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Asie du Sud - Bangladesh

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Affrontements meurtriers entre les islamistes réclamant une loi anti-blasphème et leurs opposants

Affrontements meurtriers entre les islamistes réclamant une loi anti-blasphème et leurs opposants

08/04/2013

 A l’issue d’un week-end de manifestations et de violences ininterrompues, les islamistes ont lancé un ultimatum au gouvernement, annonçant que leurs protestations s’étendraient à tout le pays s’il ne cédait pas à leurs revendications : condamner à mort les « blogueurs athées » et mettre en place une loi anti-blasphème.

 

Malgré les mesures de sécurité prises par le gouvernement – lequel avait fait déployer dans la capitale et aux alentours des milliers de policiers et d’unités paramilitaires –, la « Grande marche » lancée par le Hefajat-e-Islam, mouvement religieux lié au Jamaat, le parti islamiste d’opposition le plus important du Bangladesh, a bien eu lieu, et ses organisateurs appellent aujourd’hui leurs partisans à poursuivre les protestations. 

Entre 200 000 et 500 000 extrémistes musulmans, selon les sources, ont déferlé samedi sur la capitale, rejoignant des milliers de partisans qui avaient déjà rallié Dacca la veille afin de contrer le blocus annoncé par leurs opposants. Les « contre-manifestants », plus de ving-cinq organisations dont la plupart liées à la Ligue Awami, le parti au pouvoir (1), s’étaient pourtant assuré du blocage de toutes les voies d’accès à la capitale (fluviales, terrestres ou même aériennes) pour les deux jours à venir. Des barrages avaient été installés sur les routes, les ponts, les ports, les aéroports, et même les stations de bus et de train dont tous les départs avaient été annulés. Mais le Hefajat, mouvement disposant d'un vaste réseau, avait affrété des centaines de cars et de camions, un jour avant la date prévue, effectuant le « ramassage » de ses militants dans les villages éloignés, devant les mosquées et les madrassas, dès le vendredi matin.

Samedi 6 avril, au cri de « Dieu est grand, pendez les blogueurs athées ! », une marée humaine a envahi Dacca, se heurtant rapidement aux partis et organisations ayant appelé à la grève générale contre le Hefajat. Armés de bâtons et de briques, les manifestants ont été dispersés par la police qui a tiré des balles en caoutchouc sur la foule et lancé des grenades lacrymogènes. Selon le Daily Star, un responsable de la Ligue Awami aurait été tué dès ces premiers affrontements du vendredi 5 avril, une mort dont le Hefajat et la police se renvoient mutuellement la responsabilité, ainsi que d’un nombre encore incertain de blessés – dont plusieurs journalistes.

La « Grande marche » organisée par le Hefajat, avec l'aide de ses alliés du Jamaat et du BNP, soutenait plusieurs revendications dont la plupart sont régulièrement présentées par les islamistes au gouvernement, comme le rétablissement de la formule « Foi et confiance absolue en Allah le Très-Haut » dans la Constitution ou encore la mise en place d’un gouvernement provisoire pour assurer la transparence des prochaine élections de 2014. Mais la véritable raison de cette manifestation nationale de masse était d’exprimer la colère des extrémistes envers les « blogueurs athées », arrêtés il y a quelques jours : réclamant la mise à mort des coupables pour « insulte à l'islam », les partisans du Hefajat demandaient également l’instauration d’une loi anti-blasphème.

Ce débat sur la laïcité de l’Etat, s’il n’est pas nouveau au Bangladesh, a pris ces derniers mois des proportions encore jamais atteintes, les tensions étant exacerbées par les premières condamnations de la Cour internationale de justice – une appellation très controversée –, mise en place par le gouvernement de Sheik Hasina pour juger, quelque quarante ans après les faits, les crimes commis lors de la guerre d’indépendance du Pakistan de 1971 (2).

Les accusés sont tous des leaders ou des membres éminents du Jamaat et du BNP ; leur jugement a déclenché depuis janvier des émeutes et de violentes manifestations au cours desquelles plus d’une centaine de personnes ont été tuées et des centaines d’autres blessées. Peu après la condamnation à la prison à vie, le 5 février dernier, d’Abdul Quader Molla, l’un des dirigeants les plus respectés du Jamaat, l’annonce de la condamnation à mort par pendaison, le 28 février, du vice-président du parti religieux, Delwar Hossain Sayedee, 72 ans, pour « génocide, viol, rapt, pillage, conversion forcée, et nombreux actes criminels », a provoqué dans plusieurs villes du pays des heurts violents et meurtriers de la part de ses partisans exigeant la levée immédiate des accusations.

S’opposant à ces mouvements d’indignation, des milliers de jeunes et de membres de la société civile, estimant au contraire la peine trop légère, étaient également descendus dans la rue, mais pour demander la peine capitale pour tous les responsables de crimes de guerres comme Abdul Kader Mullah, et pour l'interdiction de leurs partis, au nom des « martyrs » de 1971.

Les affrontements entre militants ‘athées’ et radicaux religieux ont encore augmenté en intensité avec l’assassinat par décapitation en février dernier du blogueur Rajib Haider, et plus récemment avec l’arrestation puis l’emprisonnement début avril d’un autre chef de file du Shahbagh (nom hérité des rassemblements des blogueurs sur la place Shahbagh à Dacca), Asif Mohiuddin, déjà gravement blessé par les islamistes, avec trois autres blogueurs qui risquent dix ans de prison pour avoir « diffamé l’islam ».

Selon Shahriar Kabir, journaliste et responsable du Comité pour un Bangladesh laïc (CSB), le fait que le gouvernement « ait cédé aux islamistes » en acceptant d’arrêter les blogueurs « risque de détruire l’esprit laïc du pays ».

Une attitude dont s’est défendue aujourd’hui le Premier ministre, Sheikh Hasina lors d’une interview de la BBC : « Ce pays est une démocratie laïque et chacun a le droit de pratiquer sa religion librement, mais si l’on porte atteinte aux sentiments religieux, nous devons agir, c’est la loi. »

Jérémy Codron, politologue au CERI , qui a souligné le 7 avril dernier « l’ambiguité de la Ligue Awami » sur les ondes de RFI, explique : « Aujourd’hui, le parti semble vouloir redorer son blason nationaliste, en montrant qu’il est le seul à défendre les intérêts du pays depuis l’Indépendance [avec les procès des criminels de guerre]. Mais le gouvernement joue sur les deux tableaux : en arrêtant les blogueurs pour propos anti-religieux, n’est-ce pas une manière d’apaiser les tensions vis-à-vis des islamistes dont il a finalement quand même besoin ?»

Cependant, la loi anti-blasphème réclamée par les musulmans extrémistes a été fermement rejetée ce lundi 8 avril par le Premier ministre du Bangladesh qui a affirmé qu’il « existait déjà toutes les lois nécessaires pour sanctionner ceux qui portaient atteinte aux sentiments religieux ». La réponse immédiate du Hefajat a été d'annoncer la poursuite de la protestation et du hartal (grève générale) « jusqu’à  ce que le gouvernement satisfasse [ses] revendications ».

Ce lundi, le hartal lancé par le Hefajat a donné lieu à de nombreux incidents que le parti religieux a revendiqué comme des actions de représailles pour « les obstacles rencontrés pendant la Grande marche ». Environ 500 militants du parti islamiste auraient ainsi attaqué le camp policier de Jafarnagar ce matin, faisant au moins une dizaine de blessés, brûlant les maisons et vandalisant les magasins du quartier. Au coeur de la ville portuaire de Chittagong, des membres du mouvement étudiant de l’Hefajat, le Azadibazar Jamiatul Qawmi Madrasa, auraient attaqué à coup de briques et de bâtons une centaine d’étudiants du Bangladesh Chhatra League (BCL), la branche jeunesse de la Ligue Awami, manifestant contre le hartal. Les forces de l’ordre auraient riposté en tirant des balles en caoutchouc et en lançant des grenades lacrymogènes. Il y aurait une cinquantaine de blessés.

Il est rapporté également que plusieurs activistes ont saboté des voies ferrées et bloqué les trains au départ de Dacca et de Chittagong, établi des blocus sur les routes, les gares et les aéroports, brûlé des véhicules et vandalisés des commerces dans la plupart des grandes villes. Dans certaines villes comme Chittagong, Mymensingh ou encore Bogra, de violents affrontements se sont produits entre le Hefajat, le BCL et les forces de l’ordre.

Au soir de ce lundi 8 avril, les autorités dénombraient, dans un bilan qui n’est pas encore définitif, plus de 400 blessés dans les différents districts où le hartal a été observé, et au moins deux morts. Quant au Jamaat , sans en être l’organisateur, il aurait largement participé à ces journées d’émeute, comme en témoigne la présence vendredi 5 avril de sa branche étudiante, l’Islami Chhatra Shibir, dans l’attaque des manifestants de la Ligue Awami où l’un des militants aurait trouvé la mort.

Le hartal demandé par le Hafajat s’achevait ce soir : le BNP a annoncé qu’il allait prendre le relais pour 36 heures de plus à partir de demain matin. Les Border Guard Bangladesh (BGB) ainsi que des unités militaires supplémentaires ont été déployés à Dacca et dans différents districts du pays, afin de prévenir « d’éventuelles violences ». Des précautions dénoncées comme dérisoires par de nombreux mouvements de défense des droits de l’homme. « Si le gouvernement ne prend pas les mesures nécessaires pour assurer la sécurité des personnes », avertit Nirmol Rozario, secrétaire de la Bangladesh Christian Association, et s’il « ne parvient pas à maîtriser la situation, les extrémistes prendront le pouvoir et les minorités religieuses seront les premières victimes, comme au Pakistan ».

Notes

(1) La Ligue Awami (Awami League - AL), parti dirigé par le Premier ministre Sheikh Hasina et se définissant comme laïc et socialiste, a pour principal opposant le Bangladesh Nationalist Party (BNP), parti conservateur prônant les valeurs de l’islam et allié au Bangladesh Jamaat e-Islami.

(2). Deux cours spéciales de justice (ITC) « internationales » (un terme réfuté par les Nations Unies) ont été mises en place par le gouvernement pour juger les responsables des crimes commis durant la guerre d’indépendance de 1971 qui aurait fait, selon certaines sources, trois millions de morts, des millions de déplacés en Inde et plus de 200 000  femmes violées. Parmi les onze autres personnes accusées, deux sont membres du BNP et neuf du Jamaat-e-Islami. Le 21 janvier, le Tribunal a déjà condamné à mort par contumace pour crimes de guerre, Abul Kalam Azad, l’un des principaux leaders du Jamaat, célèbre pour ses prêches télévisés. Le religieux, âgé de 63 ans, s’est réfugié au Pakistan lors de l’enquête préliminaire.