de la démocratie au Bhoutan.

Depuis 1993, il y a eu plus d’une dizaine de réunions à haut niveau entre les gouvernements du Bhoutan et du Népal, afin de tenter de résoudre cette crise. En décembre 2001, les deux parties se sont mis d’accord sur un processus commun de vérification de la nationalité des réfugiés. Ce processus a été critiqué pour ne pas respecter les normes internationales en la matière. De plus, le processus de vérification excluait l’UNHCR et ne comportait que des représentants des gouvernements du Bhoutan et du Népal.

L’UNHCR a annoncé en 2003 qu’il encouragerait l’intégration locale des réfugiés au Népal, mais, dès le milieu de l’année 2005, les essais durent être arrêtés à la suite des protestations du Bhoutan. De toute façon, ce plan était rejeté par la majorité des chefs des réfugiés au Népal.

L’ambassadeur des Etats-Unis au Népal, Nancy C. Powell, a annoncé le 9 janvier dernier que 220 réfugiés du Bhoutan seraient sous peu installés dans des villes américaines, ceci étant la première phase d’un plan visant à installer 60 000 des 170 000 réfugiés des différents camps. De plus, un centre de préparation à la réinstallation des réfugiés du Bhoutan vivant dans le district de Jhapa, au Népal, s’est ouvert en janvier sous l’égide de l’Organisation internationale pour les Migrants.

Le fait demeure que des centaines de milliers de réfugiés au Népal n’ont pas voté lors des élections pour la Chambre haute, qui ont eu lieu le 31 décembre 2007 au Bhoutan et ils ne seront pas autorisés à participer au vote à venir pour la Chambre basse. Comme l’a écrit, dans Asia Times online en 2007, Murari Sharma, ancien ambassadeur du Népal aux Nations Unies, qui avait participé aux négociations sur les réfugiés entre le Népal et le Bhoutan, « le roi Jigme Singye est descendu de son trône sans pour autant résoudre la crise des réfugiés qu’il avait lui même provoquée ».

Si les attentats du 21 janvier dernier peuvent être considérés comme un signal, la crise des réfugiés est appelée à devenir un facteur critique pour le Bhoutan – et qui plus est, un facteur potentiellement violent. De même, la démocratie naissante du roi descendu de son trône est sous le feu des critiques. Ravi Nair, directeur général du Centre de documentation des droits de l’homme pour l’Asie du Sud, à Delhi, le dit clairement : « Le Bhoutan ne s’oriente pas vers une démocratie. »

« Les élections ne sont qu’un charcutage électoral et n’ont aucune légitimité auprès des milieux démocratiques. La discrimination dont fait preuve le Bhoutan vis-à-vis de ses propres citoyens est une violation complète des droits de l’homme et de toutes les normes humanitaires. Il y a des rapports constants et dignes de foi pour dire que les Bhoutanais, d’origine ethnique népalaise, qui vivent dans le sud du Bhoutan continuent d’être l’objet de discriminations. Ceux qui ont des parents dans les camps de réfugiés de l’est du Népal sont l’objet de menaces et d’intimidations constantes. Dénier le droit de vote à des citoyens du Bhoutan auxquels on refuse le retour dans leur pays est purement et simplement une grossière violation des droits de l’homme », affirme encore Ravi Nair.

Notes

(1) Voir EDA 385, 389, 391, 396, 434, 449, 465

Ndlr

Dans le petit royaume enclavé du Bhoutan, la monarchie a entamé, depuis fin 2006, un virage vers la démocratie. Dans un pays où le bouddhisme a rang de religion d’Etat et où, de fait, aucune autre religion n’est tolérée, les élections qui s’y déroulent pour choisir les membres d’un tout nouveau Parlement bicaméral cachent mal le fait que le gouvernement en place n’a pas réglé la question des réfugiés du Bhoutan qui vivent depuis dix-sept ans dans des camps situés au Népal. Dans l’article ci-dessous, paru le 23 janvier 2008 sur le site d’Asia Times online, Mohan Balaji, journaliste indien, retrace les enjeux de cette crise dont Eglises d’Asie a régulièrement rendu compte (1).