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Asie du Sud-Est - Singapour

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"CE QUE J'AI VU VENIR, C'EST QU'IL ALLAIT DEVENIR DE PLUS EN PLUS DIFFICILE D'INTEGRER NOS MUSULMANS DANS LA SOCIETE SINGAPOURIENNE" - une interview avec Lee Kuan Yew - [ Bulletin EDA n° 365 ]

16/12/2002

FEER : Selon vous, comment est apparu l'extrémisme musulman en Asie du Sud-Est ?

Lee Kuan Yew : Lorsque nous demandons à nos musulmans : "Pourquoi êtes-vous devenus si stricts dans vos pratiques religieuses ?", ils répondent : "Parce que nous sommes mieux formés et qu'ainsi nous comprenons mieux ce que nous devons observer." Mais le facteur le plus important est la pression exercée par leurs coreligionnaires du cour du monde musulman. Avec le regain de religiosité à travers le monde du fait du financement saoudien des mosquées, des madrasas et des oulémas, des populations entières sont mobilisées. Ensuite, certains dans des cercles bien particuliers sont récupérés par des radicaux extrémistes pour devenir des 'djihadistes'. Al-Qaida et ses affidés locaux recrutent dans les mosquées ceux qui leur paraissent convenir pour leurs propres instituts de formation religieuse, où on leur enseigne que le devoir de tout bon musulman est de combattre pour tous les musulmans opprimés dans le monde et, si nécessaire, de mourir pour cette cause, devenir syahids (martyrs).

Est-ce que c'est ce qui s'est produit à Singapour ?

Oui. Leur dirigeant était un religieux de Singapour qui a été converti par Abu Bakar Bashir en Malaisie. Suharto avait réprimé des gens comme Bashir et Hambali. Ils ont fui en Malaisie où ils ont bâti de nombreuses cellules et à Singapour où ils en ont installé un certain nombre. Du fait d'une religiosité accrue et des possibilités offertes par la télévision par satellite, les Arabes ont réussi à faire en sorte que les musulmans d'Asie du Sud-Est leur ressemblent.

L'environnement économique de ces dernières années a-t-il contribué au succès de cette entreprise ?

L'économie malaisienne a continué de croître et il en est allé de même en Indonésie. Singapour est une ville cosmo-polite et pourtant nous avons eu une cellule terroriste !! Et ils s'identifient à la cause des musulmans en Palestine, en Tchétchénie, au Kosovo, où les musulmans subissent des injustices. Chaque jour, leurs télévisions diffusent des ima-ges d'une armée israélienne toute puissante écrasant les Pa-lestiniens. Je ne dis pas que, si vous résolvez le problème palestinien, tout ceci disparaîtra. La stratégie d'Al-Qaida est faite pour tous les musulmans, pas seulement pour les Ara-bes, pour rassembler tous les musulmans partout où ils sont opprimés. Et le grand oppresseur, ce sont les Etats-Unis qui soutiennent Israël. Cet appel au djihad a une consistance.

Y a-t-il un danger à voir apparaître de graves divisions dans tous ces pays : Malaisie, Indonésie, Singapour ?

Je ne peux pas dire que j'ai vu venir le terrorisme. Ce que j'ai vu venir, c'est qu'il allait devenir de plus en plus difficile d'intégrer nos musulmans dans la société singapourienne. Au lieu de rejoindre des lieux communautaires où chacun se mêle aux autres, les musulmans ont commencé à passer de plus en plus de temps entre eux, à la mosquée, pour mener leurs propres activités sociales. Même leurs jardins d'enfants sont situés dans les mosquées.

Parmi les personnes arrêtées à Singapour, un groupe avait comme objectif les conduites d'approvisionnement en eau de la ville, une cible qui paraît plus à voir avec les relations entre Singapour et la Malaisie qu'avec le djihad international.

L'idée du dirigeant de ce groupe était de susciter des tensions interraciales et interétatiques. Les communistes appliquaient la même doctrine. Dans une situation de chaos, c'est la minorité organisée qui prend le pouvoir. Ainsi, leur objectif était, quel que soit leur but ultime, tout simplement de causer la confusion à l'intérieur du pays, de dresser les races entre elles et de voir s'affronter les nations. Dans le chaos et la confusion qui en auraient résulté, ils auraient poussé leur avantage et pris le pouvoir.

Cela avait-il moins à voir avec l'influence venue de l'extérieur, celle d'Al-Qaida ?

L'objectif est la conquête du pouvoir. Ils veulent fonder un Etat musulman, le Daulah Islamiyah, un califat qui comprenne la Malaisie, l'Indonésie, le sud des Philippines et Singapour. C'est absurde, irréalisable. Supposez qu'ils conquièrent le pouvoir comme les communistes l'ont fait en Europe de l'Est : y a-t-il eu la création d'un unique grand Etat communiste en Europe ? Pourquoi les musulmans thaïs, malaisiens ou philippins devraient-ils abandonner le pouvoir et remettre leur souveraineté à ce califat dirigé par des Indonésiens ? Mais, dans la lutte pour le pouvoir, c'est un levier extraordinaire que de pouvoir dire : "Nous sommes les purs, nous combattons pour Dieu."

La première chose à reconnaître est que c'est notre problème, pas un problème américain. Si vous pensez qu'ils en ont uniquement après les Américains, vous vous trompez. Pour des dirigeants de la Jemaah Islamiah tels que Bashir et Hambali, l'objectif est de prendre le pouvoir ici, en Indonésie et si possible dans le reste de l'Asie du Sud-Est. De l'analyse de leurs échanges de courriers électroniques, nous savons qu'il y a cent groupes radicaux en Indonésie, totalisant plusieurs milliers de membres. Même si vous attrapez ceux qui ont perpétré l'attentat de Bali, cela ne représentera jamais qu'une seule cellule, une cellule parmi de nombreuses autres.

Quelles sont les conséquences de tout cela sur la structure politique de l'Asie du Sud-Est ?

Cela représente une menace. La menace est plus élevée dans les pays dont les institutions politiques sont affaiblies, comme c'est le cas en Indonésie. Il y a peu de chose que nous puissions faire socialement ou économiquement pour changer cela. Regardez les personnes que nous avons arrêtées. Ils étaient tous propriétaires de leurs toits ; aucun d'entre eux n'était au chômage. Tous formés en anglais et non en malais. Ils avaient tous fini leurs études secondaires et certains d'entre eux avaient fait des études supérieures, dans les domaines techniques. L'un d'eux avait un diplôme universitaire.

A l'époque de la menace communiste, l'antidote était l'institution d'un pouvoir fort. Est-ce toujours le cas ?

Si le terrorisme pouvait être résolu par les procédures criminelles ordinaires, très bien. Mais est-ce le cas ? Comment la Malaisie a-t-elle fait face à cela ? En recourant à la Loi sur la sécurité interne, comme Singapour a pu le faire de son côté. Supposez que nous ayons dû présenter ces terroristes devant une cour dans les 48 heures pour les inculper formellement et voir leurs avocats demander une libération sous caution. Qu'aurions-nous pu faire pour briser leur organisation avant qu'ils aient eu le temps de faire exploser les camions bourrés d'explosifs qu'ils projetaient de faire sauter ? Nous les avons arrêtés et détenus sans jugement pour les empêcher de commettre leurs crimes.

Etes-vous sûr que la menace a été éloignée ?

Non. Comment pourrions-nous affirmer cela ? Nous avons nettoyé cette cellule particulière. Pouvons-nous être certains qu'il n'y a pas une autre cellule "dormante" à l'heure actuelle mais qui pourrait être réactivée ?

Si c'est une question de lutte pour le pouvoir local, pourquoi personne n'a-t-il vu venir cela ?

Nous ne savions pas qu'ils étaient prêts à recourir à la violence, qu'ils avaient déjà établi des liens avec Al-Qaida. [L'Indonésien B.J.] Habibie avait rendu les choses plus faciles du temps où il était président. Il était revenu sur toutes les lois que Suharto avait fait voter pour contenir les musulmans radicaux. Il leur a permis d'utiliser des slogans religieux et des symboles religieux à des fins de politiques politiciennes, sur leurs drapeaux et dans leurs slogans. Suharto avait interdit cela à cause du souvenir laissé par la rébellion du Darul Islam, à l'époque des années 1950 et 1960. Mais ils n'ont jamais abandonné. La seule institution pan-indonésienne efficace qui se montre séculière et nationaliste, c'est l'armée, les TNI.

Les sociétés d'Asie du Sud-Est sont habituellement considérées comme des sociétés tolérantes, où l'islam adopte des formes modérées. Cette perception pourra-t-elle être restaurée et rendue crédible une fois ces cellules terroristes éliminées ?

Pour l'heure, le courant va dans l'autre sens. Mais je ne vois pas qu'il puisse gagner à terme. Prenez l'Iran : revenir à une vie dictée par les préceptes du Livre n'a donné aux Iraniens la vie qu'ils souhaitaient. Aujourd'hui, les jeunes femmes iraniennes contournent ouvertement les règles, se maquillent, mettent du rouge à lèvre, manifestent dans la rue avec des foulards fort légers. Elles sont mécontentes et rebelles après 23 années [de régime des mollahs]. Mais le clergé musulman ne cédera pas si facilement maintenant qu'il détient le pouvoir. Il peut se passer vingt ou trente ans avant que nous entrions dans le début d'un nouveau cycle mais l'Etat théocratique ne résistera pas. Et des échecs successifs dans le monde musulman montreront qu'un Etat théocratique, tout comme un Etat communiste, est un mirage. Mais pour le moment, Daulah Islamiyah [un Etat musulman] a une force d'attraction phénoménale.

Ndlr

[NDLR - L'attentat de Bali, le 12 octobre dernier, a mis sur le devant de la scène l'existence de réseaux terroristes à l'ouvre en Asie du Sud-Est. Avant même cette date, les autorités de Singapour avaient procédé à des arrestations et déjoué, semble-t-il, un projet d'attentats visant, entre autres, des intérêts américains sur le territoire de la cité-Etat. Cette actualité s'inscrit dans le contexte où, depuis quelques années, cette région du monde est marquée par le radicalisme d'un nombre croissant de groupes musulmans. En réaction, la lutte contre l'islam radical est devenu un des objectifs prioritaires de la plupart des gouvernements de la zone. Une politique régionale pour faire face à cette menace est envisagée mais se heurte, concrètement, à des difficultés considérables dès lors qu'il s'agit de la définir avec précision et de la mettre en ouvre. Dans l'interview ci-dessous, publiée dans la Far Eastern Economic Review (FEER) datée du 12 décembre 2002, le journaliste Michael Vatikiotis, de la FEER, a recueilli les propos de Lee Kuan Yew, le dirigeant historique de Singapour. Pour Lee Kuan Yew, la mise à jour de cellules d'extrémistes musulmans ne reflète qu'une partie du problème. La question de l'intégration des musulmans ainsi que celle des rapports qu'entretiennent les musulmans par-delà les frontières sont centrales. Réagissant à la mise en cause de l'Indonésie, l'ancien président indonésien Abdurrahman Wahid, dirigeant de l'organisation musulmane de masse, la Nahdlatul Ulama, a été prompt à réagir aux propos de Lee Kuan Yew. Selon le Jakarta Post du 9 décembre dernier, "les remarques de Lee n'ont pas de sens. [Lee Kuan Yew] ne comprend pas l'islam en Indonésie dans son ensemble". Affirmant que l'ancien dirigeant singapourien est "ignorant" au sujet de l'islam en Indonésie, Abdurrahman Wahid a souligné que, sur 200 millions de musulmans indonésiens, les radicaux n'étaient pas plus de 50 000. La traduction est de la rédaction d'Asie<br />

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(EDA, FEER, décembre 2002)<br />