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Asie du Sud - Bangladesh

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Des manuels scolaires modifiés pour les rendre plus conformes à un contenu jugé « islamiquement correct »

Des manuels scolaires modifiés pour les rendre plus conformes à un contenu jugé « islamiquement correct »

16/02/2017

Au mois de janvier dernier, les manuels scolaires fraîchement imprimés par le ministère de l’Education ont été distribués dans les 20 000 écoles et madrasas du Bangladesh. Si les élèves n’ont rien remarqué à première vue, les enseignants ont néanmoins été prompts à découvrir des modifications inattendues. ...

... Sans concertation, le ministère de l’Education avait en effet procédé à des innovations arbitraires, notamment dans les manuels de littérature bengalie, en gommant certains aspects profanes au profit d’un référentiel islamique.

Depuis, et face aux protestations soulevées par ce changement mené en catimini, le gouvernement dirigé par le parti de la Ligue Awami a nommé une commission pour enquêter sur l’incident, mais il a refusé de confirmer que les manuels ont été modifiés sous la pression des milieux islamistes. Pourtant, en avril dernier, l’organisation Hefazat-e-Islam (‘Protecteurs de l’islam’) avait explicitement demandé aux autorités que les manuels scolaires présentent davantage l’image d’une identité islamique. Ses représentants ont exigé en particulier le retrait de 17 poèmes et récits écrits par des auteurs non musulmans et jugés « athées ». Le Hefazat-e-Islam a demandé par ailleurs l’application de la loi coranique de la charia et exigé une réforme du système éducatif, autant de demandes portées par d’importantes manifestations de rues à Dacca en 2013.

L’école, terrain d’affrontement entre « laïcs » et « religieux »

Dans le système éducatif du Bangladesh, pays de 163 millions d’habitants en grande majorité de confession musulmane, la religion est cantonnée à une discipline et à ses manuels, selon la confession des élèves ou l’affiliation religieuse des établissements. Bouddhistes, chrétiens et hindous ont donc leurs manuels religieux, tout comme leurs camarades musulmans. Mais dans les autres disciplines, les ouvrages scolaires se doivent d’être laïques. En 2014, pour contrer l’influence grandissante des musulmans radicaux au Bangladesh, le gouvernement avait même imposé ces principes éducatifs aux 10 000 madrasas (ou écoles coraniques) du pays, les obligeant à utiliser les manuels standards jusqu’à l’équivalent de la classe de quatrième, au collège.

Aujourd’hui, cependant, dix-sept textes écrits pas des non-musulmans ont disparu des pages des manuels de littérature destinés aux classes équivalentes à fin du primaire et aux classes du premier cycle du secondaire. « Les prochaines élections auront lieu en 2019, et de nombreux experts pensent que la Ligue Awami tente ainsi d’apaiser les islamistes pour gagner leurs votes », a commenté dans la presse locale Rasheda K. Choudhury, défenseure des droits de l’homme et experte dans le domaine éducatif. « Les activistes estiment qu’il s’agit d’un endoctrinement religieux, a-t-elle poursuivi. Je pense qu’il s’agit d’une forme d’empoisonnement. Je n’utiliserai pas le terme d’« islamisation » mais c’est indéniablement une mesure contre la laïcité. »

Les 17 textes supprimés ne sont pas les seuls changements apportés aux manuels scolaires. De petits détails ont été revus et corrigés. Par exemple, un récit de voyage a remplacé une visite dans le nord de l’Inde, dominé par les hindous, par un voyage sur le Nil, en Egypte. Les vêtements traditionnels d’une fillette ont été redessinés dans une version incarnant le code islamique.

Vive protestation des milieux intellectuels et de l’Eglise catholique

Les intellectuels ont immédiatement réagi et protesté, dans un climat qui reste sensible et meurtri par une vague d’attaques terroristes. En trois ans, une quarantaine de personnalités a été assassinée par des groupes islamistes. Intellectuels, blogueurs et membres de minorités étrangères et religieuses ont été ciblés. Les atrocités ont culminé le 1er juillet 2016, lors de l’attaque d’un café-restaurant de Dacca qui a fait 22 victimes, dont 18 étrangers.

Malgré un islam traditionnellement perçu comme modéré au Bangladesh, des changements radicaux s’opèrent peu à peu dans la société. L’influence des radicaux se propage. Par ailleurs, les minorités restent très vulnérables et le gouvernement de Sheikh Hasina est régulièrement accusé de ne pas les protéger suffisamment. D’après un rapport publié en janvier par le Bangladesh Hindu Buddhist Christian Unity Council, l’année 2016 comptabilise 1 471 incidents violents à l’encontre des minorités, contre 262 répertoriés en 2015.

Les représentants des minorités religieuses et des militants politiques ont exprimé leur désaccord face à la modification des manuels scolaires en organisant deux manifestations à Dacca à la fin du mois de janvier. Dans un pays où les chrétiens ne constituent guère plus de 0,5 % de la population, l’Eglise catholique du Bangladesh se sent particulièrement concernée puisqu’elle occupe une place importante dans le système éducatif. A la tête de plus de 300 établissements, elle prend en charge quelque 100 000 élèves, des non-chrétiens pour la plupart.

Cité par l’agence d’information Ucanews, Mgr Gervas Rozario, évêque de Rajshahi et président de la Commission ‘Justice et Paix’ de la Conférence épiscopale, a déclaré : « Cette façon d’apaiser l’idéologie radicale porte atteinte à l’engagement de la nation envers les valeurs laïques et démocratiques. » Pius Nanuar, un responsable éducatif au sein de la Caritas locale, a lui aussi réagi dans des propos rapporté par Ucanews : « Si le gouvernement soutient les demandes du Hefazat-e-Islam, il pourrait alors introduire dans le futur le port obligatoire du voile pour les filles et cela pourrait avoir des conséquences désastreuses pour notre pays. »

L’organisation Hefazat-e-Islam a déjà exprimé ses prochaines exigences éducatives ; elles visent à limiter la représentation picturale des êtres vivants et les exercices physiques pour les filles et les jeunes filles.

Fondé en 2010 comme un groupe de pression, le Hefazat-e-Islam s’était fait notamment connaître en 2013 par une demande en 13 points formulée au gouvernement ; au nombre des mesures revendiquées figurait la mise en place d’une législation contre le blasphème, semblable à celle en vigueur au Pakistan. Hérité du Code pénal mis en place par le colonisateur britannique en 1860, le droit local ne reconnaît qu’un délit relatif au fait de « blesser les sentiments religieux » ; mais depuis une loi sur les technologies de l’information, votée en 2013, il est interdit de publier sur Internet tout élément qui pourrait « nuire à l’ordre public et à la loi » et la diffamation envers les religions est nommément citée.

(eda/vd)