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Asie du Sud-Est - Philippines

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A Mindanao, l’Eglise catholique exhorte le nouveau président à agir vite

A Mindanao, l’Eglise catholique exhorte le nouveau président à agir vite

07/07/2016

Premier président originaire de Mindanao, Rodrigo Duterte tend la main à divers groupes armés, des rebelles communistes à Abu Sayyaf. Il prône un passage au fédéralisme, ce qui permettrait d’aboutir à une autonomie de fait pour la région du Sud philippin tout en assurant une meilleure ...

... répartition des richesses entre la capitale et le reste du pays. Impliquée de longue date dans les négociations de paix, l’Eglise catholique exhorte le président des Philippines à agir vite et met en garde contre la résurgence des extrémismes.

« C’est une question à la fois urgente et à court terme », juge Mgr Orlando Quevedo. Elevé au cardinalat en février 2014 par le pape François (devenant ainsi le premier cardinal de la grande île du Sud philippin), Mgr Quevedo est en charge de l’archidiocèse de Cotabato, où cohabitent autant de catholiques que de musulmans.

Deuxième plus grande île de l’archipel, Mindanao est aussi l’une des plus pauvres. En cause : les affrontements pour divers motifs de plusieurs groupes armés, dont les séparatistes musulmans actifs au sein d’une des guérillas les plus longues et les plus meurtrières de la région. L’islam a été introduit dans le sud des Philippines dès le XIVe siècle, mais, après plusieurs siècles de colonisation espagnole puis américaine, les « moros », ainsi que sont désignées les populations musulmanes de la région, ressentent amèrement le fait de s’être vus confisquer des terres ancestrales. Les musulmans représenteraient aujourd’hui quelque 5 % des 100 millions de Philippins.

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Après de longues années de négociation, un accord de paix avait été signé en 2014 entre le précédent gouvernement et le MILF, le Front moro de libération islamique. Le texte prévoyait une semi-autonomie pour le Bangasmoro, « la terre des moros », ainsi qu’un désarmement progressif. Mais, pour mettre en œuvre cet accord de paix, restait à adopter la « Loi fondamentale pour le Bangsamoro », ardemment soutenue par l’ancien président Benigno Aquino, au pouvoir de 2010 à 2016 mais bloquée par ses adversaires politiques au Congrès.

Assurer le passage à un système fédéral

Or, le nouveau président des Philippines a un autre projet en tête : le passage à un système fédéral. Selon Rodrigo Duterte, considéré comme un bon connaisseur de la situation à Mindanao pour en être originaire et avoir été maire de la grande ville de Davao pendant plus de vingt ans, un tel projet permettrait à la fois d’obtenir une autonomie de fait pour la région tout en assurant, à l’échelle nationale, une meilleure répartition des richesses.

Depuis son élection, le 9 mai dernier, et sa prise de fonction, ce 30 juin, Rodrigo Duterte a tendu la main aux divers groupes armés jusqu’ici exclus des pourparlers engagés par Manille. L’idée, pragmatique, est de s’assurer le soutien le plus large possible pour son projet de fédéralisme, afin de consolider une paix aujourd’hui menacée à Mindanao. Le président est allé jusqu’à se déclarer « ouvert » aux négociations avec Abu Sayyaf, ce groupe qui navigue entre l’islamisme violent et le grand banditisme, qui vient de décapiter un second otage canadien en plein Ramadan et dont plusieurs factions ont rallié Daech. Un Norvégien reste captif, enlevé en même temps que ses deux compagnons d’infortune canadiens, en septembre dernier, sur l’île de Samal, au large de Davao. Auparavant, un ancien prêtre italien avait été libéré par une autre faction en échange d’une rançon.

« Abu Sayyaf n’est pas mon ennemi. Je pense que ce groupe est indissociable de la question de Mindanao », a déclaré le 25 juin Rodrigo Duterte lors d’un discours. « C est pourquoi je demande à Abu Sayyaf : êtes-vous prêts à discuter ou doit-on continuer à vous combattre ? », avait lancé le président.

Pour les analystes ainsi que pour les représentants de l’Eglise catholique à Mindanao, cette main tendue aux groupes armés est un pari risqué. Premièrement parce qu’elle peut être assimilée à une justification des prises d’otages par Abu Sayyaf, même si le président a précisé qu’il n’était pas question de négocier avec n’importe qui. Deuxièmement, pour passer au fédéralisme, il faudrait amender la Constitution. Or, les précédentes tentatives ont échoué. « Il faut appliquer ce qui est faisable... sans avoir à réécrire la Constitution », insiste le cardinal Quevedo, qui se prononce plutôt pour une amélioration de la Loi fondamentale pour le Bangsamoro. Au Congrès, le texte initial avait été amendé à 80 %, au grand dam du Front moro de libération islamique.

Promouvoir le dialogue interreligieux

Toujours selon le cardinal Quevedo, il est également prioritaire de réécrire les manuels scolaires qui perpétuent une vision biaisée de l’histoire des moros et des autres peuples indigènes de Mindanao. Durant la campagne pour l’adoption de la Loi fondamentale pour le Bangsamoro, il avait été également reproché à certains médias basés à Manille, la capitale située sur l île de Luçon, majoritairement chrétienne, d’alimenter un sentiment antimusulman et anti-Mindanao.

« Le nouveau président devrait reconnaître et soutenir les efforts engagés par les institutions éducatives et religieuses pour promouvoir le dialogue interreligieux », souligne encore le cardinal Quevedo, tout en appelant le président « à considérer l’Eglise ni comme un obstacle ni comme un ennemi, mais comme une force positive et un partenaire pour le développement national ».

Impliquée de longue date dans les négociations de paix, la communauté Sant’Egidio avait agi comme facilitateur des pourparlers entre Manille et le MILF qui avaient donné naissance à l’accord de paix de 2014. Aujourd’hui, l’Eglise catholique soutient la reprise des négociations avec les rebelles communistes, l’autre conflit qui mine la paix à Mindanao, pour des raisons et avec des implications différentes toutefois.

Durant la campagne présidentielle, l’épiscopat avait appelé à mots couverts à voter contre Rodrigo Duterte. A l’époque le candidat avait insulté le pape et proféré des plaisanteries au goût douteux à propos du viol d’une missionnaire australienne tuée à Davao. Aujourd’hui, l’Eglise apporte son soutien à la reprise des négociations de paix avec les rebelles communistes, mais les relations restent mauvaises entre le président et l’Eglise, institution incontournable aux Philippines. Les deux dossiers qui cristallisent le plus les tensions sont la volonté présidentielle de rétablir la peine de mort, et le chantier du planning familial, après l’adoption d’une loi rendant gratuite la contraception pour les couples les plus pauvres.

Pour sa part, le cardinal Quevedo a déclaré que le nouveau président devait comprendre que « l’Eglise base sa critique sur des valeurs morales et religieuses, non sur une partialité politique ».

(eda/md)