EDA, Eglise d'Asie - Agence d'information des Missions étrangères de Paris EDA, Eglise d'Asie - Agence d'information des Missions étrangères de Paris

Vous êtes ici : Accueil Asie du Sud-Est Thailande Assumption Bangrak : un vecteur d’influence de l’Eglise au sein des élites thaïlandaises

Rechercher

Recevoir gratuitement nos dépêches

Asie du Sud-Est - Thailande

Imprimer

Assumption Bangrak : un vecteur d’influence de l’Eglise au sein des élites thaïlandaises

Assumption Bangrak : un vecteur d’influence de l’Eglise au sein des élites thaïlandaises

05/07/2016

Qu’ont en commun quatre anciens Premiers ministres, quinze membres du Conseil royal, le vice-président de la multinationale CP Food, l’ex-président des magasins Central et les directeurs des banques Kasikorn, Bangkok Bank, Siam Commercial Bank, et Bank of Ayutthaya ? Ils sortent tous ...

 ... de la même école : le très catholique collège et lycée « Assumption College », dans le quartier de Bangrak, pouponnière des hommes de pouvoir thaïlandais depuis plus d’un siècle. Hommes d’Etat, banquiers, entrepreneurs, mais aussi artistes, académiciens et même moines célèbres... la liste est longue et les domaines variés. Une autre caractéristique commune : ils sont tous au sommet de leur discipline.

En Thaïlande, royaume où les chrétiens représentent moins de 1 % des 67 millions d’habitants, les Eglises chrétiennes, l’Eglise catholique en particulier, participent pour une bonne part à l’éducation des enfants du pays. Le reportage publié ci-dessous est l’occasion de découvrir une des institutions éducatives les plus connues de Bangkok, fondée en 1877 par un Père des Missions Etrangères de Paris. Rédigé par Carol Isoux, journaliste française basée dans la capitale thaïe, il a été publié dans le n° 260, daté de juin 2016, du mensuel francophone Gavroche, qui consacre un numéro spécial à « La grande histoire des chrétiens de Thaïlande ».

Reportage dans les couloirs de la vénérable institution.



Personne n’échappe à son regard sévère. Quand on entre dans la cour du collège, le Père fondateur Emile Auguste Colombet, chapeau rond sous le bras, petites lunettes cerclées et barbe que ne renieraient pas les fashion-victimes contemporaines, nous accueille du haut de son piédestal dans la cour de la célèbre institution.

Des centaines de gamins, des garçons de 11 à 17 ans, courent un peu partout, jouent au foot ou au takraw – un jeu entre le foot et le volley-ball, avec une balle plus petite et plus dure –, traînent par petits groupes sur les marches ou à l’ombre des imposants piliers des bâtiments.

Un établissement catholique… en apparence

On ne peut pas s’y tromper : nous sommes bien dans un établissement catholique. Une Vierge Marie en marbre blanc brille au fond de la cour, les bras levés vers le ciel. A ses pieds, des couronnes de fleurs fraîches à la mode bouddhiste, changées tous les jours. A chaque détour de couloir, chaque sortie d’ascenseur, une Vierge Marie, une sainte Thérèse de Lisieux ou Sacré-Cœur de Jésus surgit. Des mantras chrétiens, à la gloire de l’étude et de la générosité sont aussi affichés partout : « On se définit plus par ce que l’on donne que par ce que l’on prend », « Personne n’est pauvre au point de n’avoir rien à donner », ou encore l’omniprésent « Labor Omnia vincit », le travail conquiert tout, motto de l’établissement depuis sa fondation et de toutes les écoles rattachées à l’ordre de Saint-Gabriel dans le monde (1).

Pas de doute donc, l’imagerie catholique est omniprésente. Mais les élèves, eux, sont-ils vraiment imprégnés de la foi catholique ? « Voyons… je me rappelle qu’une fois par an, vers le mois de décembre, il y avait un concours pour décorer la crèche… et aussi qu’on chantait Douce nuit, Sainte nuit… à part ça je ne me souviens pas avoir reçu d’enseignement catholique », témoigne Art Viranut, trentenaire dans la production cinématographique. Si l’école n’a jamais imposé de catéchisme obligatoire, les étudiants devaient assister à des cours d’éthique inspirés des valeurs chrétiennes jusque dans les années 1970.

Les rares représentants des familles chrétiennes – un peu plus néanmoins que dans la société thaïe, moins de 2 à 3 % des élèves – ont la possibilité d’aller à la messe dans l’imposante cathédrale de l’Assomption qui donne directement dans la cour de l’école. Les messes ont lieu le vendredi pour permettre aux musulmans – 1 à 2 % des élèves – d’aller à la mosquée à deux rues de là. Quant aux bouddhistes, l’écrasante majorité des étudiants, ils reçoivent chaque premier vendredi du mois la visite des moines des très chics temples de Yannawa (juste à côté, sur Charoen Krung), et du Wat Suan Phluu (plus éloigné, sur Sathorn), qui viennent prêcher et recevoir des offrandes. Pour l’équipe dirigeante, il s’agit de garder la spiritualité de l’école vivante, quelle que soit la religion. « C’est surtout une façon pour l’école de montrer qu’elle a de bonnes relations avec tel ou tel moine très en vue », estime Art. Les parents d’élèves financent la venue des moines et les cérémonies.

De l’école pour gamins des rues à l’usine à ministres

Les portraits de certains de leurs plus illustres prédécesseurs sont affichés sur les murs des salles de classe : Puey Ungphakorn, économiste de renom, ancien directeur de la banque centrale de Thaïlande, célèbre pour prises de position contre la dictature militaire, Phraya Anuman Rajadhon, dont les travaux anthropologiques et linguistiques rassemblent l’essentiel du folklore thaïlandais, mais aussi Bandit Kantabut, fondateur des statistiques thaïlandaises, Seni Pramoj, ancien Premier ministre dans les années 1970, ainsi qu’ une myriade d’hommes politiques, d’hommes d’affaires, de chefs de la police, d’artistes de premier plan. La liste est impressionnante ; mais comment une modeste école, fondée à l’origine pour éduquer les gamins des rues, est-elle devenue une usine à ministres ?

En 1877, le jeune curé de la cathédrale de l’Assomption, envoyé par les Missions Etrangères de Paris, le P. Emile Auguste Colombet, 28 ans, fraîchement descendu de son village alpin de Gap, décide d’ouvrir une école pour les enfants qui traînent autour de l’église toute la journée. La plupart sont les enfants des ouvriers chinois qui viennent d’arriver par bateau « avec une natte et un oreiller » comme le dit l’expression thaïe pour décrire ces vagues d’immigration chinoise pauvre. Il s’entassent à plusieurs familles dans les maisons-entrepôts de la rue Charoen Krung qui borde la rivière. L’éducation publique thaïe est alors indigente, certains temples enseignent à lire et à écrire aux enfants, mais la plupart en sortent sans maîtriser les rudiments de la culture siamoise. Des écoles chinoises existent mais elles ne couvrent pas les besoins d’une population de plus en plus nombreuse.

colombet_jean2.jpg
Le P. Auguste Colombet (1849-1933), MEP
 

Le P. Emile Colombet commence ses cours dans une petite maison en bois attenante à l’église et enseigne lui-même à une vingtaine d’enfants les mathématiques, le français et la géographie. Très vite, en 1879, il adjoint une section anglaise et emploie d’autres professeurs. Le succès est immédiat et fin 1885, le collège compte 130 élèves. Il est officiellement enregistré la même année sous le nom français de « Collège de l’Assomption », mais il est appelé le collège thaï-français par les habitants du quartier. Le P. Colombet sollicite alors de l’aide auprès du roi Chulalongkorn qui envoie d’importantes sommes d’argent (6 500 baths de l’époque), provenant de donations de la noblesse locale. Le collège est bien doté et acquiert une certaine réputation, il accueille désormais des enfants de familles thaïes et chinoises un peu plus fortunées. « La cible principale des écoles catholiques étaient les familles commerçantes chinoises et la petite noblesse, destinée à l’administration en province », explique le chercheur Kantaphong Chitkla, de l’université de Khon Khaen.

A l’aube du XXième siècle, le collège compte environ 400 élèves et en convertit 15 par an au christianisme, principalement des Eurasiens et des orphelins. Une école pour filles, le Couvent de l’Assomption, dirigé par sœur Hélène de l’Enfant-Jésus, ouvre ses portes juste à côté en 1885. L’école est initialement destinée aux jeunes filles de la bonne société européenne qui n’ont pas de structure d’éducation au Siam, puis elle s’ouvre aux Eurasiennes et aux Siamoises en 1905. La réputation des deux établissements est excellente. « Cela s’est fait petit à petit, puis le bouche-à-oreille a joué son rôle, explique modestement Frère Dechachai, actuel recteur de l’établissement. A l’origine, c’est la maîtrise des langues étrangères qui a fait la différence. Les jeunes qui sortaient de cette école parlaient au moins thaï, anglais, français, souvent chinois. Le contexte était favorable, les étrangers arrivaient en Thaïlande, les opportunités étaient là ».

Des élites, sinon christianisées, du moins occidentalisées

Une telle éducation se révèle être un facteur d’opportunités inestimable dans un royaume de Siam qui s’ouvre aux intérêts étrangers. Des grandes compagnies européennes comme la puissante East Asiatic, la Compagnie de Bornéo, les Tabacs anglo-américains, s’installent dans le pays et y font des affaires florissantes. Pendant ce temps, certaines familles chinoises du bord de la rivière ont fait fructifier leur commerce de rue en belles sociétés familiales. Les anciens gamins des rues passés sur les bancs de l’Assomption, d’ascendance chinoise et qui parlent anglais ont donc tout pour réussir.

En 1900, malade et fatigué par la gestion d’un établissement qui grandit de manière exponentielle chaque année, accablé par la chaleur et les moustiques, le P. Colombet rentre en France et demande à l’ordre de Saint Gabriel, ordre de religieux et de laïcs impliqué dans l’enseignement des populations pauvres, de reprendre la direction de l’école. L’ordre envoie cinq Frères laïcs, dont le Frère Martin de Tours qui devient le nouveau recteur et surtout le célèbre Frère Hilaire, intellectuel de renom qui s’attachera, en quelques années, à apprendre le thaï et à écrire la première grammaire thaïe jamais écrite par un étranger, qui est toujours utilisée pour enseigner le thaï aux enfants de primaire dans les écoles catholiques (2). En 1925, le P. Colombet, affaibli, se retire à l’hôpital de la Mission où il meurt le 23 août 1933, décoré à la fois de la Légion d’honneur et de l’ordre de l’Eléphant blanc.

Le collège lui, a triplé de volume. Il compte environ 1 300 élèves. En plus des langues étrangères, les étudiants sont familiarisés avec les dernières découvertes scientifiques et les penseurs européens. « Rien de trop radical bien sûr, aucun penseur républicain, mais ne serait-ce que la philosophie grecque et surtout le fait de parler constamment anglais, cela nous a bien sûr influencés », estime Sulak Sivaraksa, auteur bouddhiste de renom, ancien élève dans les années 1930-1940. L’école traite ses élèves à égalité, indifféremment de leur place dans la société thaïe, alors que dans les écoles royales publiques les enfants de la haute noblesse ont leur réfectoire à part. Le prince Damrong, demi-frère du roi Chulalongkorn et intellectuel de renom, y avait d’ailleurs envoyé l’un de ses fils afin qu’il s’y familiarise avec la notion d’égalité à l’européenne. Le collège forme indubitablement des élites thaïes « occidentalisées » : certains, à la cour et parmi le peuple, commencent à regarder ce phénomène d’un mauvais œil.

Seri Thaï et l’âge d’or de l’Assumption College

L’année 1932 voit l’abolition de la monarchie absolue puis l’instauration du gouvernement ultranationaliste de Phibun Songkhram marqué par une politique antichinoise et anti-européenne. Considérés comme de dangereux élitistes, avec des liens avérés à la famille royale, certains Frères doivent s’exiler et l’école ne fonctionne pas à plein régime. Pendant la deuxième guerre mondiale, l’école de Bangkok est fermée et transférée à Sriracha.

Lors de la période de la dictature militaire qui suivra grandit à l’étranger un mouvement pro-démocratique, le Seri-Thai (Forces thaïlandaises libres) dont certains des membres les plus influents sont passés par le Collège de l’Assomption. C’est de cette mouvance que sont issus la plupart des hommes politiques arrivés au pouvoir après le soulèvement d’octobre 1973, une génération éduquée, imprégnée par les idéaux démocratiques occidentaux.

Le Premier ministre d’alors, Sanya Dharmasakti, son successeur Seni Pramoj, et une nuée de ministres et d’intellectuels de leur entourage ont usé leurs fonds de culottes sur les bancs de l’Assumption College : l’école est alors au sommet de son prestige.

L’ère des hommes d’affaires

Conséquence d’un changement d’équilibre des pouvoirs entre politique et économie, la génération suivante est une génération d’hommes d’affaires. Ils sont pour la plupart les fils, petits-fils et neveux des prestigieux hommes d’Etat qui les ont précédés : au moins 50 % des élèves actuels sont des fils d’anciens élèves. « C’est quelque chose de très important pour perpétuer l’esprit de notre école, assure Frère Dechachai. Nos élèves s’en vont, se marient, ont des enfants, puis nous envoient leurs fils ».

Les directeurs de la plupart des grandes banques de Thaïlande, les directeurs de la banque centrale, une douzaine de ministres des Finances, des membres des comités exécutifs des plus grandes sociétés nationales, comme Central, True Corporation, Thai Beverage, Italian-Thai, Ajinomoto, Thai Insurance, Thai Airways, Saha, Siam Motors… la liste est interminable. Ils se sont tous croisés à l’Assumption College durant leurs jeunes années. La puissante association des anciens élèves, prestigieuse assemblée des hommes d’affaires les plus en vue du royaume, est présidée par Wanlop Chiaravanont, le vice-président de Charoen Popkhand, plus gros conglomérat du pays. L’association a des activités variées depuis des œuvres de charité jusqu’à la production cinématographique. L’établissement a donc acquis la réputation de « la meilleure école pour ceux qui veulent entrer dans les affaires, rappelle Art Viranut. Pas vraiment pour ce qu’on y apprend, mais surtout pour les relations qu’on s’y fait ».

En perte de vitesse

Et aujourd’hui, est-ce toujours le cas? Il semble qu’il y ait un ralentissement dans la production de leaders du pays. La génération des hommes d’affaires a entre 60 et 80 ans et il semble que la nouvelle génération tarde à venir. « Cela prend du temps d’éduquer les gens, veut se rassurer Frère Dechachai, il faudra voir dans vingt ans. Je suis sûr que de nouveaux noms vont émerger ». La rumeur veut que le collège de l’Assomption soit désormais un peu à la traîne par rapport à ses prestigieuses consœurs, les écoles internationales. Trop traditionnelle, trop conservatrice, l’école n’aurait pas su évoluer avec son temps.

Ce n’est pourtant pas le matériel moderne qui manque. La bibliothèque du collège est à faire pâlir d’envie les médiathèques les plus en pointe. Ordinateurs à perte de vue, cabines multimédia, CD-Roms à volonté, dans des locaux clairs et ultramodernes. Mais pris dans le tourbillon de la société de consommation, plus intéressés par leur iPhone dernier cri que par les cours de physique, les collégiens seraient devenus moins respectueux des professeurs, moins studieux, et le prestige des familles de la plupart des bambins rend d’éventuelles convocations délicates. « C’est partout pareil, enseigner à des gosses de riches, c’est ce qu’il y a de pire, déplore un professeur de biologie sous couvert d’anonymat. Ils n’ont aucun respect pour les enseignants et leurs parents n’en n’ont pas plus d’ailleurs ». En passant dans les couloirs pendant une session de cours d’été, on constate effectivement que plusieurs collégiens ont les pieds sur les tables, pendant les cours, l’air dégagé, devant un professeur de physique plutôt désemparé.

Le niveau d’anglais aurait lui aussi largement baissé par rapport aux décennies précédentes, à cause d’un changement de politique qui met le thaï au cœur de l’enseignement. Le mandarin est lui aussi une matière fondamentale : tous les élèves l’étudient au moins six heures par semaine, de la sixième à la terminale. L’anglais lui, est devenu secondaire, et seuls ceux qui choisissent le prestigieux « English Program » (plus cher) s’en sortent avec un bon niveau.

L’école des gentlemen

Mais forte de son histoire centenaire, l’Assomption peut jouer sur différents tableaux. L’école s’est toujours enorgueillie de transmettre à ses élèves « plus que du savoir, des valeurs, un certain esprit de don » explique le frère Dechachai. Ces « valeurs universelles », autant chrétiennes que bouddhistes seraient la raison essentielle pour laquelle les parents choisissent de mettre leurs enfants dans une école catholique. Fait peu commun dans les écoles privées thaïes ou internationales, des bourses existent pour les élèves brillants de milieux moins aisés, et l’école soutient ses élèves en cas de revers de fortune. « L’année dernière, un élève plutôt brillant a vu ses notes brusquement chuter. Au bout de quelques semaines j’ai envoyé quelqu’un mener l’enquête, il s’est avéré que le petit aidait sa mère à vendre des nouilles la nuit dans la rue…on lui a tout de suite proposé une bourse…des histoires comme ça, il y en a tous les ans », affirme le frère Dechachai. D’autres mettent en avant la réputation de discipline extrêmement stricte de l’école dans un système thaï plutôt laxiste. « Cinq minutes de retard et ils sont punis, raconte une mère de famille pressée. C’est un peu strict mais cela les prépare bien à l’avenir, à travailler dans un contexte international ».

Car si l’Assomption est une école pour les élites, ce n’est pas tant des élites d’argent dont il s’agit : avec des frais de scolarité entre 50 000 et 400 000 baths l’année, l’école s’adresse certes aux classes moyennes aisées mais pas forcément aux fils de millionnaires. Il s’agit plutôt d’une élite culturelle, morale, d’une certaine idée thaïe de la bonne société. Du fameux concept politico-bouddhiste de « khon dii » les gens de bien, qui revient si souvent sur la scène politique thaïlandaise, notamment dans la rhétorique des cercles proches de l’ex-Alliance du peuple pour la démocratie. « Il y a cette réputation selon laquelle les garçons qui sortent d’AC sont des gentlemen, et les femmes du Convent de vraies dames », explique Sulak Siksavara.

Les valeurs de loyauté, d’honnêteté, sont celles mises en valeur par l’établissement, bien qu’en 2013, l’ancien directeur ait été remercié après des manifestations de professeurs et de parents d’élèves qui l’accusaient de détournements de fonds. L’affaire a créé un peu de désordre, mais l’atmosphère semble être revenue à la normale ; l’école soigne sa réputation. « Le fait de sortir de notre établissement, vous ouvre toujours des portes dans la société thaïe, assure Frère Dechachi. Ça, je peux vous le garantir ».

(eda/ci)

Notes

 (1) Les Frères de Saint Gabriel : anciennement appelée la Compagnie de Marie, la congrégation des Frères de Saint Gabriel, congrégation masculine laïque de droit pontifical, rassemblait au dix-neuvième siècle des religieux, « Pères », et des laïcs, « Frères », qui se donnèrent pour but « l’instruction des plus pauvres ».
Mais la loi d’association de 1901 en France impose aux congrégations d’obtenir une autorisation de l’Etat pour poursuivre leurs activités, qui leur est refusée. Comme des milliers d’autres congrégations religieuses, les Frères de Saint Gabriel se voient frappés par l’interdiction de vivre en communauté, de porter l’habit religieux et d’enseigner. C’est cette loi de 1901 qui pousse des milliers de membres de congrégations religieuse à quitter la France et signe le début de la grande époque des missions étrangères. Plus de 400 frères quittent l’Institut, dont le siège se déplace en Belgique, des centaines d’autres partent pour l’Afrique et l’Asie. Reconnue par le pape en 1910, la congrégation s’étend et fonde des écoles et des orphelinats partout dans le monde. Aujourd’hui elle est présente dans une quinzaine de pays.
Mais sa réussite a rarement été aussi complète qu’en Thaïlande. Forts du succès foudroyant de l’Assumption College, les Frères ouvrent successivement le collège de Saint Gabriel à Sam Sen, l’école Saint Louis sur Sathorn, d’autres antennes de l’Assumption College à Sriracha et à Samut Prakann, et plusieurs écoles de filles sous la direction des sœurs de Jésus. En tout c’est un réseau de 17 écoles qui est toujours sous la coupe de la congrégation en Thaïlande. Aujourd’hui un étudiant thaïlandais sur cinq qui est passé par l’enseignement catholique a fréquenté l’une des écoles des Frères de Saint Gabriel.

(2) Frère Hilaire et sa grammaire : Le benjamin des cinq frères arrivés en 1901, le jeune frère François Hilaire Thouvenet, 20 ans à peine, enseigne le français et l’anglais aux élèves des petites sections. C’est d’abord avec les enfants qu’il s’attache à apprendre la langue siamoise, exactement « comme un enfant », rapportent les sources de l’époque. Devenu bilingue en quelques années notamment grâce à l’amitié et aux conseils de nombreux aristocrates dont le Prince Damrong, demi-frère du roi et célèbre lettré, il se lance dans la rédaction d’une grammaire thaïe destinée aux élèves Thaïs. Son ouvrage Darun Suksa, publié en 1910 et révisé par le prince Damrong, est utilisé aujourd’hui encore dans les écoles catholiques du pays.
Le « Sage de l’Assomption » comme l’avait surnommé ses contemporains, est incontestablement la figure la plus marquante de l’histoire de l’établissement. De par sa maîtrise de la langue thaïe et sa passion pour la culture siamoise il a largement contribué au succès de l’école, récoltant des soutiens et des amitiés auprès des membres les plus puissants de la cour de Siam. Brièvement exilé lors du coup d’état de Phibun Songran en 1932, il revint bien vite auprès de ses chers élèves. Un film consacré à la vie du Frère Hilaire est sorti en salle l’année dernière, auquel on a reproché d’avoir gommé certaines zones d’ombre, notamment le fait qu’il ait traduit pendant la guerre des documents confidentiels français au profit du gouvernement thaïlandais.
La réalisatrice du film, Surussavadi Chuarchart a pour le décrire ces mots rares : « C’était un étranger qui comprenait profondément la nature et les racines des Thaïlandais. »
A sa mort en 1968, le gouverneur de la Banque de Thaïlande, Puey Ungphakorn, lui rendit un vibrant hommage, évoquant le souci permanent « d’excellence » du Frère Hilaire.