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Asie du Sud - Bangladesh

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Les islamistes réclament la mort des blogueurs qui ont « diffamé l’islam »

Les islamistes réclament la mort des blogueurs qui ont « diffamé l’islam »

12/09/2013

Dimanche dernier, 8 septembre, les quatre « blogueurs athées » arrêtés en avril dernier « ont été inculpés pour avoir diffamé (...) l'islam, le prophète Mohamed et les autres religions à travers leurs écrits sur Internet » par la Cour de Dacca. Les accusés risquent entre 7 et 14 ans de prison, ...

 

 ... selon la loi sur l’information et la communication (Information and Communications Technology Act, ITC), a déclaré le juge Zahirul Haque à l’issue de l’audience préliminaire.

Mais pour les partis et mouvements islamistes qui réclament depuis des mois la mort des blogueurs et l’instauration d’une loi anti-blasphème, les chargent semblent trop légères. Depuis dimanche, ils multiplient les manifestations et les pressions sur le gouvernement afin d’obtenir la révision à la hausse des accusations à l'encontre des « blasphémateurs qui méritent la pendaison » d’ici le début du procès prévu le 6 novembre prochain.

Bien que le gouvernement du Bangladesh ait refusé tout récemment aux islamistes l’adoption d’une loi anti-blasphème, certaines lois et en particulier l’ITC « permettent de limiter drastiquement le débat sur la question religieuse dans la sphère publique, s’il y a la moindre suspicion d’atteinte aux sentiments religieux », explique un chercheur de l’UCLA Asia Institute.

Les autorités bangladaises surveillent en effet de très près toute « activité anti-religieuse », y compris sur la Toile où les forums et les blogs sont devenus les lieux d’expression les plus populaires. Y sont particulièrement actifs les membres du Shahbag, du nom de la place de Dacca où se sont tenues les premières manifestations pacifiques en janvier et février, demandant la poursuite et la sanction des crimes commis lors de la guerre de 1971. Ce groupe informel qui rassemble des écrivains, des intellectuels, des blogueurs et différents défenseurs des droits de l’homme, milite pour la laïcité de l’Etat, le jugement des criminels de guerre, ainsi que l’interdiction du Jamaat-e-Islami, le principal parti islamiste, à l’origine des violences qui secouent le Bangladesh depuis des mois.

Les tensions sont montées d’un cran au début de cette année avec les premières condamnations de hauts responsables du Jamaat par le Tribunal spécial pour les crimes de guerre (ICT) (1), mis en place par le gouvernement de Sheikh Hasina. A ce jour, l’ICT a jugé plus de dix leaders du Jamaat et de son allié politique, le BNP, pour leur implication dans les crimes de guerres perpétrés pendant la guerre d’indépendance du Bangladesh en 1971. A l'annonce de chacune des condamnations, les islamistes ont déclenché de sanglantes émeutes et manifestations dans tout le pays, qui ont fait plus de 200 morts depuis janvier dernier.

L’arrestation des quatre blogueurs est intervenue au lendemain de l’un des plus meurtriers « hartals » - grèves générales accompagnées de manifestations - , organisé par le Jamaat et l’Hefajat-e-Islam du 6 au 8 avril ; un grand mouvement de protestation contre les « blasphémateurs de l’islam » qui s’était soldé par des dizaines de morts et des centaines de blessés.

Moshiur Rahman Biplob, 42 ans, Subrata Odhikary Shuv, 24 ans, Asif Mohiuddin, 29 ans et Russel Parvez, 36 ans, ont nié formellement dimanche dernier les charges retenues contre eux et signifié qu’ils n’avaient fait qu’exercer leur droit universel à la liberté de conscience et d’expression.

Il y a quelques jours, l’un des accusés, Asif Mohiuddin, avait écrit sur son blog The Friendly Atheist que malgré l’imminence du procès et l’attaque dont il avait été victime en janvier dernier (2), il n’abandonnerait jamais son combat pour la liberté d’expression. « Je me battrai jusqu’à la fin pour ma liberté de parole, de conscience et mon choix de n’être pas croyant ainsi que d’avoir le droit de critiquer tout dogmatisme ou fondamentalisme ; et si je meurs, d’autres prendront ma place et poursuivront le combat. »

Selon Shahriar Kabir, journaliste, cinéaste et responsable du Comité pour un Bangladesh laïc (CSB), le fait que le gouvernement « ait cédé aux islamistes » en acceptant d’arrêter les blogueurs, augure mal de l’avenir du pays. « Un Etat ne peut se dire démocratique si la liberté d’expression n’est pas assurée. Dans le cas des blogueurs, les islamistes vont se trouver encouragés par l’action du gouvernement », s’inquiète-t-il.

Une attitude dont s’est défendue le Premier ministre Sheikh Hasina lors d’une interview sur la BBC : « Ce pays est une démocratie laïque et chacun a le droit de pratiquer sa religion librement, mais si l’on porte atteinte aux sentiments religieux, nous devons agir, c’est la loi. »

Lundi 9 septembre dernier, des groupes de défense des droits de l'homme ont appelé le gouvernement à abandonner les poursuites contre les blogueurs, qui se retrouvent désormais « à servir de monnaie d’échange entre le gouvernement et les groupes islamistes ».

Une interprétation à laquelle souscrit également Asif Mohiuddi qui a déclaré dans une récente interview « qu’ils [les blogueurs] avaient été les boucs émissaires livrés par le gouvernement aux forces fondamentalistes »

L’annonce des charges retenues contre les quatre accusés intervient pourtant dans un contexte de durcissement de la politique gouvernementale vis-à-vis des groupes islamistes, avec la décision de la Haute Cour de Dacca le 1er août dernier d’interdire au Jamaat de se présenter aux élections prochaines en raison de son « caractère anticonstitutionnel ».

Si l'arrestation des blogueurs a été considérée très largement comme une "concession" faite aux islamistes,  elle ne semble pas avoir stoppé, loin de là, la spirale de violence dans laquelle est entraîné le pays. 

En mai dernier, plus d’une quarantaine de personnes ont été tuées et des centaines d’autres blessées lors des plus sanglants affrontements qui se soient produits depuis des décennies entre les forces de l’ordre et les mouvements étudiants du Jamaat et de l’Hefajat (le Azadibazar Jamiatul Qawmi Madrasa et le Jamaat l’Islami Chhatra), protestant contre la « faible sanction » que représentait selon eux l'arrestation des « blasphémateurs ».

Après l’annonce de la décision de la Haute Cour d'interdire la candidature du Jamaat aux élections, la colère des islamistes a été croissant, et le mois d’août n’a été qu’une suite d’émeutes et de manifestations anti-gouvernementales.

Aujourd’hui, les différents mouvements et partis de la mouvance du Jamaat et de l'Hefajat menacent Sheikh Hasina de durcir davantage leur mouvement de protestation et de multiplier les attaques s’ils n’obtiennent pas la condamnation à mort pour blasphème des quatre blogueurs athées.

Notes

(1) Deux cours spéciales de justice (ITC) « internationales » (un terme réfuté par les Nations Unies) ont été mises en place par le gouvernement pour juger les responsables des crimes commis durant la guerre d’indépendance de 1971 qui aurait fait, selon certaines sources, trois millions de morts, des millions de déplacés en Inde et plus de 200 000 femmes violées. Les accusés, dont certain ont déjà été condamnés à la prison à vie ou à la peine de mort, sont des leaders du Jamaat-e-Islami et du BNP.

(2)Le blogueur a été violemment agressé et laissé pour mort par les islamistes le 15 janvier dernier près de son bureau à Dacca. Un autre blogueur, Ahmed Rajib Haider, avait été retrouvé assassiné à son domicile en février.