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Asie du Sud-Est - Singapour

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Un adolescent arrêté pour avoir proféré des « remarques désobligeantes » envers le christianisme sur YouTube

Un adolescent arrêté pour avoir proféré des « remarques désobligeantes » envers le christianisme sur YouTube

31/03/2015

Dimanche 29 mars dernier, tandis que la crémation du corps de Lee Kuan Yew marquait la fin du deuil de sept jours organisé dans la cité-Etat pour honorer la mémoire du père fondateur de Singapour, la police a arrêté un adolescent de 16 ans pour avoir posté sur YouTube une vidéo dont « l’intention délibérée [était] de blesser les sentiments religieux ou raciaux d’une personne ».

Le lendemain, le principal quotidien anglophone de Singapour, The Straits Times, était plus explicite, le titre du court article relatant cette information étant : « Arrestation d’Amos Yee pour avoir tenu des propos désobligeants envers le christianisme ». Aujourd’hui mardi, l’adolescent a été remis en liberté contre le paiement d’une caution de 20 000 dollars de Singapour (13 500 euros) et après s’être vu notifié par un magistrat les charges qui pèsent contre lui. Agé de 16 ans et donc justiciable comme un adulte, sa prochaine audition devant le tribunal a été fixée au 17 avril prochain. Aux termes d’une loi votée l’an dernier, il encourt une peine maximale de trois mois de prison ferme et une amende de 5 000 dollars de Singapour.

Une vingtaine de plaintes ont été déposées à la police contre Amos Yee Pang Sang et la vidéo qu’il a postée il y a quelques jours sur YouTube, peu après le décès le 23 mars au matin de Lee Kuan Yew. La justice a retenu celles qui concernent l’atteinte aux sentiments religieux ainsi que la diffusion de dessins obscènes (sur son blog, Amos Yee a publié le dessin d’un couple engagé dans des relations sexuelles, la tête de l’homme et de la femme étant remplacée par des portraits de Lee Kuan Yew et de Margaret Thatcher).

L’objet principal du délit est une vidéo d’un peu plus de huit minutes que l’adolescent a mise en ligne sur YouTube. La vidéo est intitulée « Lee Kuan Yew is finally dead » et si elle a été retirée le 29 mars de la page d’Amos Yee, elle reste néanmoins visible sur d’autres pages. S’exprimant en anglais, l’adolescent s’y livre à une attaque cinglante du patriarche de Singapour, mort à 91 ans, pour dénoncer l’autoritarisme et l’atteinte aux libertés qui caractérisent, selon lui, Singapour. Il a des mots très durs pour dénoncer un système où « l’argent et le statut signifient le bonheur » et qui, au final, pour être « l’un des pays les plus riches » au monde est aussi « l’un des plus déprimés ». Avec une fougue très réelle et un langage parfois peu châtié, mais non sans talent, il dénonce en Lee Kuan Yew « une personne horrible » et met au défi son fils, l’actuel Premier ministre Lee Hsien Loong, de le traîner en justice.

La totalité de la vidéo est consacrée à une critique en règle des méthodes de gouvernement de Lee Kuan Yew et de ses successeurs, et l’attaque envers le christianisme ne paraît qu’incidente. Amos Yee a ces mots : « (…) mais je vais le (Lee Kuan Yew) comparer à quelqu’un qui n’a pas encore été mentionné jusqu’ici : Jésus. Tous deux ont soif de pouvoir, ils sont pleins de malice et ils trompent les autres en faisant croire qu’ils sont gentils et que la compassion les habitent ».

Ce 31 mars, le juge qui a signifié son inculpation à Amos Yee lui a interdit de s’exprimer sur les réseaux sociaux avant que le tribunal n’ait rendu son verdict. L’affaire faisant un bruit certain à Singapour, les médias étaient présents à la sortie de l’audience. Le père de l’adolescent avait du mal à retenir ses larmes et a déclaré aux journalistes : « Je voudrais saisir cette opportunité pour dire au Premier ministre Lee à quel point nous sommes désolés. » Amos Yee, quant à lui, était souriant et a salué de la main la presse.

En dehors des médias imprimés, qui sont contrôlés de près par les autorités, les commentaires vont bon train sur les réseaux sociaux et Internet. Sur le site change.org, « plateforme mondiale de pétitions, donnant à toute personne le pouvoir de créer le changement qu’elle souhaite voir », des « chrétiens de Singapour » – ils ne s’identifient pas autrement – disent leur confiance dans le système judiciaire de la cité-Etat et précisent, concernant Amos Yee, qu’ils « ne sont pas offensés par [ses] remarques ». « Ses opinions au sujet de notre Seigneur et Sauveur Jésus-Christ ne menacent pas notre foi ni ne diminuent notre amour pour Lui. S’il vous plaît, libérez Amos Yee. Nous lui pardonnons et désirons qu’il ait devant lui une vie où il pourra pleinement contribuer à la vie de sa communauté », peut-on lire sur le texte de la pétition, qui a réuni un peu plus de 2 000 signataires à ce jour. Singapour compte environ 15 % de chrétiens.

Selon les observateurs, pour significatives qu’elles puissent être, l’arrestation et l’inculpation d’Amos Yee viennent illustrer de manière presque caricaturale ce que les Singapouriens appellent le « Nanny State ». Rien n’y est interdit mais il faut un permis pour tout, et l’Etat est toujours derrière vous, comme une nanny, pour vous empêcher de faire des bêtises. A 16 ans, Amos Yee n’en est pas à son coup d’essai ; en 2012, il s’était copieusement moqué des Chinois qui, selon lui, à l’occasion du Nouvel An lunaire imitent les Américains et leur manière de célébrer le passage du 31 décembre au 1er janvier. A 16 ans toutefois, avec l’audace et la fougue de sa jeunesse, Amos Yee vient remettre en question l’autoritarisme, l’absence de réelle liberté d’expression et la course à la prospérité matérielle qui caractérisent Singapour. Après la disparition de la figure du père fondateur et à moins de deux ans des prochaines élections, sa vidéo vient interroger la capacité du système, aujourd’hui dominé par une élite, un clan et une famille, à se renouveler en profondeur.

(eda/ra)