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Asie du Sud - Bangladesh

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La Cour suprême confirme la peine de mort prononcée contre le dirigeant du principal parti islamiste du pays

La Cour suprême confirme la peine de mort prononcée contre le dirigeant du principal parti islamiste du pays

11/01/2016

La colère et l’indignation du Jamaat-e-Islami, le plus important parti islamiste du Bangladesh, sont vives. Dans des déclarations publiées sur son site officiel, le puissant parti islamiste s’est même montré menaçant : « Le gouvernement veut pousser le pays vers un terrible conflit en organisant le meurtre de ...

... Motiur Rahman Nizami. ». Ces propos ont fait suite à la confirmation par la Cour suprême, le 6 janvier dernier, de la condamnation à mort de Motiur Rahman Nizami, qui dirige le Jamaat-e-Islami depuis 2000.

Agé de 72 ans, cet érudit religieux a aussi été ministre de 2001 à 2006 dans un gouvernement de coalition. Le vieil homme encourt désormais la pendaison d’ici quelques mois, la perspective d’une grâce présidentielle étant peu probable. Le Bangladesh, dirigé par Sheikh Hasina et l’Awami League, parti de centre gauche, envoie donc directement à la potence un haut responsable politique. Et ce n’est pas la première fois. Depuis 2013, quatre autres hommes politiques, dont trois responsables du Jamaat, ont été exécutés. Tous ont été jugés pour crimes de guerre par un tribunal d’exception qui compte en finir avec l’impunité liée à des faits perpétrés il y a plus de quatre décennies. Les accusés ont en effet été des acteurs importants lors des massacres qui ont entaché, en 1971, les neuf mois de la guerre d’indépendance du Bangladesh, rattaché à l’époque au Pakistan. A ce jour, Motiur Rahman Nizami est le plus important politicien condamné par ce tribunal. Il a été déclaré notamment coupable de meurtre, torture et viol. Sa condamnation met de l’huile sur le feu, dans un climat lourd de tensions religieuses et ponctué par des attaques islamistes. Et les soupçons entachant la légitimité de ce tribunal d’exception n’arrangent rien.

Autoproclamé « Tribunal pour les crimes de droit international », l’instance judiciaire s’attaque à un chapitre noir de l’histoire du Bangladesh. Mais la communauté internationale dénonce les failles et les irrégularités observées dans le processus judiciaire, tout en condamnant le recours à la pendaison. « L’absence de procès équitables rend le recours à la peine capitale encore plus choquant », a déclaré en novembre dernier David Griffiths, représentant régional d’Amnesty International. Les Nations Unies ont également estimé que les normes internationales d’équité des procès n’étaient pas respectées. Une autre critique vise les motifs mêmes du tribunal : la douzaine des inculpés emprisonnés ou exécutés appartient à l’opposition, représentée par le Parti nationaliste du Bangladesh (BNP) et son allié, le Jamaat, qui crient à la manipulation politique. Au lieu de favoriser une réconciliation nationale, le tribunal exacerbe les divisions.

S’il est pointé du doigt à l’étranger, le tribunal est pourtant populaire au Bangladesh. Mercredi 6 janvier, des militants ont célébré l’annonce du verdict dans le centre de Dacca. La promesse de créer ce tribunal avait été faite par Sheikh Hasina, une promesse tenue en 2010 dans la foulée de sa victoire électorale. Une première tentative de l’Awami League, saluée à l’époque par les observateurs, avait échoué en 1972. Depuis, de nombreux militants réclamaient que la justice rouvre enfin un jour ce dossier sombre et tabou.

Car les plaies de l’histoire sont restées à vif. La guerre d’indépendance a fait entre 300 000 et 3 millions de morts, selon les sources. Des dizaines de milliers de femmes ont été violées et près de dix millions de personnes déplacées. Les milices pro-pakistanaises, qui défendaient l’idée d’une nation islamique, tentaient de réprimer les sécessionnistes, intellectuels pour la plupart et partisans de la naissance d’un Bangladesh fondé sur une appartenance linguistique. Ces milices avaient alors perpétré massacres, viols en masse et déplacements forcés. « Motiur Rahman Nizami dirigeait à cette époque une milice appelée Al-Badr, responsable de graves atrocités, explique Zafar Sobhan, rédacteur en chef du quotidien Dhaka Tribune. Ces faits sont documentés et ne font aucun doute. Sa culpabilité a bien été établie par la cour. Le verdict va certainement créer des tensions entre modérés et extrémistes, mais rendre justice devait être la préoccupation principale. »

De fait, les verdicts prononcés par le tribunal exacerbent les tensions. La peine capitale a intensifié la lecture des événements, donnant aux islamistes l’occasion de brandir l’idée d’une guerre lancée à leur encontre. Certains rapports font aussi état de disparitions d’opposants au gouvernement, dont des islamistes. Depuis janvier 2013, les condamnations du tribunal ont régulièrement engendré des heurts entre les forces de l’ordre et les membres du Jamaat. Cette année-là, les affrontements avaient fait plus de 500 morts. Cette fois-ci, le Jamaat a répété que les accusations portées contre son chef étaient « fausses ».

Mais derrière ces tensions se trame un affrontement d’idéologies qui mettent en jeu l’identité d’une jeune nation où l’islam sunnite occupe une place prépondérante. La division entre les forces laïques et les forces islamistes n’est pas nouvelle mais elle s’intensifie, dans ce pays traditionnellement modéré. Elle s’est nourrie des blocages provoqués par la rivalité politique entre deux femmes : la Première ministre Sheikh Hasina, qui représente officiellement un centre gauche et socialisant, et sa grande rivale Khaleda Zia. Ayant boycotté les dernières élections, Khaleda Zia est à la tête de l’opposition avec son Parti nationaliste du Bangladesh (BNP), allié par ailleurs au parti islamiste du Jamaat. Les deux adversaires politiques s’accusent mutuellement d’avoir suscité un chaos provoquant les vagues des violences. D’après les experts, la crise politique a radicalisé les islamistes, qui poussent plus loin encore leurs positions sous le joug de la répression.

Dès 2012, les islamistes s’en sont pris aux jeunes militants des droits de l’homme et de la démocratie qu’ils ont accusés d’être « athées ». L’année suivante, qui correspond à la tombée des premiers verdicts du tribunal d’exception, de nombreux intellectuels ont été menacés et parfois tués par des terroristes islamistes. En 2015, six d’entre eux ont été assassinés, certains à coups de machettes. Les extrémistes ont aussi ciblé les minorités religieuses en lançant récemment des attentats contre des représentants des communautés ahmadi et chiite, et en attaquant deux prêtres catholiques, bangladais et italien. A l’approche de Noël, une trentaine de responsables chrétiens, dont deux évêques catholiques, Mgr Bejoy D’Cruze, évêque de Sylhet, et Mgr Paul Ponen Kubi, évêque de Mymensing, ont reçu des menaces de mort. Par ailleurs, deux étrangers, un Italien et un Japonais, ont été exécutés par balle à l’automne. Ces assassinats ont été revendiqués par différents groupes islamistes. Le dernier auteur proclamé en date n’est autre que l’Etat islamique, qui agite volontiers le projet d’opérer une percée régionale mais dont l’éventuelle implication laisse, à ce stade, les spécialistes plutôt sceptiques.

Le gouvernement, accusé de mal protéger les minorités et les intellectuels menacés, réfute de son côté toute main étrangère sur son sol. Cependant, aux yeux des critiques, il n’a pas mis en place de véritable stratégie pour contrer la montée islamiste et ne peut se limiter au recours à la peine capitale pour les radicaux reconnus coupables de crimes de guerre. En attendant, l’essor de l’extrémisme religieux continue de marquer des points au Bangladesh.

(eda/vd)