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Asie du Sud-Est - Vietnam

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POUR APPROFONDIR - « Suggestions pour un quadruple dialogue »

21/12/2012

Intervention de Mgr Paul Bui Van Doc, évêque de My Tho, à la 10ème assemblée plénière de la FABC

Mgr Paul Bui Van Doc, évêque du diocèse de My Tho, au Vietnam du Sud, préside la Commission pour la doctrine de la foi de la Conférence des évêques catholiques du Vietnam. Il est intervenu au cours de la 10ème assemblée plénière de la FABC qui s’est tenue à Xuân Lôc (Vietnam), du 10 au 16 décembre 2012. Le texte (en langue anglaise) de son intervention a été publié sans introduction ni commentaires par l’agence VietCatholic News, le 17 décembre 2012.

Les réflexions de l’évêque vietnamien s’appuient sur un certain nombre de propositions contenues dans le document de travail destiné à guider les débats de cette 10ème assemblée plénière, qui s’était donné pour thème les quarante ans d’existence de la FABC et les défis de l’Asie que l’Eglise devait relever.

La partie la plus originale de la contribution de Mgr Doc est certainement sa suggestion d’ajouter un quatrième partenaire au dialogue que, depuis son origine, la FABC a voulu mener. Ce dialogue doit être lancé, affirme le document de travail, en direction des pauvres, des religions et des cultures. Après avoir fait remarquer qu’en Asie, la distinction entre religion et culture n’était souvent pas claire, l’évêque propose d’étendre le dialogue de l’Eglise en direction de ce qu’il appelle « l’athéisme », doctrine officielle du pouvoir en place au Vietnam. C’est le pape Benoît XVI lui-même, a rappelé l’évêque, qui a proposé ce type de dialogue avec le pouvoir politique, dans une instruction adressée aux évêques vietnamiens réunis à Rome pour une visite ad limina.

Dans son intervention, l’évêque vietnamien reviendra plus loin sur l’idéologie du pouvoir politique actuel. Selon lui, suite à l’introduction de l’économie de marché dans le système socialiste, ainsi qu’à la pénétration des idées et points de vue occidentaux à la faveur de la mondialisation, l’idéologie marxiste-léniniste s’est considérablement transformée.

La fin du texte contient d’intéressantes remarques concernant les caractéristiques de la modernité, telles que les définit le document de travail de la FABC, plus particulièrement les idées de sécularisation et de laïcité (secularisation, secularity) qui n’ont guère de racines dans la tradition culturelle vietnamienne, avant la période coloniale.

L’intervention s’achève sur un vibrant éloge de la ferveur du catholicisme vietnamien et sur sa possibilité de contribuer à l’édification de la société du pays. L’Eglise y est considérée comme une école de formation de bons citoyens.
 

Messieurs les Cardinaux, Excellences, Frères et Sœurs,

I.) Se penchant sur les décennies passées, la FABC rappelle l’orientation qui est la sienne depuis les années 1970 : l’Eglise en Asie doit mener un dialogue en direction de trois partenaires : les pauvres, les cultures et les religions. Je pense qu’il est bon de noter les points suivants :

1.) En Asie, il n’est pas facile de faire la distinction entre culture et religion. Pourtant, cette distinction est véritablement nécessaire et utile. En effet, un chrétien ne peut pas suivre une autre « religion » (par exemple, le bouddhisme), mais il lui est possible de suivre une autre « culture » (par exemple, la culture confucéenne). Comment faut-il définir la religion ? Nous ne devrions pas tenir pour négligeables les « croyances populaires » avec leurs avantages et inconvénients.

2.) Les évêques du Sud-Vietnam sont devenus membres de la FABC dès sa fondation. Cependant, en 1975, moins d’un an après la première assemblée plénière de la FABC, le Vietnam, dans le passé divisé en deux parties, a été unifié et s’est appelé « République socialiste du Vietnam ». Pour l’Eglise du Vietnam, il s’agissait d’un défi mais aussi d’une occasion pour elle de réfléchir à sa présence et à sa mission évangélisatrice dans ce nouveau contexte. Dans cet effort de réflexion, nous espérons bénéficier des contributions de la FABC. L’athéisme appartient-il, lui aussi, à un des domaines à propos desquels la FABC souhaiterait dialoguer ? Si c’est le cas, de quel domaine s’agit-il ? Des pauvres, de la culture, de la religion ? Faut-il élargir le « triple dialogue » et le transformer en « quadruple dialogue »? (…)

3.) Le Saint-Père Benoît XVI a ouvert pour l’Eglise au Vietnam la possibilité d’une orientation positive, pleinement compatible avec l’Evangile. Dans l’instruction adressée à la Conférence des évêques catholiques du Vietnam, à l’occasion de leur visite ad limina, le 27 Juin 2009, il a déclaré : « L’Eglise invite tous ses membres à s’engager loyalement dans l’édification d’une société juste, solidaire et équitable. Son intention n’est certainement pas de prendre la place des chefs de gouvernement ; elle veut seulement être en mesure de jouer un rôle dans la vie de la nation, au service de l’ensemble du pays, dans un esprit de dialogue et de collaboration respectueuse. » (discours du pape Benoît XVI à la Conférence épiscopale du Vietnam lors de la visite ad limina).

4.) Nous avons été les témoins de grands changement sur la carte politique du monde au cours de ces vingt dernières années, surtout avec l’effondrement du mur de Berlin. Cet événement a également eu un impact plus ou moins important sur les pays socialistes d’Asie. Ils ne sont pas restés enfermés dans un marxisme dogmatique comme c’était le cas auparavant, mais ils ont essayé d’adapter cette idéologie à la situation nouvelle avec souplesse et créativité. Grâce aux relations commerciales et économiques, aux voyages et, en particulier, aux mass media, les Vietnamiens ont eu connaissance de nouvelles idées, des modes de vie des pays étrangers. Ils ont pu ainsi les comparer avec les valeurs culturelles traditionnelles de leur pays et avec la politique de l’Etat.

II.) Les grandes tendances : sécularisation et « post-sécularisation »

Le document de travail de la FABC parle d’une nouvelle culture ayant pour caractéristiques la sécularisation, le matérialisme, le consumérisme et le relativisme. Cette nouvelle culture se répand en Asie, perturbant les valeurs traditionnelles, en raison des effets de la mondialisation.

1.) A mon avis, lorsque nous parlons de « religion » et de « sécularisation », nous devrions porter notre attention sur la différence de points de vue existant entre le monde occidental et les cultures orientales, surtout celles des pays influencés par la culture chinoise.

a) Dans ces pays, la distinction entre « philosophie » (culture) et « religion » n’est pas claire. Par exemple, le bouddhisme possède sa propre organisation et son culte, mais sa structure n’est pas très serrée. Le confucianisme et le taoïsme offrent, chacun d’eux, une vision du monde et de la vie humaine, mais aucun des deux ne dispose d’une « liturgie » qui puisse être célébrée, ni d’une organisation structurée comme une « institution ecclésiale ». En conséquence, leurs adhérents n’ont aucune idée claire de leur « appartenance » à une communauté religieuse déterminée. En Asie orientale, l’idée de « relativité » accompagne la notion de « religion ». Les gens pensent souvent que toutes les religions sont bonnes ! Certaines personnes vont à la fois à la pagode bouddhiste et au temple de Confucius pour le culte, tout en pratiquant des rites taoïstes.

III.) Le phénomène de la « sécularisation » pourrait être compris dans un sens différent de celui qu’il a pris dans les pays occidentaux. On peut présenter les observations suivantes :

1.) Au Vietnam, avant la période de la colonisation française, il n’existait pas de distinction claire entre « autorité religieuse » et « société civile ». Le gouvernement n’avait pas besoin d’échapper à l’emprise de l’autorité religieuse, et il n’y avait pas de conflit entre la croyance religieuse et la science.

Sur un autre plan, peut-être à cause de l’influence de la culture chinoise, les religions au Vietnam ont un caractère « pragmatique » : on va au temple et on pratique un culte (des cérémonies religieuses), non pas tellement par motivation intérieure ou par idéal spirituel mais par besoin de paix et de réussite matérielle. De ce fait, le contenu des croyances religieuses n’a pas grande influence sur la façon de penser et sur la vie quotidienne de la population.

2.) Au cours des deux dernières décennies, le régime politique au Vietnam, bien que se réclamant toujours du marxisme-léninisme, s’est davantage préoccupé du développement économique et a introduit dans le pays une sorte d’« économie de marché ». Parallèlement à cette croissance économique, le phénomène de la « sécularisation » a touché tout le monde, sans distinction d’idéologie ou de religion.

Au lieu de parler de « sécularisation », on fait souvent référence aux « nouvelles idoles » ou encore aux « idoles américaines ». Il s’agit là d’un état d’esprit plus récent, aussi appelé « post-modernisme » ou encore « post-sécularisation ». Les gens se tournent vers un bonheur immédiat plutôt que vers un idéal exigeant un long effort pour y accéder. La satisfaction de leurs besoins personnels les préoccupe davantage que le bien de la communauté.

3.) En raison du phénomène de la mondialisation, à l’époque actuelle les mentalités, surtout celles des jeunes, présentent en partie, les mêmes caractéristiques que l’on se trouve en Occident ou dans un pays asiatique. De plus en plus de gens pensent que les réalités sacrées sont abstraites et sans utilité pratique alors que les réalités terrestres sont concrètes et immédiates. Cependant au Vietnam, la population ressent encore des besoins spirituels. Ceux-ci s’expriment par le biais des fêtes religieuses, même s’il s’agit souvent de coutumes superstitieuses. En particulier chez les catholiques, la participation aux activités communautaires reste dynamique, et les vocations religieuses et sacerdotales sont nombreuses.

IV.) Réflexion et prière : la 10ème assemblée de la FABC se déroule durant l’Année de la Foi. C’est une occasion pour nous tous de redécouvrir le sens de la foi : croire ne consiste pas seulement à accepter une doctrine, mais surtout à faire confiance à Celui qui nous aime. Nous avons besoin de « revenir » au Christ (Porta fidei, n ° 6), de renouveler notre « esprit » encore trop compromis avec des éléments de ce monde et encore attaché à une sorte de « messianisme terrestre ». Nous devons nous appliquer davantage à rechercher la sagesse de la croix.

Nous prions Dieu de nous accorder une foi plus grande dans l’Evangile de Jésus-Christ et dans sa capacité d’apporter à nos peuples les meilleures choses auxquelles ils aspirent, la liberté, le vrai bonheur, le respect de la dignité humaine, la solidarité sociale. Au Vietnam, nous devons surmonter le complexe d’infériorité que pourrait faire naître notre appartenance à une « religion étrangère ». Le peuple vietnamien est désireux d’accueillir des valeurs occidentales (dérivées du christianisme). En fait, le christianisme a apporté sa contribution à la nation vietnamienne. Ce sont les catholiques qui ont, les premiers, utilisé l’alphabet latin pour transcrire les caractères anciens, alphabet qui est devenu l’écriture vietnamienne en usage aujourd’hui. Nous remercions Dieu pour les témoignages rendus par ses fidèles dans leurs efforts pour l’amélioration de la vie des pauvres, la promotion de la vie intellectuelle du peuple grâce à l’éducation, et leur contribution au progrès social. (Cf. Le message du grand rassemblement du peuple de Dieu au Vietnam, 2010).

Nous essayons de témoigner de la Bonne Nouvelle de l’amour et de la justice. Dans un monde qui s’oriente de plus en plus vers l’individualisme et qui conduit beaucoup de personnes au désespoir de la solitude, nos communautés illustrent la solidarité de notre famille spirituelle. On ne peut nier qu’au Vietnam, même si elle fait face à des restrictions et à des imitations, l’Eglise catholique fait preuve de dynamisme dans ses activités, hautement communautaires. Nous essayons d’édifier des communautés authentiques animées par la foi dans la Parole de Dieu, nourries par le Corps et le Sang du Christ, et inspirées par l’Esprit Saint.

Tandis que la société se trouve confrontée à une crise des valeurs morales, l’Eglise catholique, grâce à sa mise en valeur de l’éthique, est une école de formation de bons citoyens. Nous essayons de cultiver la vie spirituelle, dans une société où beaucoup de personnes sont à la recherche d’une direction spirituelle. Comment ne pas montrer que le chemin des Béatitudes conduit vraiment au bonheur authentique !

Suivant l’exemple du bienheureux Jean XXIII, quand il a convoqué le Concile Vatican II, cherchons un moyen de proclamer l’Evangile dans une langue qui puisse être comprise par les gens d’aujourd’hui : le langage de l’amour, de la vérité, de la beauté, une langue qui reconnaisse les « signes des temps », même dans l’adversité ; qui discerne les semences de vérité dans les cultures et les religions ; et surtout qui reconnaisse l’image de Dieu dans chaque personne, même chez celles qui nient Dieu. Nous prions pour que cette assemblée plénière de la FABC réponde aux vœux formulés par le bienheureux Jean XXIII il ya cinquante ans : des vœux pour une nouvelle Pentecôte de l’Eglise en Asie.

Mgr Paul Bui Van Doc,
évêque de My Tho, Vietnam


Addendum

Le 18 décembre 2012, Mgr Bui Van Doc a accordé une interview à Maria Vu Loan de VietCatholic News. Il y précise sa pensée sur ce « quatrième dialogue » que l’Eglise a à mener :

« Mon intervention avait un caractère exclusivement pastoral et missionnaire. A mon avis, pour mener une action pastorale correcte et efficace, nous devons nous préoccuper de l’environnement social dans lequel nous vivons et travaillons. On ne peut faire autrement. La pastorale, selon la définition du pape Grégoire le Grand, dans son œuvre Regula pastorus, est « l’art des arts », le premier des arts.

L’art est d’orienter les âmes humaines, de prendre soin de la vie religieuse du peuple de Dieu. L’auteur suprême de cet art, c’est le Saint Esprit. Les pasteurs dans l’Eglise sont autant d’artistes qui collaborent intimement avec le Saint Esprit. L’environnement social du Vietnam comporte les religions, les cultures, et également « une société matérialiste athée » que nous ne pouvons ni ne devons éviter. En effet, si nous l’évitons, il nous sera impossible de prodiguer nos soins aux fidèles présents dans cette société. Nous ne pourrons pas non plus se tourner vers les non-chrétiens pour leur annoncer la Bonne Nouvelle.

Ainsi la situation du Vietnam aujourd’hui exige que nous portions notre attention sur un domaine différent de ceux énumérés par le document de travail, les religions, les pauvres et les cultures. Notre dialogue doit être mené sur quatre fronts au lieu de trois. Le quatrième front est celui de la société athée et matérialiste, que nous pouvons considérer comme « le Parvis des Gentils » dont le pape Benoît XVI nous a parlé, ou comme un nouveau forum. Comment faire pour que les athées, eux aussi, puissent entendre la proclamation de l’Evangile du Seigneur Jésus ? Quelle que soit la raison que nous évoquions pour échapper à cette mission, nous aurions à en répondre devant Dieu. L’Eglise fait de très grands efforts pour accomplir cette œuvre en Chine, malgré les difficultés et les nombreux obstacles qu’elle rencontre. Le cardinal Tong de Hongkong continue de nourrir l’espoir de voir toujours plus d’habitants de la Chine accéder à la connaissance du Seigneur Jésus. »