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Asie du Sud - Bangladesh

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Dans les Chittagong Hill, en proie à des violences meurtrières, la panique s’est emparée des chrétiens aborigènes

Dans les Chittagong Hill, en proie à des violences meurtrières, la panique s’est emparée des chrétiens aborigènes

24/05/2011

Une vague de règlements de compte meurtriers frappe à nouveau la région montagneuse des Chittagong Hill Tracts (CHT), menaçant le fragile processus de paix amorcé par le traité de 1997 (1). Bien que les trois districts qui forment la division des Chittagong Hill soient régulièrement le théâtre de violences interethniques, les événements du week-end dernier ont fait courir un vent de panique...

... chez les chrétiens aborigènes, qui craignent d’être une fois de plus les victimes de ces tensions récurrentes.

Depuis lundi 23 mai dernier, à l’appel de l’United People’s Democratic Front (UPDF), un parti militant pour l’abolition du traité des CHT et dont quatre des membres viennent d’être abattus dans le district de Rangamati, toutes les routes et les voies navigables ont été bloquées et des manifestations organisées dans toutes les villes principales de cette région de la division de Chittagong. Situées dans la partie sud-est du Bangladesh, les Chittagong Hill Tracts, dont le territoire recouvre le diocèse catholique du même nom, sont une zone particulièrement isolée et démunie d’infrastructures, abritant une population majoritairement aborigène. Les communautés chrétiennes y sont peu nombreuses et disséminées dans les montagnes recouvertes par la jungle.

Les manifestations et l’appel à la grève générale des militants de l’UPDF ont réveillé la peur latente des communautés chrétiennes du district de Rangamati, qui compte quelque 1 500 protestants et 500 catholiques (2). « Nous craignons une recrudescence des violences et de l’anarchie dans les Chittagong Hill », a déclaré à l’agence Ucanews le Rév. Birbadan Chakma, 32 ans, qui dirige la Bangladesh Baptist Church Fellowship (BBCF), d’obédience protestante. « L’UPDF nous a souvent menacé de nous interdire toute activité religieuse et la situation devient vraiment désespérée », affirme le jeune pasteur qui ajoute que les militants les ont souvent accusés de convertir les aborigènes bouddhistes au christianisme, ce qu’il nie formellement. En 2009, rapporte encore le Rév. Chakma, des membres de sa communauté ont été molestés par des militants de l’UPDF et en 2010, une des églises de la BBCF a été incendiée lors de troubles interethniques entre Bengalis et aborigènes.

Quant à Clinton Chakma, un autre pasteur protestant, il avoue avoir arrêté de prêcher en raison des menaces qu’il ne cessait de recevoir. « [Les militants de l’UPDF] disent que seuls les aborigènes bouddhistes peuvent rester vivre dans les Chittagong Hill et que tous les autres doivent partir » (3).

Du côté catholique, le discours se veut plus rassurant. Le P. Elias Mondol, qui a la charge des 500 catholiques de la paroisse Saint-Joseph à Rangamati, condamne fermement le récent massacre, mais assure qu’aucun catholique n’a été maltraité ou menacé pour le moment.

L’incident à l’origine des troubles s’est produit samedi 21 mai dernier dans le district de Rangamati, où quatre militants de l’UPDF, dont Animesh Chakma, 38 ans, était membre du comité central, ont été retrouvés criblés de balles. Selon des témoins habitant le village, l’attaque aurait eu lieu peu après 9 heures du matin, au domicile de l’un des membres du parti. Des militants présumés du PCJSS auraient alors surgi et abattu les quatre hommes qui prenaient leur petit déjeuner, puis auraient incendié la maison, son propriétaire étant le seul à avoir pu fuir et échapper au massacre. L’UPDF a immédiatement désigné comme commanditaire des meurtres son rival, le parti Parbatya Chattagram Jana Sanghati Samity (PCJSS), signataire en 1997 du traité CHT que l’UPDF continue de dénoncer, le qualifiant « d’acte de capitulation ».

Le porte-parole du comité central du PCJSS, Sajib Chakma, s’est empressé de réfuter ces allégations. « Aucun de nos membres n’est impliqué dans un quelconque meurtre ou acte de violence ; il s’agit d’un règlement de compte interne à l’UPDF », a-t-il affirmé au quotidien Daily Star, en dépit des premiers résultats de l’enquête de police tendant à confirmer que le PCJSS est bien à l’origine des exécutions. Quant au président du PCJSS, Santu Larma, qui est également à la tête du conseil régional des Chittagong Hill Tracts, il a accusé le gouvernement, dans une déclaration datée du 23 mai dernier, de mettre la région en péril en n’interdisant pas le mouvement des « terroristes de l’UPDF ».

La question d’interdire l’UPDF n’est pas nouvelle : depuis plusieurs mois déjà, le PCJSS et le ministère bangladais de l’Intérieur menacent de mettre cette mesure à exécution, accusant officiellement le parti d’être responsable des troubles dans les Chittagong Hill et de se livrer « au meurtre, à la sédition et à l’extorsion de fonds ». Prasit Bikash Khisha, président de l’UPDF, a exprimé son indignation hier, dans une déclaration le 24 mai : « Si le gouvernement interdit l’UPDF, ce serait une flagrante violation des lois (...). Nous suivons les principes démocratiques et avons participé à deux élections parlementaires, rassemblant un nombre de votes considérables (...). C’est nous qui sommes tout au contraire les victimes de la terreur et la répression orchestrées par le parti de Santu Larma et le gouvernement. L’assassinat de ces quatre membres de l’UPDF en est la preuve. »

Alors que les deux partis autochtones se rejettent mutuellement la responsabilité du massacre du 21 mai dernier, les chrétiens ou aborigènes n’appartenant à aucun de ces mouvements craignent de faire à nouveau les frais des affrontements entre les deux mouvements qui depuis des décennies se disputent la suprématie sur les Chittagong Hill Tracts.

Selon Amnesty International et d’autres organisations de défense des peuples autochtones, l’attaque de samedi dernier fait suite à une série de violences dont l’origine remonte au 17 avril dernier, lorsque quatre colons bengalis ont été tués à Ramgarh et Manikchari, dans les Chittagong Hill, par une foule d’aborigènes en colère, les accusant de les avoir spolié de leurs terres ancestrales, décimé la forêt et de s’être installés illégalement sur leur territoire. L’UPDF avait été soupçonné d’être à l’origine de cette attaque. Fin avril, les Bengalis effectuaient en représailles une expédition punitive, incendiant six villages aborigènes. Le nombre de morts et de blessés demeure incertain, aucune information n’ayant filtré et aucun journaliste n’ayant pu se rendre sur place.

Hier, lundi 23 mai, alors que le blocus des voies routières et fluviales se poursuivait, des heurts entre grévistes et habitants de la région ont fait au moins un blessé par balles, le passager d’un auto-rickshaw, selon le Daily Star de ce mardi 24 mai. Des membres de l’UPDF ont également molesté plusieurs personnes qui tentaient de forcer les barrages, autant sur les routes que sur les voies fluviales, et des affrontements, selon des sources locales, auraient éclaté en fin de journée entre les grévistes et des militants du PCJSS.
 

Notes

(1) En 1997, le traité de paix des Chittagong Hill Tracts (CHT) entre les aborigènes représentés par le Parbatya Chattagram Jana Sanghati Samiti (PCJSS) et le gouvernement (Awami League) mettait fin à plus de vingt ans de guerre civile. La situation des indigènes (jummas), déjà victimes de fortes discriminations, s’était aggravée depuis l’indépendance du Pakistan en 1971. Leurs demandes d’autonomie et de reconnaissance de leurs droits ayant été rejetées par le nouveau gouvernement et leurs terres occupées par des « colons » bengalis avec militarisation intensive de la zone, les aborigènes s’étaient alors engagés dans une résistance armée. Le traité, avec la fin des hostilités, promettait une autonomie régionale grâce aux conseils contrôlés par les autochtones, la restitution des terres occupées, le retrait de la plupart des installations militaires et la réintégration des réfugiés et déplacés indigènes. L’élément principal de l’accord de paix était la création d’un Chittagong Hill Tracts Regional Council constitué par les conseils locaux des trois districts, avec un président aborigène ayant le statut de ministre d’Etat. Parmi les membres du conseil régional, un quota important a été accordé aux Chakmas, ethnie majoritaire de la région.
(2) Le district de Rangamati fait partie des trois districts des Chittagong Hill Tracts, qui, avec huit autres districts, forment le diocèse de Chittagong (lequel compte 28 000 000 d’habitants, essentiellement aborigènes, désignés sous le terme générique jumma). En 2008, selon les statistiques de l’Eglise locale, le diocèse comptait 36 000 catholiques, soit 0,1 % de la population du territoire, et était desservie par une vingtaine de prêtres diocésains pour 14 paroisses. Pour les trois districts des Chittagong Hill, les chrétiens seraient environ 20 000, essentiellement d’origine aborigène, selon le gouvernement. Le nombre des chrétiens (essentiellement catholiques) du Bangladesh est estimé à près de 2 % de la population du pays, laquelle est musulmane à plus de 80 %.
(3) Les Chakmas, ethnie dominante des Chittagong Hill Tracts, sont bouddhistes dans une très forte majorité. Ils parlent une langue d’origine tibéto-birmane qui a subi des transformations la classant aujourd’hui dans le groupe « bengali-assamais », indo-aryen. Les Chakmas, qui évaluent leur population à 3 millions d’individus, sont répartis au Bangladesh (environ 300 000 dans les Chittagong Hill), dans le nord-est de l’Inde et en Birmanie. Cette ethnie est majoritaire au Chittagong Hill Tracts Regional Council chargé de l’administration des trois districts de la région.
(4) Daily Star, 22 et 24 mai 2011 ; Ucanews, 23 mai 2011 ; Gulf Times, 23 mai 2011 ; Banglanews, 23 mai 2011 ; Amnesty International, 30 avril 2011.