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Asie du Sud-Est - Malaisie

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Un faux prêtre pour dénoncer le supposé danger de la « christianisation » de la Malaisie

Un faux prêtre pour dénoncer le supposé danger de la « christianisation » de la Malaisie

19/05/2014

Les milieux universitaires ainsi que les réseaux sociaux en Malaisie bruissent ces derniers jours d’échanges véhéments au sujet d’un colloque qu’une université exclusivement fréquentée par des Malais et des aborigènes musulmans a récemment organisé. L’un des points de tension porte ...

... sur le fait qu’afin de dénoncer un supposé danger de « christianisation » pesant sur les musulmans de Malaisie, les organisateurs du colloque ont fait appel à un faux prêtre catholique.

Le 6 mai dernier, dans la ville de Shah Alam, capitale de l’Etat de Selangor, la Faculté des études islamiques contemporaines d’UiTM a organisé un colloque sur l’usage du mot ‘Allah’ en lien avec « la christologie dans l’archipel [du Sud-Est asiatique] » (1). Le programme était présenté sous le titre : « Cabaran dan Ancaman Kristianisasi di Malaysia » ('Menaces et défis posés par la christianisation de la Malaisie'). Un millier d’étudiants y ont assisté, tous membres d’UiTM (Universiti Teknologi MARA (2)), importante université qui ne recrute ses étudiants que parmi les Malais et les bumiputeras dans le cadre des mesures de discrimination positive en vigueur en Malaisie.

Le colloque avait pour objet d’éclairer les étudiants sur les implications de l’usage du mot ‘Allah’ par les non-musulmans, usage qui fait l’objet d’une virulente polémique depuis quelques années et que les tribunaux ont été amenés à trancher. Parmi les intervenants figurait le P. Insan M. S. Mokoginta, présenté comme prêtre catholique indonésien, devenu musulman en 1976. L’intervention du soi-disant ex-prêtre était intitulée : « Les dangers de la christianisation » et devait développer l’idée que « sauf à Le trahir, tout adepte de Jésus devait se convertir à l’islam ».

La polémique a pris de l’ampleur lorsqu’il s’est avéré que le prêtre en question, pour indonésien qu’il fût, n’avait jamais été prêtre de l’Eglise catholique. Contactée par des médias en ligne tel The Malaysian Insider, la Conférence des évêques catholiques d’Indonésie a précisé que le dénommé Insan Mokoginta n’avait jamais compté au nombre de ses prêtres.

Deux autres intervenants au colloque semblent également problématiques. Une Indonésienne du nom d’Irena Handono se présentait comme une ancienne religieuse catholique, elle aussi convertie à l’islam. Là encore, le secrétaire exécutif de la Conférence épiscopale indonésienne, le P. Edy Purwanto, a précisé que la religieuse en question n’avait jamais fait qu’un bref passage au sein du noviciat des ursulines d’Indonésie, sans jamais y achever sa formation ni encore moins prononcer des vœux. Irena Handono était connue, il y a quelques années, pour intervenir dans des colloques ou des cercles hostiles à l’Eglise, mais, ces derniers temps, elle avait disparu de la scène publique, a encore précisé le P. Purwanto.

Quant au Professeur Menehim Ali, intervenant au colloque comme « expert en christologie de l’Université de Bandoung », son identité semble, elle aussi, sujette à caution. Les milieux universitaires ne connaissent que le Professeur Menachem Ali, spécialiste en études sémitiques et en philologie islamique à l’Université Airlangga, à Surabaya (Java-Est). Menehim Ali n’en a pas moins discouru sur le fait que seuls les musulmans avaient le droit d’utiliser le mot ‘Allah’.

Une fois qu’ont commencé à être révélées les identités fausses ou douteuses de ces trois intervenants au colloque du 6 mai, les réactions ont été de deux ordres. D’une part, plusieurs plaintes auprès de la police ont été déposées. D’autre part, des voix se sont élevées pour demander des explications aux responsables de l’UiTM et pour dénoncer le climat de suspicion qu’entretiennent de tels colloques consacrés à un supposé danger de « christianisation » des musulmans de Malaisie.

Membre du Conseil consultatif pour l’unité nationale et député du PAS, Mujahid Yusof Rawa, interroge : « Il était déjà peu avisé d’organiser un tel colloque sans inviter l’autre partie (les experts chrétiens) pour permettre l’exercice d’un véritable débat, mais maintenant que les évêques indonésiens ont démenti que deux des intervenants soient un vrai prêtre et une vraie religieuse, on ne peut que se demander : quel était donc le but véritablement poursuivi par les organisateurs ? ».

La Fédération chrétienne de Malaisie, structure où sont présentes toutes les principales Eglises chrétiennes du pays, a elle aussi vivement réagi. Par un communiqué diffusé dès le 7 mai, elle réaffirme son soutien à la liberté académique mais dénonce la propagation d'un « discours de haine et de propagande religieuse sectaire à peine déguisé sous couvert de liberté académique ». Elle appelle à la mise en place d'« échanges intellectuels intègres », faute de quoi les universités malaisiennes, l'UiTM en particulier, s'exposent au risque d'« un grave discrédit ».

Sur Internet, d’autres commentateurs dénoncent un colloque dont le but n’était que d’attiser les sentiments antichrétiens de la partie musulmane de la population malaisienne ; ils citent à cet égard les interventions lors du colloque visant à mettre en garde contre de supposés « prêtres se cachant sous de fausses identités », venus de l’étranger en ayant pour mission, sous couvert d’activités éducatives ou sportives, de détourner les jeunes musulmans de la foi islamique. Sont également vivement dénoncées des affirmations diffusées depuis des lustres dans certains cercles malais xénophobles et qui ont été reprises lors du colloque (sur le registre : « les chrétiens sont ennemis des musulmans, ils sont animés de mauvaises intentions envers les musulmans »).

De leur côté, les responsables de l’UiTM, que ce soit au niveau du bureau du recteur ou à celui de la Faculté des études islamiques contemporaines, se refusent à tout commentaire, se retranchant derrière le fait qu’« une enquête de police est en cours ».

(eda/ra)

Notes

(1) La notion d'archipel ici utilisée (Nusentara) renvoie à l'Asie du Sud-Est moins la péninsule indochinoise.

(2) Fondée en 1956, élevée au rang d’université en 1996, l’UiTM annonce 4 000 enseignants et chercheurs pour 172 000 étudiants, répartis sur quatre campus principaux et douze autres sites secondaires. Le terme MARA renvoie à « Majlis Amanah Rakyat » ou « Conseil pour le bien-être du peuple », terme neutre derrière lequel se cache la spécificité de cette université qui n’accueille, au moins dans le premier cycle universitaire, que des étudiants malais ou bumiputeras (le « registre national » comptabilise tout citoyen musulman comme Malais ou Bumiputera (‘Fils du sol’) indifféremment de son origine ethnique, une catégorie qui ouvre des droits et des avantages particuliers, notamment en termes d’emploi et d’éducation).