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Asie du Sud-Est - Philippines

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« Poursuivre le dialogue interreligieux, envers et contre tout » - interview du P. de Gigord, missionnaire à Mindanao pendant près de vingt ans

« Poursuivre le dialogue interreligieux, envers et contre tout » - interview du P. de Gigord, missionnaire à Mindanao pendant près de vingt ans

01/06/2017

Alors que le président Duterte a instauré la loi martiale sur l’île de Mindanao et que les affrontements se poursuivent entre des militants islamistes et l’armée gouvernementale à Marawi, le P. Michel de Gigors a accepté de répondre aux questions d’Eglises d’Asie.

Prêtre des Missions Etrangères de Paris (MEP), le P. de Gigord connaît bien l’ile de Mindanao et la ville de Marawi, pour y avoir été missionnaire pendant près de vingt ans (1). Fervent partisan et patient artisan du dialogue interreligieux, malgré les difficultés et les périodes de doute, le P. de Gigord a été menacé de mort et a été kidnappé à deux reprises, en 1986 et 1990 alors qu’il était aux Philippines. Rentré en France en 2001, où il poursuit son action en faveur du dialogue entre les religions, le P. de Gigord retourne aux Philippines très régulièrement. Il répond ici aux questions d’Eglises d’Asie.


Eglises d’Asie : Des terroristes du groupe armé Maute, allié de Daech, sont retranchés à Marawi, une ville de 200 000 à habitants à majorité musulmane, depuis le 23 mai dernier. L’armée tente d’en reprendre le contrôle, maison par maison. Que signifie cette nouvelle flambée de violences aux Philippines ?

P. Michel de Gigord, MEP : Aux Philippines, la violence est récurrente. Elle s’inscrit dans l’histoire du pays, une histoire très compliquée. Les musulmans n’ont jamais accepté la christianisation du pays par les Espagnols. Ils se considèrent, souvent à juste titre d’ailleurs, comme des victimes. Des accords de paix ont pourtant été signés avec le MNLF [Front moro de libération nationale] en 1996, puis avec le MILF [Front moro de libération islamique] en 2014. Mais à chaque fois, des minorités, refusant tout accord avec les autorités civiles du pays, ont décidé de poursuivre la lutte armée. C’est le cas de Maute, des extrémistes locaux sous l’influence de groupes provenant d’Indonésie.

Cette fois-ci, les violences interviennent suite à une tentative d’arrestation, manquée, par l’armée philippine, d’Isnilon Hapilon, ancien leader d’Abou Sayyaf [groupuscule bien connu aux Philippines pour évoluer aux frontières du grand banditisme et de l’islamisme], qui a créé son propre groupe, Maute, sur Marawi.

En attaquant l’armée et Marawi, une ville musulmane relativement importante, Maute entend affirmer la primauté de l’islam, et entend surtout rappeler le refus total de dialoguer, d’établir un contact avec le monde non musulman, considéré comme impur.

Sans minimiser l’ampleur de la tragédie de Marawi, il faut rappeler que les Philippines ont connu des révoltes beaucoup plus importantes par le passé. A Zamboanga, il a trois ans, des quartiers entiers de la ville avaient été rasés et il y avait eu des centaines de morts.

N’oublions pas non plus que Marawi est connue pour être une plaque tournante de la drogue aux Philippines. Je suis quasiment persuadé qu’il existe un lien entre la drogue, les intérêts de la mafia, et ce qui se passe à Marawi.

Le président Duterte a instauré la loi martiale sur toute l’île de Mindanao, pour une durée de soixante jours, durée maximale prévue par la Constitution des Philippines. Les évêques locaux lui ont apporté un soutien mesuré. Qu’en pensez-vous ?

En instaurant la loi martiale, Duterte a signifié qu’il fallait en finir avec ce conflit qui dure depuis des générations à Mindanao. Et c’est vrai qu’il faut en finir ! Mais la loi martiale constitue-t-elle la meilleure réponse à apporter ? Son discours, extrêmement violent, permet de nourrir des doutes quant au bien-fondé de cette décision.

Même s’il faut agir avec force contre des groupes comme Maute, la réaction de Duterte me paraît exagérée. Elle est démesurée, car elle permet, et il l’a rappelé, d’établir un couvre-feu, de procéder à des arrestations sans mandat d’arrêt, d’effectuer des fouilles sans limite, ... Elle est démesurée, car la loi martiale est instaurée sur tout Mindanao : une île de 100 000 km², de 20 millions d’habitants, dont 80 % du territoire n’est pas concerné par l’islamisme radical. C’est absurde, et c’est dangereux. Et la durée, de deux mois, c’est très long. Il a en outre précisé pouvoir l’étendre sur le reste du pays. Il faut cependant rappeler que, pour le moment, la majorité de la population de Mindanao soutient cette décision.

Rodrigo Duterte agit soit de manière beaucoup trop émotionnelle, soit par calcul, auquel cas il a décidé de mettre en place un pouvoir absolu sur les Philippines. J’ai très peur qu’il fasse de cette attaque un prétexte pour instaurer un régime autoritaire, qui risquerait de ressembler fortement au régime instauré par Ferdinand Marcos il y a quarante ans. J’ai très peur que Duterte ne soit tenté par un pouvoir militaire ; or, il faut toujours avoir à l’esprit que quand les militaires sont au pouvoir, il est très difficile de les en déloger.

Quant aux évêques, je trouve que leur réaction est prudente, relativement équilibrée. De toute façon, il y aura toujours des gens pour les critiquer.

Etablir la paix à Mindanao constituait une des promesses électorales du président Duterte. En a-t-il encore les moyens ?

Pour ramener la paix à Mindano, le président Duterte dispose d’atouts certains : des relations familiales avec le monde musulman [sa grand-mère maternelle était musulmane, son fils a épousé une musulmane], mais plutôt éloignées, et, surtout, des relations étroites avec les chefs des partis communistes. Il est sans doute le mieux équipé pour entrer en relation avec les rebelles.

Suite aux attaques de Marawi, il a adopté une position très claire : il a indiqué qu’il n’était pas contre les Moros [appellation par laquelle on désigne les musulmans aux Philippines], mais qu’il ne ferait aucune concession aux extrémistes.

Vous savez, depuis la chute du dictateur Marcos [en 1986], nombreux sont les hommes politiques à avoir eu pour projet de ramener la paix à Mindanao. Avec le précédent président [Benigno Aquino III, au pouvoir de 2010 à 2016], il y avait eu des avancées significatives. Mais en 2015, un événement a bouleversé les Philippines : 45 militaires spécialisés dans la lutte anti-terroriste sont tombés dans un guet-apens et ont été massacrés dans le sud de Mindanao. Les négociations en cours entre le gouvernement philippin et le monde musulman ont connu un coup d’arrêt brutal. Tout s’est arrêté. En 2016, il y a eu un début de pourparlers entre les autorités civiles et la rébellion musulmane sous l’égide de la Malaisie à Kuala Lumpur. Reste à savoir si elles ne vont pas s’arrêter à nouveau suite aux attaques de Marawi.

En tout cas, Duterte a martelé que l’histoire de Mindanao ne serait plus la même après l’affaire de Marawi. Que signifie-t-il par là ?

Missionnaire aux Philippines pendant près de vingt ans, vous avez vécu à Marawi et vous êtes un fervent partisan du dialogue interreligieux. Ce dialogue est-il encore possible ?

Aux Philippines, et en particulier dans les régions musulmanes de Mindanao, il existe beaucoup de groupes de rencontres interreligieuses pour favoriser la réconciliation. Ces groupes existent à tous les niveaux : entre membres des communautés, entre autorités religieuses, etc.

Je retourne régulièrement aux Philippines et j’observe que des chrétiens, des musulmans poursuivent ce dialogue, envers et contre tout. Mais ce n’est pas facile. Lors de mon dernier voyage aux Philippines, il y a deux ans, j’ai senti une certaine lassitude. Sans arrêt, de nouveaux problèmes surgissent. A Marawi, les événements récents ne vont certainement pas aider au développement du dialogue.

Il faut dire que les nouvelles au plan mondial ne sont pas encourageantes. Ce dialogue nécessite des personnes motivées, particulièrement motivées. A ce titre, il est bon de voir que tous nos papes ne cessent de rappeler, de façon claire, extrêmement claire, la nécessité absolue du dialogue interreligieux. C’est une question de survie pour le monde. « Il n’y aura jamais de paix dans le monde tant qu’il n’y aura pas de réconciliation entre les religions », déclarait le théologien catholique allemand Hans Küng. Il faut accélérer le dialogue, en particulier avec le monde musulman. La rencontre du pape François avec le cheikh Ahmed al-Tayeb, imam de la mosquée al-Azhar au Caire, constitue un message très fort, et très clair.

Plus il y a de difficultés, plus je suis convaincu qu’il faut à tout prix poursuivre le dialogue. J’étais, et je demeure, animé par cette conviction.

Faire vivre le dialogue, « envers et contre tout », dites-vous. Que risquent les artisans du dialogue ?

Dans le meilleur des cas, ils risquent la moquerie de leur communauté. La moquerie de la communauté catholique, pour les catholiques ; la moquerie de la communauté musulmane, pour les musulmans. Moquerie, accusation de naïveté, accusation de trahison même, par rapport à leur propre communauté. Je l’ai ressentie aux Philippines et le je le ressens ici aussi, en France.

Au pire, on risque... le kidnapping, la torture, l’assassinat. A Marawi, un prêtre que je connais très bien a été kidnappé le 24 mai dernier. Quatorze membres de la toute petite communauté catholique de Marawi ont été kidnappés avec lui. Les fanatiques ont besoin de la violence. Pour eux, le P. Teresito Suganob et tous ceux qui pratiquent le dialogue constituent une menace.

Les combattants du groupe Maute ont kidnappé le P. Teresito Suganob et des fidèles. Vous qui avez été kidnappé à deux reprises, pouvez-vous nous dire ce que l’on ressent dans cette situation ?

Le P. Teresito Suganob est un très bon ami et c’est terrible de savoir qu’il va connaître ce que j’ai connu. Une situation de kidnapping, c’est une angoisse permanente : on est constamment menacé, on se demande toujours si cette menace va être la dernière. Pour le P. Teresito Suganob, la situation est aggravée car il a été pris en otage avec une douzaine de fidèles. Lors de mon deuxième kidnapping, j’ai été enlevé avec ma nièce : j’étais bien plus effrayé que la première fois, car j’avais peur qu’elle ne souffre à cause de moi. Le P. Teresito Suganob vit certainement une situation terrifiante. D’autant que la cathédrale, dont il est le curé, a été entièrement dévastée.

(eda/pm)
 

Notes

(1) Le P. Michel de Gigors avait confié son histoire au journaliste Jean-Luc Angélis, dans un livre intitulé Le choc du dialogue (Paris, éditions CLD, 2005).