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Asie du Sud - Bhoutan

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UN PRETRE CATHOLIQUE DANS LE ROYAUME "INTERDIT" Une interview du P. William Mackey, s.j. [ Bulletin EDA n° 152 ]

01/04/1993

Quelle est votre mission au Bhoutan ?

Dans ce royaume interdit aux missionnaires et aux chrétiens, ma mission est de témoigner de la foi catholique sans la prêcher, de rendre témoignage au Christ dans ma vie sans prosélytisme, en rendant service dans le domaine de l'éducation anglaise qui est ma spécialité.

Pourquoi appelez-vous le Bhoutan "un royaume interdit" ?

Le bouddhisme est la religion d'Etat du Bhoutan et le gouvernement veut préserver le bouddhisme et la culture bouddhiste (1). Les autorités ne veulent donc pas que d'autres religions s'introduisent dans la tradition et l'héritage culturel du Bhoutan. Par conséquent, la prédication et la propagation du christianisme sont interdites dans le royaume.

Est-ce qu'il y a des écoles chrétiennes ?

Non, il n'y a pas d'écoles chrétiennes ou catholiques qui soient gérées par nous ou par quelque autre congrégation religieuse. Toutes les écoles appartiennent au gouvernement. Dans le passé, les jésuites ont été invités à aider à l'établissement d'institutions scolaires et à y prendre des responsabilités comme proviseurs ou directeurs. C'est ainsi que sept prêtres jésuites et dix religieuses des Soeurs de Cluny, de la Sainte croix et des Filles de la croix ont travaillé dans le passé dans des écoles dirigées par les jésuites.

En dehors de cela, quelques prêtres salésiens ont aussi contribué à créer une école technique près de la frontière indienne à Phuntsoling. Des prêtres salésiens ont dirigé cette institution pendant quelque temps mais tout le monde est parti en 1989.

Pourquoi sont-ils partis ?

Le gouvernement bhoutanais voulait que la direction de tous les collèges et écoles soit passée à des "Dukpa" (Bhoutanais) moins qualifiés. Il nous a donc demandé de travailler sous leur direction. Nous ne pouvions accepter ces conditions. Par ailleurs le gouvernement voulait que chacun de nous travaille dans une école différente. Nous, missionnaires, avons l'habitude de vivre en communauté et de travailler ensemble. Donc la proposition du gouvernement était inacceptable. La plupart d'entre nous sont donc retournés dans le diocèse de Darjeeling (en Inde).

Vous êtes resté au Bhoutan...

Oui, j'ai choisi de rester au Bhoutan parce que je suis citoyen bhoutanais.

Est-ce que vous avez une église au Bhoutan ?

Non. Il n'y a pas d'église au Bhoutan. Ma maison me sert d'église et c'est là que je prie et que je célèbre la messe en semaine et le dimanche.

Est-ce qu'il y a d'autres personnes qui viennent assister à votre messe ?

Une trentaine de chrétiens viennent. La plupart sont membres des diverses missions diplomatiques. Il y a aussi deux Dupkas qui sont mariés à des Indiennes catholiques.

Comment remplissez-vous votre mission ?

Mon programme d'évangélisation, entre autres choses, inclut le service du développement de l'éducation dans le pays. Je sers le pays en enseignant au peuple du Bhoutan les valeurs morales et patriotiques de service des autres.

Où avez-vous travaillé avant de venir au Bhoutan ?

J'ai rejoint l'équipe jésuite de Darjeeling (Inde orientale) en 1946 et j'y ai travaillé comme directeur d'une école secondaire à Kurseong. J'ai été envoyé au Bhoutan en 1963.

Avez-vous obtenu des résultats dans le domaine de l'éducation ?

Le taux d'alphabétisation était proche de zéro quand je suis arrivé ici. Aujourd'hui il est de 40%. J'ai démarré la première école secondaire à Tashigaon, puis une institution universitaire connue sous le nom de "Collège Shrubtse". Plus récemment, sous ma direction, le Bhoutan a ouvert deux écoles normales, cinq institutions pré-universitaires, 21 écoles secondaires et 200 écoles primaires.

En quoi consiste votre travail d'inspecteur en chef de l'Education ?

Mon travail est d'établir un système efficace d'éducation scolaire au Bhoutan. Je supervise les écoles pour m'assurer qu'elles fonctionnent correctement. Dans ce but je visite les écoles à travers tout le royaume. Je voyage donc beaucoup, quelquefois à pied et souvent à cheval.

Quelles sont vos relations avec le roi Jigme Singye Wangchuck et les fonctionnaires du gouvernement ?

J'ai d'excellentes relations avec le roi, les membres de la famille royale, les ministres et les fonctionnaires du gouvernement. Il est clair que la citoyenneté qui m'a été accordée parle pour elle-même en ce qui concerne mes relations avec le roi et le gouvernement. Aucun autre étranger jusqu'à présent n'a reçu la citoyenneté.

Vous êtes habillé comme un Bhoutanais : est-ce par choix personnel ou par obligation ?

Il est obligatoire pour tous les citoyens bhoutanais de porter l'habit bhoutanais pour aller travailler. Etant citoyen je porte donc l'habit bhoutanais. Cela me donne un sentiment d'appartenance au Bhoutan et je dois dire que j'aime porter ce costume.

Parlez-vous bhoutanais ?

Je parle bhoutanais oriental et népalais; je n'ai donc pas de problème de communication.

Vous sentez-vous reconnu par le gouvernement bhoutanais ?

Oui. Je suis considéré comme le meilleur spécialiste de l'éducation au Bhoutan parce que j'ai mis en place le système d'éducation sur le modèle anglais. En mai 1992, le gouvernement bhoutanais m'a nommé à vie inspecteur en chef des écoles et conseiller du département de l'Education. En 1973, sa majesté le roi m'avait honoré de la médaille de "Druk Zhung Thuksey", me reconnaissant ainsi comme un fils du Bhoutan.

Quels sont vos plans ?

Je serais heureux de continuer à vivre au Bhoutan pour servir le pays et le peuple. Mais l'avenir est dans les mains de Dieu.

Ndlr

[NDLR. Le père jésuite d'origine canadienne, William Mackey, travaille au Bhoutan depuis 1963. Il y avait été appelé pour contribuer à la création d'un système d'éducation nationale. Agé aujour'hui de 78 ans, il est le premier et le seul étranger a avoir reçu la citoyenneté bhoutanaise. En dépit de son âge, il reste inspecteur en chef de l'Education. Cette interview a été réalisée et publiée par Asia Focus le 12 mars 1993 - Traduction EDA.]<br />NDLR<br />(1) Voir EDA 97, 115, 122<br />

Copyright

(EDA, avril 1993)<br />