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Asie du Sud-Est - Philippines

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La mort de Mgr Alberto Ramento, assassiné il y a huit ans, reste non élucidée

La mort de Mgr Alberto Ramento, assassiné il y a huit ans, reste non élucidée

06/10/2014

Vendredi 3 octobre, jour anniversaire de la mort de Mgr Alberto Ramento, une centaine de paysans et de membres de l’Eglise indépendante des Philippines, se sont réunis à Manille pour rappeler le meurtre il y a huit ans de celui qui fut l’une des figures centrales de son Eglise, et que « la terre sur laquelle a été versé son sang crie justice ». ...

... Secrétaire générale du Hustisya! (Justice), Cristina Guevarra a précisé qu’elle et ses pairs « appelaient à faire mémoire de celui qui avait toujours agi comme un avocat des droits de l’homme ne connaissant pas la peur » afin que « les paysans pour lesquels il avait lutté avec amour et constance reçoivent enfin la justice qui leur est due ». Hustisya! est une organisation philippine réunissant des familles de victimes d’exécutions extrajudiciaires ; la famille de Mgr Ramento est en membre.

Le 3 octobre 2006 au matin, le corps sans vie de Mgr Alberto Ramento, 69 ans, avait été retrouvé dans le presbytère de sa paroisse San Sebastian, à Tarlac, ville situé à une centaine de kilomètres au nord-ouest de Manille. Le rapport de police établira que la victime avait trouvé la mort après avoir reçu sept coups de couteau et l’arme du crime, un grand coutelas de cuisine, fut retrouvée sur les lieux. Pour la police, le mobile du meurtre était crapuleux, le portefeuille de l’évêque ayant été retrouvé vide. Les proches de l’évêque, les responsables de son Eglise et les défenseurs des droits des paysans n’ont jamais accepté ces conclusions, estimant que le prélat avait été victime d’une « exécution extrajudiciaire » motivée par son engagement auprès des plus pauvres et notamment des paysans sans terre.

Mgr Ramento était évêque de Tarlac au sein de l’Eglise indépendante des Philippines (Iglesia Filipina Independiente, IFI), aussi connue sous le nom d’Aglipayan Church (1). De 1993 à 1999, il avait assumé la direction de son Eglise en tant qu’« Obispo Maximo » (évêque suprême). Depuis 1999, il était retourné vivre dans son diocèse de Tarlac, à la tête de dix-huit prêtres. Il était connu pour la simplicité de son style de vie, ne se déplaçant le plus souvent qu’en bus publics, et son engagement au service de nombreuses causes politiques et sociales. En 2004 et 2005, il s’était ainsi impliqué aux côtés des ouvriers agricoles en grève dans l’hacienda Luisita, un conflit social long de treize mois conclu par un accord entre la direction et les syndicats. Sur un plan politique, il ne ménageait pas ses critiques à l’encontre de la présidente Gloria Macapagal-Arroyo, au pouvoir de 2001 à 2010, dénonçant les atteintes aux droits de l’homme et les assassinats politiques. Enfin, sur un plan religieux, il était connu pour avoir tenté de resserrer les liens entre son Eglise et l’Eglise catholique (2).

Ce 3 octobre à Manille, le Syndicat des travailleurs de l’agriculture a salué la mémoire d’un évêque « œuvrant sans relâche » pour les paysans sans terre et les ouvriers agricoles, notamment les victimes de la tuerie du 16 novembre 2004, au cours de laquelle sept paysans furent tués et 121 autres blessés après que la police eut ouvert le feu sur une barricade bloquant l’accès à l’hacienda Luisita. Appartenant à la famille Cojuangco-Aquino – dont est issue l’actuel président Benigno Aquino –, l’hacienda Luisita est située dans la province de Tarlac et les conflits qui s’y sont produits au fil de ces dernières quinze années en ont fait un symbole des luttes des ouvriers agricoles pour de meilleures conditions de travail et de salaires ainsi qu’un des épicentres des revendications pour voir appliquée la réforme agraire aux Philippines.

Les responsables de l’assassinat de Mgr Ramento n’ont jamais été jugés, à défaut d’avoir été retrouvés. Rapidement après le 3 octobre 2006, la police avait arrêté trois suspects, concluant à un « simple vol avec homicide », mais lors du procès, les policiers ne se présentèrent pas à l’audience et le tribunal dut relaxer les trois inculpés. Aujourd’hui, huit ans plus tard, les organisations de défense des droits de l’homme restent sceptiques face aux conclusions de l’enquête de police. Selon eux, les investigations policières ainsi que l’instruction judiciaire ont été « bâclées » car l’assassinat du prélat, tout comme ceux, en mars 2005, d’un conseiller municipal, Abelardo Ladera, et d’un prêtre de l’Aglipayan Church, le P. William Tadena – tous deux proches des ouvriers agricoles alors en grève de l’hacienda Luisita –, font partie d’une même volonté d’« étouffer systématiquement » ces affaires. Selon la police, celles-ci sont « des affaires classées ».

Les assassinats extrajudiciaires ont pris une ampleur inquiétante aux Philippines. L’ONG locale Karapatan - Alliance for the Advancement of People’s Rights en dénombre 114 entre juillet 2010 et septembre 2012, chiffre auquel il faut ajouter 12 disparitions inquiétantes et 70 cas de torture, sans compter 224 victimes d’arrestations illégales et 8 266 personnes expropriées de force. Le dernier en date remonte seulement au 2 octobre 2014. Ce jour-là, Timuay Lencio Arig a été abattu de plusieurs balles de fusil-mitrailleur, devant sa femme et ses filles, alors qu’ils se rendaient à un mariage. Chef de la tribu des Teduray dans la province de Maguindanao, dans le Sud philippin, Arig était connu pour son engagement pacifique dans les conflits fonciers dans lesquels sont pris les membres de sa tribu (qui revendique 201 000 hectares de « terres ancestrales » où affluent des prospecteurs venus y creuser des mines illégales).

Régulièrement, l’Eglise catholique comme les autres Eglises chrétiennes aux Philippines appellent les autorités à élucider ces assassinats extrajudiciaires.

(eda/ra)

Notes

(1) L’Eglise indépendante des Philippines (ou Aglipayan Church) a été fondée en 1902 par des révolutionnaires nationalistes philippins qui voulaient que l’Eglise soit administrée par le clergé philippin, à une époque où la plupart des paroisses étaient placées sous la direction de religieux espagnols. Elle propose les sept sacrements que connaît l’Eglise catholique, mais rejette la primauté du pape. Elle compte aujourd’hui trente diocèses aux Philippines et un aux Etats-Unis, pour un total estimé à deux millions de fidèles et environ 500 paroisses.
Aux Philippines, elle réunit entre 2 et 2,5 % des Philippins, ce qui en fait la deuxième dénomination chrétienne du pays après l’Eglise catholique (80,2 % des 100 millions de Philippins) et est principalement implantée dans la région nord-ouest de Luzon (Luçon).
(2) Voir EDA 267, 16 juin 1998 :
« Philippines : l’Eglise nationale indépendante séparée de l’Eglise catholique depuis 1902 veut resserrer ses liens avec celle-ci ».