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Asie du Sud-Est - Singapour

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L’Eglise catholique – à nouveau – réduite au silence ?

L’Eglise catholique – à nouveau – réduite au silence ?

28/09/2012

Mgr Nicholas Chia, archevêque catholique de Singapour, se trouve actuellement au centre d’une polémique lancée par un blogueur local. Ce dernier affirme en effet que l’archevêque a apporté son soutien à un groupe de citoyens réclamant l’abolition de l’Internal Security Act (législation permettant la détention sans jugement), ce que dément formellement Mgr Chia.

Au départ de l’affaire se trouve une modeste manifestation publique organisée au Speakers’ Corner (1) le 2 juin dernier par l’association Function 8, afin de commémorer le vingt-cinquième anniversaire de la tristement célèbre « Opération Spectrum ».Cette opération avait vu les autorités singapouriennes arrêter, le 21 mai 1987 au petit matin, seize personnes, liées de près ou de loin à l’Eglise catholique, au titre de la Loi sur la sécurité intérieure. Accusées de fomenter un « complot marxiste », elles furent, pour certaines d’entre elles, incarcérées pendant plusieurs années, bien que l’affaire soit apparue clairement comme une tentative d’intimidation de l’Eglise catholique et des religions en général afin de les dissuader de toute implication effective dans les affaires politiques de la cité-Etat (2).

Selon les informations disponibles dans la presse de Singapour et sur les blogs locaux, Mgr Chia avait adressé une lettre à Function 8 pour exprimer le soutien de l’Eglise à la tenue de cette manifestation commémorative, l’association étant notamment formée d’une partie des anciens seize détenus de 1987. L’évêque avait ensuite envoyé un second courrier autorisant Function 8 à rendre publique lors de leur rassemblement du 2 juin, cette première lettre qu’il leur avait fait parvenir de sa propre initiative.

Ces faits anodins n’auraient jamais été connus si, peu après ces deux premiers courriers, Mgr Chia n’avait pas envoyé, par courrier recommandé, une troisième lettre à Function 8, demandant au groupe de lui retourner son premier courrier et de ne pas dévoiler en public le contenu de celui-ci. C’est un blogueur de Singapour, Alex Au, qui a révélé l’affaire, dans un post publié le 18 septembre dernier.

Dès le lendemain, 19 septembre, Mgr Chia indiquait par voie de communiqué de presse qu’il avait effectivement « décidé de reprendre [sa] lettre adressée à [Function 8] car, après réflexion, il apparaissait que ce courrier ne reflétait pas exactement [sa] pensée sur le sujet ». L’archevêque poursuivait en écrivant que « utilisée d’une manière non voulue par lui, [la lettre] aurait pu de manière non intentionnelle nuire à l’harmonie sociale à Singapour », précisant que Function 8 avait compris sa décision et lui avait rendu sa lettre.

Selon le blogueur Alex Au, la troisième lettre de l’archevêque de Singapour à Function 8 est le fruit de pressions extérieures. En effet, il explique que, dans son premier courrier, l’archevêque apportait son soutien à Function 8 en termes tout à fait chaleureux et acquiesçait à l’appel lancé par l’association en faveur de l’abolition de l’Internal Security Act, au nom duquel les seize catholiques avaient été arrêtés en 1987. Si Mgr Chia a par la suite changé d’avis, continue Alex Au, c’est parce que, peu après avoir envoyé son premier courrier à Function 8, Mgr Chia a reçu un appel téléphonique d’agents du gouvernement, « appartenant probablement au Bureau de la sécurité intérieure ». Ces derniers lui ont déclaré que Function 8 cherchait à l’instrumentaliser dans leur combat contre la Loi sur la sécurité intérieure, affirme encore le blogueur. « Comment les membres de Function 8 auraient-il pu chercher à utiliser l’Eglise alors que ce n’étaient pas eux qui avaient sollicité [la première lettre écrite par Mgr Chia] ? », interroge encore Alex Au.

Plus encore, explique-t-il, la demande de Mgr Chia à Function 8 de reprendre son premier courrier est intervenue après que l’archevêque « a été convoqué à un déjeuner avec le Premier ministre adjoint Teo Chee Hean (qui détient également le portefeuille de l’Intérieur) » et qu’on lui ait demandé de se présenter « seul et non accompagné » à ce déjeuner. Pour Alex Au, il est clair que l’archevêque a été soumis à une forte pression de la part des autorités de Singapour pour l’inciter à se désolidariser d’un mouvement qui réclame l’abolition de la Loi sur la sécurité intérieure ; ce faisant, ces mêmes autorités réactualisent une position exprimée il y a vingt-cinq ans, selon laquelle l’expression politique des Singapouriens ne peut aller au-delà de certaines limites étroites, définies par le pouvoir en place.

Ainsi mis en cause, Mgr Chia se défend en écrivant que les propos tenus par Alex Au le « confirme dans [ses] craintes de voir [sa] lettre à Function 8 utilisée d’une manière indésirable ». Il poursuit : « Ces actions irresponsables peuvent facilement conduire à une grave incompréhension entre l’Eglise catholique et le gouvernement, et ébranler la confiance et la coopération établies de longue date entre eux. » Un peu plus loin, l’archevêque ajoute : « L’Eglise catholique a toujours eu comme ligne de conduite de ne pas s’impliquer dans les affaires de l’Etat. »

Outre Alex Au qui maintient ses positions sur son blog et estime qu’il est tout au contraire « irresponsable » de vouloir cacher des informations auxquelles le public doit avoir accès, d’autres voix dans la blogosphère locale et parmi les catholiques de Singapour s’élèvent pour affirmer que l’Eglise se doit d’être investie dans certains domaines du champ politique. L’une d’entre elles, Angela Oon, rappelle sur sa page Facebook qu’en 2011, à l’occasion des élections législatives, le même Mgr Nicholas Chia avait publié une Lettre pastorale où, à propos des relations entre l’Eglise et l’Etat, il soulignait « l’importance de prendre une part active au processus politique ».

Notes

(1) Modelé sur le Speakers’ Corner de Hyde Park, à Londres, cet espace où chacun peut prendre la parole librement devant l’assistance du moment, le Speakers’ Corner (‘coin des orateurs’) de Singapour a été établi par le gouvernement le 1er septembre 2000. Situé dans le Hong Lim Park, il est ouvert tous les jours de l'année ; il est notable de constater la présence d'un poste de police à proximité du parc. Ses détracteurs soulignent qu’il est l’exception qui confirme la règle en matière de liberté d’expression à Singapour tandis que ses partisans indiquent que sa seule existence témoigne d’une certaine ouverture au débat public dans la cité-Etat.
(2) On pourra lire au sujet de l’Opération Spectrum et de ses suites le dossier publié en décembre 1987 dans « Echange France-Asie » sous le titre
« Singapour : l’Eglise mise en garde » par le P. Jean Maïs, ainsi que l’article du P. Guillaume Arotçarena paru dans EDA : « Singapour : les évolutions du paysage religieux face à la modernité » (repris dans Démocratie, modernité et christianisme en Asie, paru en 2009 aux Editions Les Indes savantes, Paris).