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Asie du Sud-Est - Vietnam

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LE TESTAMENT D'UN EVEQUE Une protestation de l'évêque de Buôn Ma Thuôt [ Bulletin EDA n° 96 ]

01/10/1990

Evéché République socialiste du Vietnam

70 Phan Chu Trinh Indépendance - Liberté - Bonheur

Buôn Ma Thuôt

n° 0.500-I-R/90

A monsieur le Président

du Conseil des ministres

- Hanoï -

Monsieur le Président,

Je soussigné, Nguyen Huy Mai, évêque de Buôn Ma Thuôt, résidant au 79 de la rue Phan Chu Trinh, ville de Buôn Ma Thuôt, province de Dak Lak, me permets de vous exposer les faits suivants.

A la fin du mois d'avril 1990, Mgr Nguyen Minh Nhât, président de la Conférence épiscopale, dans une lettre datée du 20.04.1990, m'a informé que, le 19 avril dernier, il avait rencontré les membres du Bureau des Affaires religieuses auprès du gouvernement pour préparer la prochaine réunion du Bureau permanent de la Conférence épiscopale, et que le fonctionnaire faisant fonction de responsable n'avait pas accepté ma présence à cette réunion; il ne m'a pas non plus autorisé à aller à Rome, cette année, pour la visite "ad liminaLe motif donné est le suivant: "beaucoup trop de démêlés avec les autorités locales à tous les niveaux."

Monsieur le Président,

Je pense que le président de la Conférence épiscopale m'a transmis fidèlement l'opinion du fonctionnaire faisant fonction de responsable des Affaires religieuses. Je m'étonne et ne peux m'empêcher de m'interroger sur ces interdictions et, particulièrement, sur le motif allégué.

1 - LE MOTIF : "Démêlés avec les autorités locales à tous les niveaux"

Je ne sais trop quelles informations sont parvenues au Bureau des affaires religieuses sur mes relations avec l'administration locale à tous les niveaux et quel est leur degré d'exactitude. Mais personnellement, en tant que citoyen et évêque chargé du diocèse de Buôn Ma Thuôt, j'ai conscience de n'avoir jamais cessé, dans la mesure de mes possibilités, d'entretenir d'excellentes relations avec tous les échelons de l'administration locale, dans un esprit de respect, de sympathie, et de contribution positive aux activités profitables au peuple et à la nation. Pour parler plus concrètement, j'ai accepté que l'Etat emprunte, pour une longue période, de nombreux établissements, des maisons, des plantations de café, des terrains du diocèse (y compris le haut quartier de Buôn Ma Thuôt). J'ai participé à beaucoup de campagnes pour les bons du trésor. J'ai, sans hésitation, répondu aux appels de la section provinciale du Parti et du Comité populaire provincial, en publiant des communiqués incitant les catholiques à bien accomplir leur devoir de citoyens, et plus spécialement, à participer à la construction du barrage de Dray H'ling. J'ai, aussi, toujours été disposé à collaborer avec la Croix-rouge provinciale et beaucoup d'autres services, pour des activités sociales et des oeuvres de bienfaisance, etc ...

D'une façon générale, mes rapports avec les autorités locales à tous les niveaux ont été bonnes, harmonieuses et constructives. Par trois fois, le responsable adjoint des Affaires religieuses de la province m'a confirmé ces bonnes relations; l'ancien responsable de la section provinciale, le Docteur Ngong, m'a aussi exprimé sa satisfaction pour le caractère positif de ma contribution. Il est vrai que, dans certaines circonstances particulières, ont eu lieu certains démêlés, inévitables ..., non pas avec "les autorités locales à tous les niveauxmais avec certains cadres du gouvernement qui les ont eux-mêmes provoqués, en n'appliquant pas d'une manière correcte la politique du Parti et de l'Etat en matière religieuse: par exemple, en empêchant l'évêque d'accomplir sa mission religieuse, ou encore, en intervenant dans les affaires intérieures de l'Eglise...

Appeler cela "des démêlés avec les autorités locales à tous les niveaux" est une généralisation tout à fait abusive: "On ne jette pas toute la marmite de légumes à cause d'un seul ver !"

2 - LES DEUX INTERDICTIONS

Interdiction de participer à la réunion du Bureau permanent

La Conférence épiscopale est l'organe suprême de l'Eglise catholique au Vietnam: elle fait entendre la voix de l'ensemble de l'Eglise en ce pays. J'ai été élu par elle vice-président et, à ce titre, membre du son Bureau permanent. Le gouvernement central a reconnu le caractère légal de cette Conférence; il a donné son accord à l'organisation d'une réunion du Bureau permanent. Mais voilà que m'est signifiée l'interdiction d'y participer, comme l'exige la fonction qui est la mienne. Et cela, non pas parce que j'ai violé la loi, ou parce que je suis l'objet d'une condamnation, ou encore pour avoir été dépouillé de mes droits civiques, mais pour un prétexte aussi vague que celui que je viens de citer.

Cette interdiction, non seulement porte atteinte à mes droits et devoirs individuels, mais encore elle constitue une attaque grossière contre les institutions et les activités de la Conférence épiscopale. De plus, il s'agit là d'une atteinte à l'honneur de l'Eglise catholique en ce pays.

Les réactions de mécontentement des milieux catholiques au sujet de ces faits en sont le témoignage regrettable, et particulièrement préjudiciable aux intérêts de la politique du Parti et de l'Etat.

Interdiction de la visite "ad limina" à Rome

Chaque évêque, tous les 5 ans, doit aller à Rome pour s'incliner devant les tombeaux des apôtres Pierre et Paul et faire son rapport au Souverain Pontife. C'est une obligation. Or, on m'interdit d'accomplir ce devoir, sous le même vague prétexte.

L'Etat reconnaît la place de l'Eglise catholique au Vietnam; il est naturel qu'il donne à ceux qui ont une responsabilité dans cette Eglise le droit d'accomplir les devoirs de leur charge. C'est en effet, un droit lié à leurs fonctions d'évêque. Pouvoir accomplir les obligations liées à sa fonction n'est pas un privilège pour lequel on devrait supplier, c'est un droit qui fait partie de la dignité et des droits de l'homme. On ne peut le contrecarrer injustement et à sa guise.

La politique de liberté religieuse et d'harmonie entre le profane et le religieux n'aura de réalité que lorsque les bonnes relations entre l'Eglise et l'Etat se manifesteront clairement dans le comportement du pouvoir, lorsqu'il adoptera une attitude raisonnable à l'égard des évêques et des activités ordinaires et permanentes de l'Eglise catholique.

Monsieur le Président,

M'appuyant sur les remarques que je viens de faire et conformément à l'article 73 de la Constitution de la République socialiste du Vietnam, accordant le droit de plainte au citoyen, je vous prie de revoir les mesures prises à mon égard par le fonctionnaire faisant fonction de responsable du Bureau des affaires religieuses et d' apporter une solution satisfaisante à cette affaire.

Avec mes remerciements et mes salutations respectueuses.

A Buôn Ma Thuôt, le 22 juin 1990

Mgr NGUYEN HUY MAI, évêque de Buôn Ma Thuôt.

Copie envoyée à la Conférence épiscopale,

"Pour l'informer et lui demander son aide".

Notes

NOTES<br />(1) Voir la nouvelle de son décès et une courte biographie dans EDA 93<br />(2) Les mesures prises par le Bureau des Affaires religieuses contre l'évêque de Buôn Ma Thuôt touchaient aussi, au même titre, l'évêque de Phan Thiêt, Mgr Nicolas Huynh Van Nghi. Voir EDA 87 et 93.<br />(3) Voir Dossiers et documents 8/90, document 8F/90.<br />(4) Voir "Celui par qui la maison brûle", dossiers EFA, janvier et février 1987.<br />

Ndlr

[NDLR - Le texte que nous traduisons ci-dessous a paru en vietnamien dans le bulletin de liaison des religieux vietnamiens en France, "Thu liên lac Liên tu si Viêt-Nam Phap", septembre 1990. Il s'agit, sans doute, de la dernière intervention officielle de Mgr Nguyên Huy Mai, évêque de Buôn Ma Thuôt. Cette lettre, en effet, a été écrite le 22 juin 1990; un peu plus d'un mois plus tard, le 4 août, son auteur, atteint d'une leucémie, quittait la vie (1).<br />Cette lettre que l'on peut, désormais, considérer comme une espèce de testament, est d'abord une vigoureuse protestation contre les injustes mesures (2) prises contre sa personne, qui l'empêchent d'accomplir pleinement sa fonction de membre du corps épiscopal de l'Eglise du Vietnam. Il semble cependant que la visée de l'auteur de cette lettre soit plus ambitieuse puisqu'il a conscience de défendre la dignité et l'indépendance de l'Eglise au Vietnam: l'idée qu'il s'en fait est passablement différente de celle qu'exposait récemment le ministre de l'intérieur, M. Mai Chi Tho (3). C'est pourquoi, en lisant ce texte, on ne peut pas ne pas songer aux nombreuses et courageuses interventions de l'archevêque de Huê, Mgr Nguyen Kim Diên, décédé en 1988 (4). La dernière d'entre elles eut lieu, elle aussi, quelques jours avant sa mort.]<br />