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Asie du Sud-Est - Vietnam

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"LE PÈRE CHÂN TIN FAIT-IL DE LA POLITIQUE ?" [ Bulletin EDA n° 99 ]

16/11/1990

Frères et soeurs,

Voici quelques jours, le curé de cette paroisse m'a informé que l'Etat s'était offensé de ma prédication de carême sur le repentir de l'ensemble de la Nation. Il lui a fait dire qu'un prêtre n'avait pas le droit de parler de politique à l'Eglise. Par ailleurs, parmi les messages de soutien qui m'ont été envoyés, j'ai trouvé une lettre anonyme, signée "un fidèle", qui affirme qu'un prêtre ne doit pas parler de politique à l'église.

C'est pourquoi, aujourd'hui , je voudrais soulever un problème fondamental concernant la fonction prophétique de l'Eglise, dont le prêtre est le représentant: "Le prêtre a-t-il le droit et le devoir d'aborder les questions politiques au cours de sa prédication à l'église?"

Frères et soeurs, pour donner une réponse à ce problème, retournons à l'Evangile. Celui-ci nous enseigne que le Christ est le fils de Dieu fait homme, qu'il est la lumière du monde, lumière qui éclaire la vie humaine, lumière destinée à transformer l'homme et la société humaine. Il n'y a pas un domaine de notre existence qui puisse échapper à cette lumière de l'Evangile. Lorsqu'il faut parler franchement et sans détour, le Christ n'éprouve aucune crainte, même s'il faut, pour cela, heurter, même s'il doit en supporter les conséquences douloureuses pour lui-même et pour ses proches. Nous savons qu'à cette époque, dans le pays des Juifs, le pouvoir était entre les mains du gouverneur romain et de ceux à qui ce dernier le confiait: Hérode, les prêtres, les scribes et les pharisiens. Lorsqu'il a fallu parler franchement et sans détour avec les détenteurs du pouvoir de l'époque, le Christ n'a pas mâché ses mots. Voyant l'influence croissante du Christ et désirant qu'il s'éloigne de Jérusalem, les pharisiens lui avaient dit:"Va-t-en et pars d'ici, car Hérode veut te faire mourir". Il leur répondit: "Allez dire à ce renard: Voici, je chasse les démons et j'accomplis des guérisons aujourd'hui et demain, et le troisième jour, tout est accompli".

La menace rapportée par les pharisiens était peut-être fondée, peut-être mensongère. Jésus n'en a cure. Traiter Hérode de renard, qualifier ainsi la perfidie de celui qui gouverne la Galilée, était fort dangereux. Et il agit de même avec le procureur de Rome. Lorsque Jésus est traduit devant le tribunal de Pilate et qu'il n'a pas une parole pour répondre aux accusations proférées contre lui par les prêtres, Pilate lui dit: "Tu refuses de me parler! Ne sais-tu pas que j'ai le pouvoir de te relâcher comme j'ai le pouvoir de te faire crucifier ?" Alors, le Christ répond sans détour: "Tu n'aurais sur moi aucun pouvoir s'il ne t'avait été donné d'en haut. C'est bien pourquoi celui qui m'a livré porte un plus grand péché".

Mais c'est à l'égard des pharisiens, les détenteurs du pouvoir religieux juif, que Jésus a eu les paroles les plus dures: "Malheureux êtes vous, scribes et pharisiens hypocrites, vous qui barrez aux hommes l'entrée du royaume des cieux! Vous-mêmes, en effet, n'y entrez pas et vous ne laissez pas entrer ceux qui le voudraient ! Malheureux êtes-vous, scribes et pharisiens hypocrites, vous qui dévorez les biens des veuves et faites, pour l'apparence, de longues prières: pour cela, vous recevrez une condamnation particulièrement sévère! Malheureux êtes-vous, scribes et pharisiens hypocrites, vous qui parcourez mers et continents pour gagner un seul prosélyte, et, quand il l'est devenu, vous le rendez digne de la géhenne deux fois plus que vous! Malheureux êtes vous, scribes et pharisiens hypocrites, vous les guides aveugles ... Malheureux êtes vous, scribes et pharisiens hypocrites, vous qui versez la dîme de la menthe, du fenouil et du cumin, alors que vous négligez ce qu'il y a de plus grave dans la loi: la justice, la miséricorde et la fidélité; c'est ceci qu'il fallait faire, sans négliger cela. Guides aveugles qui arrêtez au filtre le moucheron, mais qui avalez le chameau! Malheureux êtes-vous, scribes et pharisiens hypocrites, vous qui purifiez l'extérieur de la coupe et du plat alors que l'intérieur est rempli de rapines et d'intempérances! Pharisien aveugle, purifie d'abord le dedans de la coupe pour que le dedans devienne pur. Malheureux êtes-vous, scribes et pharisiens hypocrites, vous qui ressemblez à des sépulcres blanchis: au-dehors, ils ont une belle apparence, mais au-dedans ils sont pleins d'ossements de morts et d'impuretés de toutes sortes. Ainsi, vous au-dehors vous offrez l'apparence de justes, alors qu'au- dedans vous êtes remplis d'hypocrisie et d'iniquité. Malheureux êtes-vous, scribes et pharisiens hypocrites, vous qui bâtissez les tombeaux des prophètes et décorez les tombeaux des justes.... Serpents, engeance de vipères, comment pourrez-vous échapper au châtiment de la géhenne ?"

Si Jésus s'était appuyé sur la sagesse humaine, jamais il n'aurait fait preuve d'une telle franchise. Les prêtres, les scribes et les pharisiens étaient les détenteurs du pouvoir religieux et ils pouvaient recourir à la puissance romaine pour l'arrêter et le faire condamner.

Jésus est le fils de Dieu, il est la Vérité, C'est pourquoi il a proclamé la vérité, même en sachant que ses propos le conduiraient à la mort. Il a dit à ses apôtres qu'il montait à Jérusalem pour y souffrir sa passion. Il n'avait pas d'illusion. S'il avait voulu protéger sa vie et ses intérêts, il aurait certainement calculé autrement. Même ses proches ne voulaient pas qu'il affronte ce danger. Pierre lui a conseillé: "Ne va pas à Jérusalem souffrir ta passion!" Il aimait le Seigneur; il ne voulait pas qu'il souffre. Mais, très certainement, en même temps, il s'inquiétait pour son propre sort, pour celui des apôtres et des proches de Jésus. La nuit même où Jésus allait souffrir sa passion, Pierre, se sentant compromis par lui, a nié le connaître. Il aurait dû se souvenir de la parole de Jésus à ses apôtres: "Le serviteur n'est pas plus grand que le Maître. S'ils m'arrêtent, ils vous arrêteront aussi. On vous traduira devant les tribunaux à cause de mon nom". Il parlait précisément de cette implication des disciples dans son propre drame.

C'est pourquoi, aujourd'hui, l'Eglise doit continuer la mission que le Seigneur lui a confiée, à savoir proclamer la Vérité de Dieu, même si, pour cela, elle doit subir la persécution. Elle doit proclamer la Parole de Dieu à temps et à contretemps, et surtout à contretemps pour que le monde s'améliore. Ainsi, aujourd'hui, dans notre pays, le prêtre, représentant de l'Eglise, a le droit et le devoir d'aborder la question politique. Cela ne signifie pas qu'"il fait de la politique", qu'il parle "en homme politique" au nom d'un parti; non, il parle "de" politique, il juge et critique la politique du point de vue de la foi. Cela ne signifie pas qu'il incite à faire de la politique. Cette façon "politique" de voir les choses est celle de l'Etat qui refuse que les autres s'ingèrent dans ses affaires. Evidemment, l'Eglise ne s'immisce pas dans le domaine particulier de l'Etat, mais elle a le droit de le juger pour protéger le peuple. Le prêtre a entièrement le droit, il a même le devoir de parler. La façon "politique" de voir les choses, c'est celle de l'Etat. J'ai entendu un cadre me dire: "L'Etat pense qu'il s'agit là du coup de canon qui annonce les hostilités" (2). Il n'y avait là aucun signal. Telle a peut-être été l'opinion "politique" d'un certain nombre de personnes voulant faire de la politique qui ont pensé: "Voilà le début d'une opposition à l'Etat". Je n'ai aucune intention d'appeler quiconque à descendre dans la rue. Je n'ai fait qu'annoncer la Parole de Dieu pour que nous réfléchissions ensemble, pour que nous réfléchissions avec l'Etat, afin d'améliorer notre action et apporter le bonheur à notre peuple. Je remarque seulement ceci: cette façon "politique" de voir les choses est celle de ceux qui font de la politique, celle de l'Etat et celle de tel ou tel groupe qui, ici ou là, à l'intérieur ou à l'étranger, veulent renverser ce régime. Je suis un homme de Dieu, un homme d'Eglise, qui a une fonction prophétique, et je puis dire tout haut ce qui ne va pas dans notre société ou dans la vie politique, sans avoir pour cela une visée politique, comme l'Etat ou comme ceux qui font de la politique à l'intérieur des partis. C'est pourquoi je demande à l'Etat de ne pas appliquer sa vision politique des choses aux paroles que prononce un prêtre dans son église à propos de questions politiques. Naturellement ... l'Etat aime bien les prêtres qui se répandent en louanges du Parti, de l'Etat et de leurs mérites. Il ne considère pas que ces gens-là font de la politique. Mais lorsqu'il entend un prêtre porter un jugement sur les erreurs du Parti et de l'Etat, il s'empresse de dire que ce dernier fait de la politique et il lui interdit de parler de politique à l'église. Nous le voyons clairement: l'Etat voudrait que l'Eglise limite ses activités à l'intérieur du lieu de culte. Il me semble avoir entendu dire que le Comité permanent de la Conférence épiscopale, qui s'est récemment réuni à Hanoï, avait confié à notre évêque auxiliaire la responsabilité de la Commission du laïcat et de la question sociale. L'Etat a rejeté les termes "question sociale". Il ne sera chargé que du "laïcat" seulement. L'Etat voudrait limiter l'activité de l'Eglise au domaine purement religieux; il ne veut pas qu'elle pénètre dans la vie politique, sociale, économique du Vietnamien d'aujourd'hui. Que reste-t-il alors de l'affirmation: "L'Eglise vit au sein de son peuple" (3) ?

Voilà un certain nombre de points sur lesquels nous devons porter un regard lucide. Il nous faut user de distinctions claires et sans ambiguïté. Nous remarquons ceci: l'Etat a peur que l'Eglise incite le peuple à la rébellion contre le régime. Un certain nombre de personnes amies craignent que cela ne porte tort au prêtre et, par voie de conséquence, à elles-mêmes. En réalité, c'est la peur, uniquement la peur qui engendre ce type de réaction. C'est pourquoi en guise de conclusion, je vous demande de revenir à l'évangile d'aujourd'hui. Jésus nous dit: "Ne vous troublez pas, croyez en Dieu et croyez en moi".

Le prêtre est un homme qui veut consacrer toute sa vie au service du peuple, au service de l'humanité, comme le Christ qui a assumé ce service jusqu'à la mort. Les paroles de la vie éternelle du Christ doivent être les nôtres. Sa vérité doit être la nôtre pour que ces paroles puissent changer l'homme, changer la société et ses structures, pour que la vie humaine soit digne de l'homme, de l'image de Dieu qu'il porte en lui, de sa dignité d'enfant de Dieu. C'est dès aujourd'hui que nous devons vivre en fils adoptifs de Dieu. Prions le Seigneur pour qu'il nous donne la liberté, la liberté des enfants de Dieu, de sorte que nous puissions annoncer la Parole de Dieu. Saint Paul, en prison, disait: "Je suis dans les chaînes; mais on ne peut enchaîner la Parole de Dieu". Le seul danger, aujourd'hui, c'est que nous enchaînions nous-mêmes la Parole de Dieu. Peu importe que nous soyons enchaînés nous-mêmes.

Aujourd'hui, j'ai parlé franchement et sincèrement pour que l'Etat sache que je ne fais pas de politique. Je ne parle pas en "homme politique" pour des motivations politiques ... Je parle de politique ... pour que la vie des Vietnamiens s'améliore. Quant aux catholiques sincères qui n'ont pas encore saisi quelle est la mission de l'Eglise et qui pensent: "Il ne faut pas parler de politique; il faut garder la pureté originelle de la religion", ils n'ont pas encore compris que la religion doit pénétrer la vie humaine.

C'est en toute franchise et en toute sincérité que j'ai voulu, aujourd'hui, exprimer quelle était ma position et celle de l'Eglise sur la question de l'Eglise et de la politique.

Notes

NOTES<br />(1) Les dossiers "Echange France-Asie" et "Eglises d'Asie" ont déjà plusieurs fois présenté ce père rédemptoriste. Ces deux publications ont déjà rendu compte de ses diverses interventions depuis 1975. Tout récemment, "Eglises d'Asie" a publié sa lettre au Cardinal Etchegaray (EDA n° 75), les lettres à la hiérarchie vietnamienne qu'il a inspirées (DOC 24, supplément EDA n° 75), le compte rendu de son interrogatoire (DOC 06, EDA n° 90), la prédication de carême dont il est ici question (DOC 06, EDA 87). On pourra trouver les circonstances de sa mise en résidence surveillée dans une relation des faits que nous publions dans ce même numéro.<br />(2) Dans certains commentaires, les autorités ont considéré que la prédication de Carême du P.Chân Tin était une sorte de signal lancé aux catholiques pour qu'ils se rebellent contre le régime.<br />(3) Phrase extraite de la première lettre commune de la Conférence épiscopale du Vietnam, citée très fréquemment par les autorités. Voir par exemple l'exposé du ministre de l'Intérieur, M. Mai Chi Tho, dans le supplément EDA 95, doc. n° 8 F/90.<br />

Ndlr

[NDLR. Le sermon que nous traduisons ci-dessous a été prononcé le 13 mai 1990, à Hô Chi Minh-Ville, par le père Chân Tin (1), deux jours seulement avant que les agents de la Sûreté ne viennent le chercher pour le conduire à 70 km de la ville, dans la petite paroisse de Can Thanh du district de Duyen Hai, lieu où il est désormais en résidence surveillée. Il fait suite à une série de trois prédications de carême au cours desquelles il avait engagé la nation vietnamienne et ses dirigeants à éprouver un véritable repentir à l'égard du passé, comme l'ont déjà fait un certain nombre de pays socialistes. Les autorités lui ont fait savoir que ce n'était pas là le rôle d'un prêtre. Certains chrétiens se sont inquiétés. Le Père Chân Tin répond.]<br />

Copyright

(Traduction EDA à partir du texte vietnamien paru dans le bulletin "Tin Nha", automne 1990, Paris)<br />