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Asie du Sud - Bangladesh

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Augmentation du nombre des fatwas : les chrétiens tirent la sonnette d’alarme

Augmentation du nombre des fatwas : les chrétiens tirent la sonnette d’alarme

21/07/2011

Face à l’augmentation alarmante du nombre des fatwas (décrets religieux) révélant la persistance de l’application de la charia par les conseils de village musulmans, des chrétiens militants pour les droits de l’homme demandent aux autorités de tenir leur promesse d’éradiquer ces pratiques qui coûtent la vie à des dizaines de personnes chaque année, essentiellement des femmes.

En 2010, la Haute Cour du Bangladesh a déclaré en illégaux les jugements émis par ces conseils de village, des tribunaux informels mais à l’autorité incontestée qui font la loi dans les zones rurales, avec la complicité bien souvent, des autorités et de la police locales. Depuis pourtant, rien n’a changé. Et le double langage du gouvernement de Sheikh Hasina qui vient de rétablir l’islam comme religion officielle, malgré sa promesse de restaurer la laïcité de l’Etat dans la Constitution (1), n’a fait qu’accentuer la conviction au sein de la population que le pouvoir restait de facto entre les mains des imams de village qui continuent d’appliquer la charia et de lancer des fatwas en toute illégalité et totale impunité.

Quant aux femmes, qui sont les premières victimes de ces sanctions extrajudiciaires, elles ne bénéficient toujours d’aucune protection, dénoncent une nouvelle fois les Eglises chrétiennes et les ONG. « Les femmes, particulièrement dans les milieux ruraux et peu éduqués (2), subissent régulièrement de graves violations des droits de l’homme », explique à l’agence Ucanews Me Faustina Pereira, avocate catholique. « Selon la loi islamique, seul un mufti (clerc musulman) est habilité à prononcer des fatwas. Mais celles-ci sont utilisées pour régler des conflits locaux de façon totalement illégale », ajoute-t-elle.

Faustina Pereira, qui est également directrice du service d’aide juridique et sociale du BRAC (3), énumère les « sanctions » les plus fréquentes décidées de façon arbitraire par ces assemblées de village : elles vont de l’amende ou du rasage de la tête à la flagellation ou la bastonnade, ces dernières équivalant souvent à une sentence de mort.

Pour l’avocate catholique, les autorités doivent impérativement prendre en compte le dernier rapport de l’organisation internationale Human Rights Watch paru le 6 juillet dernier. Dans ce document, l’ONG basée aux Etats-Unis critique très sévèrement le gouvernement du Bangladesh pour ne pas avoir suivi les préconisations répétées de la Haute Cour depuis 2010 : sanctionner les responsables de ces exactions « cruelles, inhumaines et dégradantes », mettre en place des campagnes de prévention dans toutes les écoles, collèges et madrasas, et informer l’ensemble de la population par les médias comme par les institutions locales de l’illégalité de ces sanctions extrajudiciaires. En mai dernier, la Cour suprême, la plus haute instance judiciaire du pays, s’était même prononcée à son tour, décrétant qu’« aucune sanction ou acte de violence physique comme psychologique ne pouvait être infligée à qui que ce soit au nom d’une fatwa », laquelle ne pouvait être émise que par « les personnes habilitées ».

Ces préconisations ont été cependant ignorées et, malgré ses promesses, le gouvernement n’a pris aucune mesure, déplore encore Me Pereira. « Il n’a aucune excuse » à avoir laissé se commettre d’autres crimes en toute impunité, poursuit l’avocate, faisant référence à l’affaire qui a choqué le pays en janvier dernier lorsque les médias ont révélé la mort par flagellation d’une adolescente de 14 ans. La sentence de 100 coups de fouet avait été prononcée par un tribunal informel constitué des autorités islamiques de son village en réparation d’un « crime d’honneur », à savoir son viol quelques heures plus tôt par son propre cousin (4).

Cette affaire, suivie de plusieurs cas d’exécutions et de suicides dus aux fatwas illégales, avait permis aux différentes ONG travaillant pour la défense des droits de l’homme, comme Nijera Kori, Bangladesh Mahila Parishad (BMP) ou encore Bangladesh Legal Aid and Services Trust (BLAST), d’amorcer des campagnes de sensibilisation dans le pays. Ain-o-Salish Kendra (ASK), une organisation humanitaire locale, avait recensé pour sa part plus de 330 cas de fatwas illégales prononcées durant ces dix dernières années, un chiffre que l’ONG avait précisé être largement sous-estimé, les victimes n’osant pas se plaindre de peur des représailles.

Human Rights Watch conclut son rapport du 6 juillet en enjoignant le gouvernement de prendre les mesures nécessaires pour sanctionner les auteurs des fatwas et indemniser les victimes. L’ONG considère également comme urgente et nécessaire la mise en place de centres d’hébergement comme d’un soutien juridique et psychologique pour les victimes, avec une priorité pour les femmes particulièrement vulnérables des zones rurales isolées.

Rappelant que le Bangladesh est membre depuis novembre dernier de la branche onusienne consacrée aux droits de femmes (UN Women), Human Rights Watch ne manque pas en outre de souligner que Dacca se doit d’« assumer son nouveau rôle dans l’arène internationale » en prouvant sa capacité à améliorer la protection des droits des femmes sur son propre territoire (5).

Notes

(1) Voir dépêche EDA du 24 juin 2011 : http://eglasie.mepasie.org/asie-du-sud/bangladesh/malgre-ses-promesses-de-restaurer-la-laicite-le-gouvernement-maintient-officiellement-l2019islam-comme-religion-d2019etat
(2) Au Bangladesh, le taux d’alphabétisation des adultes est estimé à environ 55 % (Amnesty International, rapport 2011).
(3) Le Bangladesh Rural Advancement Committee (BRAC) a été créé au Bangladesh en 1972. Cette ONG, qui emploie aujourd’hui plus de 120 000 personnes dans le monde entier, a pour but l’aide au développement économique et social, éducatif et médical du Bangladesh.
(4) Hena a été violée à Chamta, un village du district de Shariatpur, dans la nuit du 30 janvier par un cousin âgé d’une quarantaine d’années. Le lendemain, des habitants du village, dont un membre de l’union parishad (unité administrative locale), un enseignant de la madrasa locale et l’imam de la mosquée, s’étaient réunis en un tribunal improvisé pour juger l’affaire selon la charia. Ils avaient émis une fatwa, condamnant le violeur à verser une amende et à recevoir 200 coups de fouet en public, et ordonnant également la victime à subir 100 coups de fouet en public pour « participation au crime ». La sentence de Mahbub fut réduite à 100 coups de fouet, mais Hena ne put échapper à l’application du châtiment et perdit conscience au bout d’une soixantaine de coups. Ses proches la conduisirent à l’hôpital où elle décéda quelques heures plus tard. Voir EDA 545.
(5) Human Rights Watch, rapports du 6 juillet et 10 mai 2011 ; The Daily Star, 7 juillet 2011 ; Ucanews, 13 juillet 2011 ; Amnesty International, rapport 2011.