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Asie du Sud-Est - Vietnam

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POUR APPROFONDIR - Traduction intégrale des remarques envoyées par les évêques à l’Assemblée nationale au sujet de la loi sur les croyances et la religion

POUR APPROFONDIR - Traduction intégrale des remarques envoyées par les évêques à l’Assemblée nationale au sujet de la loi sur les croyances et la religion

19/09/2017

La conférence épiscopale du Vietnam a adressé le 1er juin dernier ses remarques « sincères et franches » à l'Assemblée nationale au sujet de la loi sur les croyances et la religion. Voici la traduction intégrale de ce document.

Églises d’Asie, dans une dépêche parue le 8 juin dernier, a largement rendu compte du document envoyé par la conférence épiscopale du Vietnam à l’Assemblée nationale. L’article rapporte l’ensemble du jugement porté par les évêques sur cette nouvelle réglementation religieuse qui entrera en vigueur au début de l’année prochaine. Les responsables de l’Église du Vietnam relèvent les points positifs et négatifs de la loi puis, dépassant la critique du texte de la nouvelle loi, ils s’attardent sur les arrière-pensées du régime en matière religieuse et déplorent son hostilité.

Ce texte a tout de suite été reconnu comme très important au sein de l’Église du Vietnam. Il a été approuvé et commenté sur de très nombreux sites. On peut penser qu’il est le reflet du regard porté par la communauté catholique sur la nouvelle loi ainsi que sur l’attitude du gouvernement à l’égard du religieux. Nous avons pensé qu’il méritait pour cela une traduction intégrale en français. Elle contribuera à enrichir les archives de L’Église vietnamienne en langue française. Cette traduction a été réalisée par la rédaction d’Églises d’Asie.

 

Remarques de la Conférence épiscopale du Vietnam au sujet de la loi sur les croyances et la religion.


À Madame Nguyên Thi Kim Ngân, présidente de l’Assemblée nationale, 14e législature.

À Messieurs les députés de l’Assemblée nationale, 14e législature.

Le 18 novembre 2016, l’Assemblée nationale de la République socialiste du Vietnam, lors de la deuxième session de sa 14e législature, a adopté la loi sur les croyances et la religion. L’article 66 de la loi stipule que « celle-ci entrera en vigueur le 1er janvier 2018 ». Étant directement concernés par la loi, nous, les membres de la conférence épiscopale, au nom des croyants catholiques du Vietnam, voulons vous faire part d’un certain nombre de remarques et de réflexions.

1. Cette loi comporte plusieurs nouveaux éléments positifs tels que, par exemple, le souci de répondre aux besoins religieux des personnes internées ou placées dans des institutions éducatives (article 6), ou encore des étrangers (article 47), particulièrement de ceux qui étudient dans des centres de formation religieuse au Vietnam (article 49). Cette loi reconnaît également que les organisations religieuses sont des personnes morales (sans but lucratif) à partir du jour où un organe d’État ayant compétence pour cela les a reconnues (article 30).

2. Cependant, cette loi comporte de nombreux éléments passablement inquiétants pour nous. C’est le cas de la participation des organisations religieuses aux activités dans les domaines de l’éducation et de la santé. Selon le cinquième projet du 17 août 2016, les organisations religieuses « avaient le droit de créer des institutions éducatives conformément au système éducatif national » (article 53). Elles pouvaient aussi créer des établissements destinés au diagnostic des malades et à leur guérison, des organes de protection sociale, des maisons sociales (article 54). Mais, dans la loi sur les croyances et la religion, cette question est sommairement résumée à l’article 55 en termes généraux et vagues : « Les organisations religieuses peuvent participer aux activités d’éducation, de formation, de soins de santé, de protection sociale, de bienfaisance et aux activités humanitaires, conformément aux déterminations de la loi concernant ces activités. » De quel type de participation s’agit-il ? À quel niveau ? Cette participation est-elle synonyme de création d’établissements particuliers ? Ainsi, si on la compare aux projets de loi quatre et cinq, la loi définitive marque un recul certain.

3. En outre, la loi définitive renforce encore le processus : « Il faut demander pour recevoir ». La loi actuelle n’utilise pas les mots « demander l’autorisation » et « donner l’autorisation ». À la place de ces expressions, on trouve les mots : « enregistrer », « rapporter », « proposer ». Ce changement de vocabulaire donne l’impression qu’il y a davantage l’ouverture, mais, étant donné que les organisations religieuses doivent continuer à faire leur rapport aux autorités et que celles-ci peuvent accepter ou non, en fin de compte, nous ne sortons pas du fameux processus « demander pour recevoir ». Ce processus nous montre que la liberté de croyances et de religion n’est pas véritablement considérée comme un droit de l’homme mais qu’elle est au plus une grâce qu’il faut demander pour l’obtenir. C’est précisément ce processus qui légalise l’intervention des autorités au sein des activités internes et le contrôle serré de toutes les activités religieuses.

4. À la suite de ces remarques, nous voudrions présenter une série de réflexions. Derrière les failles que nous venons de mettre en évidence, il y a la manière de voir les religions et les organisations religieuses par le gouvernement. Les autorités considèrent les religions uniquement du point de vue politique. Elles considèrent les organisations religieuses comme des forces d’opposition. C’est à cause de cette façon de voir, que dans la loi sur les croyances et la religion, il y a comme des refrains répétés de nombreuses fois et ainsi formulés : « conformément aux décisions de la loi », « diviser la nation diviser la religion », ou encore des conceptions peu claires et abstraites comme « attenter à la Défense nationale et à la sécurité », « attenter à la souveraineté nationale », « troubler l’ordre et la sécurité de la société, de l’environnement ». Il est facile d’utiliser ces refrains et ces expressions pour rendre responsables et condamner les organisations religieuses lorsque les autorités publiques ne sont pas satisfaites.

5. De même, les autorités dépensent Dieu sait combien de sommes d’argent, de ressources et de personnel pour acquérir des renseignements, mener des enquêtes discrètes, contrôler les activités religieuses. En même temps, elles cherchent à utiliser les organisations religieuses comme des instruments du régime. Pendant ce temps, les activités des religions dans le domaine de la bienfaisance, de la santé et de l’éducation ne sont pas estimées à leur juste valeur. Elles rencontrent même des obstacles.

6. De plus, dans un certain nombre de centres de formation de cadres et d’étudiants, la religion catholique est rangée parmi les préjugés hostiles, ce qui contribue à créer des idées erronées et à donner une image déformée de la religion catholique au sein de la jeunesse.

7. Ce point de vue et cette façon de faire risquent de faire perdre sa vraie nature à la religion, de provoquer des divisions à l’intérieur de celle-ci, ainsi qu’entre les croyants et les non-croyants, ce qui est sévèrement interdit par la loi sur les croyances et la religion à l’article 5. Il semble que l’Assemblée nationale doit avoir une manière de voir plus positive au sujet des religions et des organisations religieuses.

8. Le gouvernement appelle les religions à collaborer avec la nation. Nous sommes entièrement d’accord ; mais nous pensons qu’il faut distinguer clairement la nation et le régime. L’histoire de la nation vietnamienne autant que l’histoire du monde nous montre que les régimes politiques changent selon les époques. La nation, elle, subsiste. C’est pourquoi, il faut placer les intérêts de la nation au-dessus de tout. Nous pensons que collaborer avec la nation, c’est collaborer avec des hommes concrets qui ont formé et qui forment aujourd’hui cette nation, en particulier ceux qui peinent qui sont oubliés. Collaborer avec la nation c’est collaborer avec les valeurs qui forment notre héritage spirituel et la culture du peuple vietnamien : à savoir s'opposer aux invasions étrangères, sauvegarder notre territoire, s’opposer au despotisme, se montrer solidaire les uns des autres comme le dit le proverbe vietnamien : « la feuille encore saine recouvre la feuille déchirée ».

9. Dans cette perspective, nous considérons que les religions en général, le catholicisme en particulier, collabore sans cesse avec la nation, parce que les religions introduisent des valeurs spirituelles élevées dans le cœur des hommes. Elles enseignent leurs croyants à respecter la justice et la juste cause, à vivre la miséricorde et la charité, à respecter tous les hommes à cause de leur dignité. Elles contribuent ainsi au développement de la belle tradition culturelle de notre peuple, elles travaillent activement à la construction d’une société juste, démocratique et cultivée.

10. Un juste point de vue sur la religion constituera les prémisses de la liberté de religion de notre peuple. Nous espérons que ces contributions sincères et franches, qui nous sont inspirées par notre responsabilité à l’égard de l’histoire et par l’amour de notre patrie seront entendus par l’Assemblée nationale. En ce qui concerne les textes d’orientation de l’application de la loi, qui sont en train d’être rédigés, nous souhaitons qu’ils contiennent des orientations nouvelles, et qu’ils créent des conditions pour que les religions collaborent plus positivement à l’œuvre d’édification et de développement du pays, pour un Vietnam glorieux, démocrate et heureux.

Avec nos salutations respectueuses.
Fait à Xuân Lôc, le 1er juin 2017

(eda/jm)