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Asie du Sud-Est - Philippines

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Vifs remous autour du démantèlement, au titre de la réforme agraire, de l’Hacienda Luisita, liée à la famille du président Aquino

Vifs remous autour du démantèlement, au titre de la réforme agraire, de l’Hacienda Luisita, liée à la famille du président Aquino

19/09/2013

Tandis que le président Benigno Aquino est toujours présent à Zamboanga pour superviser les opérations militaires engagées contre un commando armé du MNLF (Front moro de libération nationale), la police a interpellé onze personnes, dont un membre du Congrès et une religieuse catholique, à proximité de l’Hacienda Luisita. Située à une centaine de kilomètres au nord de Manille, ...

... l’Hacienda Luisita, propriété de la famille maternelle du président Aquino, doit être démantelée au titre de la réforme agraire et au profit des paysans qui y cultivent la terre, mais ce processus souffre de multiples retards.

Mardi 17 septembre, Fernando Hicap, député à la Chambre des représentants et membre du parti Anakpawis, formation classée à gauche, était accompagné de neuf personnes, des partisans de la réforme agraire, et d’une religieuse, Sr Patricia Fox ; âgée de 66 ans, d’origine australienne, Sr Patricia Fox appartient à la congrégation des Sœurs Notre Dame de Sion et est membre des Rural Missionaries of the Philippines. Le groupe venait enquêter au sujet de possibles irrégularités dans l’application de la réforme agraire sur l’Hacienda Luisita, dans la province de Tarlac. C’est dans cette immense propriété de 10 000 hectares dont un peu moins de 5 000 sont en cours de redistribution depuis le 18 juillet dernier, que Fernando Hicap et les personnes l’accompagnant ont été interpellés par la police.

Selon le directeur de la police de la province de Tarlac, le groupe a seulement été « invité à répondre à des questions » au sujet de leur présence sur une propriété privée. Mais, selon le récit fait par le groupe lui-même, l’invitation en question a en réalité été une interpellation menée avec violence dans le but de les éloigner de l’hacienda. Les neuf personnes accompagnant le parlementaire et la religieuse ont été remis en liberté ce 19 septembre, après plus de 48 heures de détention. Libérés sous caution, ils ont été mis en examen pour « dommages par acte de malveillance » et « voie de fait sur agents détenteurs de l’autorité publique ». Fernando Hicap et la religieuse n’ont pas été mis en examen mais, ayant choisi de rester auprès de leurs neuf compagnons interpellés, ils n’ont eux aussi recouvré la liberté que ce jeudi 19 septembre.

A Manille, Mgr Broderick Pabillo, évêque auxiliaire de Manille et président du Secrétariat national à l’Action sociale de la Conférence épiscopale, a condamné l’arrestation du groupe. Ses membres cherchaient à savoir si les paysans pauvres sur l’hacienda étaient contraints à signer des documents défavorables à leurs intérêts, dans le cadre du démantèlement de la propriété ordonné par une décision de la Cour suprême d’avril 2012, a-t-il fait valoir. « Pourquoi [la police] empêche-t-elle des personnes dont le seul but est de voir si le gouvernement fait convenablement son travail ? », a interrogé l’évêque, engagé de longue date dans le combat visant à l’application de la réforme agraire aux Philippines.

Derrière le démantèlement de l’Hacienda Luisita se cache un enjeu dépassant le devenir de la propriété latifundiaire de la famille Cojuangco-Aquino (1). Le 4 juin dernier, le même Mgr Broderick Pabillo avait lancé un « appel urgent » au président Aquino pour lui rappeler les promesses faites lors de la campagne électorale des présidentielles de mai 2010. Le candidat Aquino avait alors promis qu’une fois élu, il mènerait à bien la réforme agraire, projet voté le 10 juin 1988 alors que sa mère, Corazon Aquino, était au pouvoir, mais jamais appliqué depuis, au fil des manœuvres dilatoires sans cesse mises en œuvre par les grands propriétaires terriens.

Mgr Pabillo avait notamment souligné qu’à la date du 31 décembre 2012, l’Administration Aquino était parvenue à redistribuer près de 251 000 hectares alors que l’objectif fixé était de 1,21 million d’hectares. 957 360 hectares restaient donc à redistribuer avant juin 2014, date butoir fixée par la dernière mouture de la loi sur la réforme agraire. « Avec moins de douze mois à courir, la situation va vite devenir intenable », avait mis en garde l’évêque catholique, précisant que si le gouvernement voulait tenir ses objectifs, le rythme de redistribution des terres devrait être multiplié par dix.

Secrétaire général du Mouvement paysan des Philippines, Antonio Flores estime qu’après vingt-cinq ans d’existence, la loi de 1988 sur la réforme agraire, introduite deux ans après la restauration de la démocratie dans le pays, est « un échec total ». Le gouvernement affirme que 4,4 millions d’hectares ont été redistribués, mais c’est « une farce », dénonce-t-il. « Près de deux millions d’hectares de terres appartenant à l’Etat ont été vendus par le gouvernement aux paysans pauvres alors que ces terres devaient leur être distribuées gratuitement. Pire encore, par diverses manœuvres, une grande partie de ces terres ont été reprises aux paysans qui les cultivent pour être vendues ou louées à des grands propriétaires ou à des sociétés privées », affirme-t-il encore.
 

Notes

(1) L’Hacienda Luisita, une vaste plantation de canne à sucre dotées des unités industrielles qui s’y rattachent, appartient depuis 1958 à la famille Aquino-Cojuangco, à la famille donc de Benigno Aquino III, au pouvoir depuis mai 2010. En dépit du fait que la loi sur la réforme agraire a été votée sous la présidence de Cory Aquino, la mère de Benigno Aquino, l’hacienda familiale a toujours échappé, comme bon nombre d’autres domaines des grandes familles qui contrôlent le pays, à tout démantèlement au profit des paysans qui y vivent. Avec près de 10 000 hectares, elle reste la seconde plus importante propriété latifundiaire des Philippines.
Avant de se lancer dans la campagne pour les présidentielles de 2010, Benigno Aquino, conscient de l’enjeu et soucieux de ne pas apparaître comme étant une partie intéressée dans ce dossier, avait annoncé avoir vendu ses parts de l’hacienda familiale à ses oncles et tantes. Il avait également déclaré que, pour autant que les fermiers paient leurs dettes et que la famille soit justement dédommagée en cas d’expropriation, les Aquino-Cojuangco transféreraient leur titre de propriété aux paysans cultivant les terres de l’hacienda. Depuis, toutefois, Fernando Cojuangco, un des cousins du président, a déclaré que la famille n’avait pas l’intention d’abandonner ses terres ni de quitter l’exploitation de la canne à sucre.