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Asie du Sud-Est - Philippines

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La création d’une région musulmane semi-autonome repoussée sine die

La création d’une région musulmane semi-autonome repoussée sine die

21/12/2015

Au sein du principal pays catholique d’Asie, le retard accumulé pour l’adoption de la loi pour la création d’une région musulmane semi-autonome suscite l’inquiétude pour l’avenir du processus de paix à Mindanao, principale île du Sud philippin, berceau de l’islam dans l’archipel et théâtre de l’une des guérillas ...

... les plus anciennes et les plus sanglantes d’Asie du Sud-Est.

Presque deux ans après la signature de la paix entre Manille et les rebelles séparatistes du Front moro de libération islamique (MILF), le 27 mars 2014, la Loi fondamentale pour le Bangsamoro (Bangsamoro Basic Law ou BBL) reste « dans les limbes », a dénoncé le 16 décembre dernier, dans un entretien au site de la Conférence des évêques catholiques des Philippines (CBCP), Mgr Orlando Quevedo. A la tête de l’archevêché de Cotabato, enclave où cohabitent 50 % de chrétiens et 50 % de musulmans au sein de l’ARMM (Région autonome musulmane de Mindanao), l’entité politique rassemblant actuellement les provinces à majorité musulmane du Sud philippin, le cardinal est à l’origine de « Friends for Peace », une initiative visant à promouvoir le dialogue interreligieux.

Car, après dix-sept ans de négociation, le processus de paix piétine à Mindanao, notamment depuis le massacre, le 25 janvier dernier, de 44 policiers d’élite dans une embuscade près de la municipalité de Mamasapano, dans la province de Maguindanao, sur un territoire en principe sous contrôle du MILF. De quoi accuser ce dernier d’être à l’origine de la tuerie et remettre en cause la création de la province du Bangsamoro, censée remplacer l’ARMM et représentant 10 % du territoire national. Le regain de tension a alors provoqué une nouvelle crise humanitaire dans la région. En près de quarante ans, les violences ont déjà fait 150 000 morts et déplacé plus de deux millions de personnes.

Entretemps, le texte dérivé du traité de paix signé en 2014 a été profondément modifié. D’une part au Sénat, où il a été amendé à 80 % par ‘Bongbong’ Marcos, à la tête de la Commission pour le gouvernement local. Le fils unique du dictateur déchu Ferdinand Marcos (1965-1986) est par ailleurs candidat à la vice-présidence de l’archipel, pour les élections générales qui auront lieu en mai prochain. Le texte a été d’autre part revu à la Chambre des représentants, où le parrain du projet, le député Rufus Rodriguez, élu de Cagayan de Oro (nord de Mindanao), a dû faire des concessions pour conserver le régime parlementaire envisagé pour le gouvernement régional du Bangsamoro. Aujourd’hui, les deux versions du texte semblent néanmoins difficilement réconciliables.

Pour sa part, le cardinal Quevedo dénonce une proposition de loi vidée de sa substance. « Aucune de ces versions édulcorées ne sera acceptée par le MILF », juge le prélat. Car, selon lui, toutes les deux « affaibliraient les prérogatives propres au Bangsamoro, avec un retour à des caractéristiques similaires à celles de n’importe quel autre gouvernement régional » de l’archipel.

L’islam, de rite sunnite pour l’essentiel, représente la seconde religion des Philippines, avec environ 5 % de la population, loin derrière le catholicisme (près de 85 %). Dans la partie occidentale de Mindanao, les musulmans sont devenus majoritaires après l’arrivée de l’islam dès l’an 1380, et ce avant même le début de l’évangélisation de l’archipel au XVIe siècle, lors de la colonisation espagnole. A l’époque, beaucoup de terres avaient été confisquées au nom du roi d’Espagne aux « Moros », terme générique désignant l’ensemble des populations musulmanes de Mindanao. Par la suite, les Moros ont résisté aux invasions des Etats-Unis et du Japon. Au sens littéral, « Bangsamoro » signifie la « nation » ou la « patrie » des Moros.

Jusqu’ici, la paix à Mindanao était présentée comme l’un des principaux chantiers du président Benigno Aquino III, au pouvoir depuis 2010, en plus de la lutte anticorruption. Pour les partisans de la Bangsamoro Basic Law, il s’agit également d’une opportunité pour relancer le développement d’une région réputée riche en ressources naturelles mais dont la population reste touchée par la pauvreté, ainsi que d’ériger un rempart face à l’expansion de la menace terroriste internationale émanant en particulier de Daech, dont certains groupuscules du Sud des Philippines, concurrents du MILF, se revendiquent désormais affiliés. Parmi eux, les Combattants islamiques pour la liberté de Bangsamoro (BIFF), ou encore le MNLF (Front moro de libération nationale), avec qui le gouvernement avait pourtant signé un premier accord de paix en 1996. A l’époque, d’autres groupes avaient poursuivi la guérilla. De son côté, l’armée philippine minimise pour le moment la menace Daech dans l’archipel, évoquant des marques opportunes de sympathie envers l’organisation terroriste internationale, en l’absence de preuves d’une adhésion massive à un dessein pan-islamique.

Jusqu’ici, le projet de loi fondamentale pour le Bangsamoro prévoyait le désarmement des anciens rebelles en différentes phases, ainsi que la création d’une force de police propre chargée de maintenir l’ordre dans la région. L’application de la charia ne serait pas obligatoire. Mais localement certaines communautés ont exprimé la crainte d’un non-respect de leur liberté religieuse, et ce en dépit du soutien affiché depuis des années de l’épiscopat catholique philippin au projet du Bangsamoro.

Ces derniers jours, à l’approche des congés annuels de Noël, le président sortant Benigno Aquino III (du fait d’une disposition constitutionnelle, il n’est pas rééligible en 2016) a de nouveau exhorté les membres du Congrès à avancer sur l’adoption du texte, les enjoignant à « saisir une occasion historique ». Selon l’agenda parlementaire, le Congrès avait jusqu’au 16 décembre pour examiner à nouveau le projet de loi, examen repoussé de facto à une date indéterminée, saison électorale oblige, avant le scrutin national de mai.

Début décembre, de passage en Europe pour la COP21, le président Benigno Aquino III avait été reçu par le pape François au Vatican. Selon le compte-rendu officiel du Saint-Siège, le sujet de la paix à Mindanao avait été abordé entre les deux hommes, le pape faisant part de son « espoir à voir les différentes parties en présence s’engager pour garantir une paix stable et durable dans la région ».

(eda/md)