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Asie du Sud - Bangladesh

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DANS LE PIÈGE FONDAMENTALISTE : L’ANALYSE D’UN MISSIONNAIRE [ Bulletin EDA n° 460 ]

01/04/2007

L’islam bangladais a toujours été tolérant : que se passe-t-il actuellement ? La renaissance et le caractère agressif de l’islam ont commencé en 1978-1979, avec l’invasion de l’Afghanistan par l’URSS et la victoire de Khomeiny en Iran. En réponse à l’attaque russe contre un pays islamique, Khomeiny a lancé le djihad et « le martyre pour l’islam » (terrorisme) contre les Occidentaux. Auparavant, au Bangladesh, il n’y avait pas d’anti-occidentalisme, mais, à partir du début des années 1980, avec l’aide économique des pays pétroliers (Arabie Saoudite, Koweït, Iran, Libye et Irak) se sont développées les madrasas, écoles coraniques, qui ont suscité dans le peuple un nationalisme islamique diffus (1).

 

Comment se fait-il que ces madrasas se soient développées avec une connotation antioccidentale ?

 

Autrefois, il y avait déjà un certain nationalisme islamique mais il était assez tolérant, comme l’est d’ailleurs le caractère des Bangladais. Les premiers prédicateurs qui venaient de l’étranger ont incité à la haine ; par la suite, des gens du pays ont adhéré à cette ligne, financée par l’étranger. Il y a vingt ans, on comptait près de 6 000 madrasas au Bangladesh, aujourd’hui elles seraient 80 000 et elles poussent comme des champignons. Les mosquées aussi se sont multipliées. Si autrefois elles étaient en tôle, aujourd’hui elles sont en dur : d’année en année, nous les avons vues augmenter de façon étonnante, même dans les plus petits villages. L’argent des pays du Golfe a été investi dans l’éducation des jeunes ; il a contribué à entretenir les sentiments antioccidentaux, dans les médias, dans la culture ainsi qu’en politique. A l’intérieur du pays, des gens ont commencé à réfléchir : nous aussi nous sommes riches, c’est ainsi que nous devons nous affirmer et humilier l’Occident. Beaucoup de musulmans voient que la guerre sainte et le terrorisme obtiennent des succès et cela les remplit d’orgueil, parce qu’ils pensent avoir finalement trouvé le moyen de l’emporter sur les Occidentaux. Ceci est presque incroyable dans un pays très pauvre, sans terre ni ressources naturelles comme le Bangladesh, qui vit grâce aux aides des pays occidentaux et sur l’envoi d’argent de millions de Bangladais qui travaillent en Europe et en Amérique. Environ la moitié du budget de l’Etat du Bangladesh est financé par des organismes de l’ONU, soutenus en grande partie par des pays occidentaux.

 

Les madrasas sont-elles organisées comme les écoles publiques ou ont-elles une connotation propre ?

 

Ce sont des écoles reconnues par l’Etat mais dans lesquelles l’Etat n’intervient pas. Dans les madrasas comme dans les mosquées, on éduque les personnes à se défendre contre l’Occident, en revenant au Coran. Les familles sont encouragées à envoyer leurs enfants dans les écoles coraniques, les femmes à porter la burqa. On peut également constater ces changements dans la société : à la fin de l’école élémentaire (à environ 12 ans), les filles circulent couvertes jusqu’aux yeux. Autrefois, elles étaient peu nombreuses, mais maintenant elles sont très nombreuses, car c’est un signe d’appartenance à l’islam pur. En réaction au travail des ONG occidentales très présentes au Bangladesh et perçues aujourd’hui comme une expression de la culture occidentale hostile à l’islam, les madrasas et les mosquées se sont mobilisées.

 

Les missionnaires sont-ils également présentés sous un jour démoniaque ?

 

Non. Le Bangladais n’a jamais été extrémiste. Nos missionnaires les plus anciens se rappellent que lorsqu’ils sont arrivés ici dans les années 1950, ils étaient les bienvenus, admirés et remerciés. Même aujourd’hui les Bangladais savent que nous sommes des hommes et des femmes consacrés à Dieu, présents ici depuis longtemps pour faire du bien. Nous, nous évoluons surtout sur le plan religieux, tandis que les ONG agissent principalement sur le plan social et cela dérange parce que, par ce biais, la société et la culture islamique changent. C’est pour cela qu’aujourd’hui, même les musulmans mettent sur pied leurs propres ONG et programmes sociaux. Il y a beaucoup d’organismes d’assistance qui sont arrivés du Koweït et d’autres pays musulmans, qui propagent l’islam tout en gérant des programmes sociaux. Le nombre des prêts à taux avantageux en faveur des pauvres, de dispensaires et de petits hôpitaux islamiques augmentent. Naturellement, cela revêt aussi un aspect politique, en ce sens qu’ils favorisent les partis islamiques.

 

Dans les madrasas les plus extrémistes, y a-t-il des enseignants qui viennent de l’étranger ?

 

Dans certaines, oui, par exemple, à l’université de Raishahi et d’autres. Mais la plupart des enseignants sont des Bangladais, qui, souvent, ont été envoyés à l’étranger. Désormais, cette éducation des nouvelles madrasas a créé une mentalité profondément ancrée dans le peuple, selon laquelle les musulmans se posent en victimes et éprouvent le sentiment que l’islam et la culture islamique sont en danger et qu’il faut les défendre. La presse répand ces idées : on l’a vu à l’occasion des discours de Benoît XVI à Ratisbonne et, auparavant, avec l’affaire des caricatures danoises.

 

Dans son intervention, le pape voulait démontrer que foi et raison vont ensemble. La fameuse citation – tant critiquée – était un exemple négatif pour montrer que les fidèles ne peuvent recourir à la violence ou la guerre pour imposer la foi et donc que la guerre au nom de Dieu est contre Dieu et contre la raison. Mais les musulmans qui ont déchaîné la campagne n’étaient pas intéressés par les propos du pape, ils voulaient seulement affirmer que le pape est contre l’islam. Si Benoît XVI m’avait demandé s’il devait citer cet exemple, je lui aurais dit : « De grâce, supprimez-le ! » Parce que, à des centaines de millions de musulmans, on citera seulement cet exemple. Ceux qui dirigent ces campagnes antioccidentales cherchent un prétexte pour enflammer les foules.

 

Peut-être existe-t-il une organisation explicite contre l’Occident ?

 

Je ne le sais pas. Je me limite à parler du Bangladesh que je connais. Je vois le climat qui s’est créé et parfois cela me fait peur. Là où je vis, il m’est arrivé de passer dans des villages où je ne suis pas connu et on me criait : « Bush ! Bush ! » Je m’arrête et je me mets à parler bangladais. Ils s’étonnent et tout s’arrête là. Le problème est que leur « victimisation » se traduit en soupçon systématique contre les Occidentaux (et, indirectement, contre les chrétiens) et se fait chaque jour plus pesant. Il y a une incohérence de fond : ils sont tous anti-américains, participent à des manifestations anti-américaines. Mais si, demain, l’ambassade américaine demandait le nom de cent travailleurs bangladais à envoyer aux Etats-Unis, il y aurait des millions de demandes.

 

Et vous, missionnaires, comment faites-vous ?

 

Notre faiblesse, mais aussi notre force, consiste à rester sur place. Parce que tous voient que nous continuons à aider, que nous continuons à être charitables avec tous. Parfois, je suis invité à la fête des milat, une fête religieuse au cours de laquelle on propose des réflexions sur Dieu et la vie de l’homme. Ils m’invitent parce qu’ils me connaissent, que je suis d’ici et que je parle toujours de Dieu qui est unique pour tous. Je dis que Dieu est amour et désire que nous nous aimions. Ils écoutent puis le discours tombe souvent dans le moralisme ou dans l’agression contre l’Occident, une civilisation athée, contre Dieu. Il n’est pas facile de transmettre le message de Dieu qui est Amour.

 

Vous vivez dans un pays islamique. De votre point de vue, que peut faire l’Occident pour répondre à ce défi de l’islam ?

 

L’Occident doit comprendre que le défi n’est pas politique, militaire ou économique, mais spirituel et religieux. Nous devons viser à être vraiment chrétiens. Cela signifie purifier notre culture, notre vie, présenter un christianisme authentique, comme eux veulent le voir. Même les personnes les plus ouvertes et les plus cultivées nous accusent de démolir leur vie religieuse par l’exemple de peuples chrétiens qui ne prient plus, qui exportent la corruption à travers la télévision, le cinéma, les exemples négatifs de nos sociétés. Beaucoup demandent au gouvernement d’empêcher la réception des chaînes de télévision occidentales. Au Bangladesh, il y a une seule chaîne de télévision d’Etat : je n’y ai jamais vu quelque chose d’immoral. Pourtant, même ici, il circule des vidéocassettes pornographiques.

 

Ce qui nous paraît, à nous, puritain est, pour eux, une réaction au laxisme occidental. En revanche, ils tolèrent des choses que nous trouvons inacceptables. Par exemple, il y a des groupes paramilitaires qui font place nette des voleurs et des opposants politiques. La violence est la loi commune. Pourtant, les imams continuent de tempêter et de condamner l’Occident pour son immoralité et son athéisme : c’est la mentalité commune.

 

Quelle est la racine psychologique de cet extrémisme qui risque de devenir un fait massif ?

 

Il y a une sorte d’envie à l’égard des chrétiens. Ils voient que notre Eglise est trop différente d’eux, ils voient que nous, chrétiens, nous savons pardonner, nous savons aider les autres, gratuitement. Ils nous admirent et nous envient en même temps, mais, par réaction, ils sont conduits vers l’extrémisme islamique, qui imite la mission chrétienne. Par exemple, autrefois, personne ne soignait les handicapés : maintenant, ils créent des instituts pour les aider.

 

Vous avez parlé de pardon. Sœur Leonella Sgorbati, tuée en Somalie, a répété : « Pardon, pardon, pardon… »

 

Des musulmans sont impressionnés par cela mais ne le comprennent pas. Ils t’estiment quand tu parles de paix, de justice et d’amour ; ils t’admirent et t’écoutent volontiers, mais leur mentalité est profondément différente de la nôtre. C’est pourquoi nous devons re-proposer Jésus-Christ, la vie chrétienne, le goût de témoigner du Christ. Nous, nous donnons un témoignage d’amour et d’aide aux pauvres, mais, parfois, nous ne parlons plus du Christ et nous réduisons notre action à l’action sociale et caritative.

Notes

(1) Mondo e Missione, mai 2006, pp. 48-51

Ndlr

[NDLR – La grave crise politique entre les deux principaux partis politiques du pays, le BNP, le Parti nationaliste du Bangladesh, de Khaleda Zia, et la Ligue Awami, de Sheikha Wajed, ainsi que des violences qui ont fait une quarantaine de morts ont conduit le président Iajuddin Ahmed à déclarer l’état d’urgence en janvier dernier et à reporter les élections. Cette instabilité politique semble laisser le champ libre aux partis politiques religieux. Le Bangladesh s’engagerait-il sur la pente du fondamentalisme ? Quelles sont les raisons de cette évolution ? Comment réagit l’Eglise catholique dans un tel contexte ? Voilà les questions que la revue Mondo e Missione a posées à un missionnaire italien qui vit dans le pays depuis une vingtaine d’années et qui a préféré garder l’anonymat pour des raisons de sécurité. L’interview a été publiée dans la revue Mondo e Missione de janvier 2007. La traduction est de la rédaction d’Eglises d’Asie.]

Copyright

(EDA, Mondo e Missione, avril 2007)