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Asie du Sud-Est - Malaisie

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P. Andrew, rédacteur en chef du Herald : « Les catholiques doivent pouvoir continuer à célébrer le culte et prier en malais »

P. Andrew, rédacteur en chef du Herald : « Les catholiques doivent pouvoir continuer à célébrer le culte et prier en malais »

24/01/2014

Eglises d’Asie a rencontré le P. Andrew à Kuala Lumpur, dans les locaux du Herald. Agé de 68 ans, le P. Lawrence Andrew, jésuite, est le rédacteur en chef depuis vingt ans du Herald, l’hebdomadaire catholique de l’archidiocèse de Kuala Lumpur. Cette longévité s’explique notamment par le caractère très exposé de ce poste, éminemment sensible dans un pays...

 

... où la presse est loin d’être libre et où l’islamisation à l’œuvre dans la société rend délicate la cohabitation entre la majorité malaise et musulmane de la population et les minorités religieuses, notamment chrétiennes, ces dernières représentant 9 % des 28 millions de Malaisiens.

Ces dernières semaines, la question de l’usage du mot ‘Allah’ par les chrétiens, notamment dans les colonnes en malais du Herald, a pris une ampleur particulière, des manifestants musulmans ayant à trois reprises brûlé en public une effigie du P. Andrew, faisant peser un risque réel sur sa sécurité personnelle. Son évêque, Mgr Murphy Pakiam, a dû prendre sa défense en adressant une Lettre pastorale à ses fidèles où il écrit que toute attaque contre le P. Andrew « est une attaque contre la communauté catholique tout entière ».

En outre, pour avoir affirmé que les catholiques avaient le droit d’utiliser le mot ‘Allah’ dans leur liturgie et les textes servant au culte et à la prière, le P. Andrew se trouve sous le coup d’une enquête diligentée au nom de la loi anti-sédition, une législation d’exception. Enfin, lui comme l’archidiocèse de Kuala Lumpur attendent que la Cour fédérale se prononce, en dernière instance, sur cette interdiction d’écrire le mot ‘Allah’ dans les colonnes du Herald. Le jugement est attendu pour le 5 mars prochain.

Propos recueillis le 22 janvier 2014.


Eglises d’Asie : La controverse sur l’usage du mot ‘Allah’ par les chrétiens occupe l’actualité depuis un certain temps. Pouvez-vous nous en présenter les enjeux, pour ce qui concerne l’Eglise ?

P. Lawrence Andrew : Pour commencer, il est nécessaire de rappeler que l’usage du mot ‘Allah’ remonte à un certain temps. Son utilisation dans les églises remonte à la venue des Pères des Missions Etrangères de Paris en Malaisie (MEP) [soit au début du XIXe siècle, avec l’installation en 1808 du Collège général à Penang - NDLR]. C’est un fait que chacun doit avoir l’esprit : les missionnaires MEP, les évêques de cette époque, s’exprimaient en malais. Mgr René Fée, évêque de Malacca de 1896 à 1904, allait d’églises en églises, il confirmait les fidèles, et il prêchait en malais. Rappelons-nous donc qu’à son origine, l’Eglise parlait malais.

Toutefois, comme vous le savez, la colonisation par les Anglais est survenue et l’anglais a été introduit dans le pays. Les missionnaires des MEP ont alors appelé des congrégations religieuses, féminines et masculines, pour ouvrir des écoles où l’anglais était la langue d’enseignement. Cette présence de l’anglais, de la langue anglaise, dans le pays ne remonte donc pas à plus de 130 ans environ. Auparavant, le malais était la langue dans laquelle s’exprimaient les missionnaires et c’est bien pourquoi les Pères des MEP ont produit et imprimé des livres de prière en malais. C’est là un fait historique – et c’est un héritage que nous devons aux missionnaires MEP. Ce n’est qu’ensuite que la colonisation est intervenue, amenant, outre l’anglais, un changement dans l’organisation politique.

A mesure que les écoles de langue anglaise se développaient, l’anglais est devenu une langue qui a commencé à être utilisée dans les églises. Mais cela ne veut pas dire que l’usage du malais avait disparu. En 1919, dans la très réputée Ecole du couvent Sainte-Anne, à Bukit Mertajam, il y avait un pensionnat où les élèves utilisaient comme livre de prière un ouvrage en malais.

Aujourd’hui, le système éducatif a changé. Du temps du colonisateur britannique, l’accent était porté sur l’anglais. Avec l’indépendance, l’accent a été mis sur le malais. Ce qui veut dire que, dans nos églises, si les générations anciennes en sont restées à l’anglais, c’est le malais qui est compris et utilisé par les jeunes générations.

A l’avenir, si l’usage du mot ‘Allah’ nous est interdit, cela signifie que les catholiques n’auront plus comme solution que de célébrer le culte en anglais, une langue qui n’est pas comprise par une majorité des fidèles qui composent aujourd’hui la communauté catholique de ce pays. Imaginez qu’il se passe la même chose en Indonésie, que le Bahasa Indonesia (la langue indonésienne) soit interdit dans les églises et que les messes doivent être dites en anglais, les fidèles ne comprendraient pas. Ce n’est pas parce qu’en Malaisie, vous avez une partie de la communauté des catholiques qui sont en mesure de participer à la messe en anglais que tous les catholiques le peuvent. Loin de là ! Les deux tiers de catholiques de Malaisie vivent à Sabah et Sarawak ou sont originaires de ces deux Etats de Malaisie orientale, et ils sont de langue malaise, certainement pas de langue anglaise ! Est-il envisageable de les contraindre à pratiquer le culte dans une langue qu’ils ne comprendraient pas ? Est-il envisageable que les enfants qui ne vivent pas dans des familles anglophones et n’apprennent que le malais à l’école soient obligés d’aller dans des églises où le malais ne serait pas utilisé ?

Que signifie la controverse sur l’usage du mot ‘Allah’ du point de vue des rapports de l’Eglise avec les musulmans ?

C’est un point particulièrement sensible. Premièrement, vous devez savoir qu’une véritable polarisation de la société malaisienne est à l’œuvre depuis les années 1970. Auparavant, un Malais, un Indien, un Chinois pouvaient se parler sans difficulté et être amis. Aujourd’hui, c’est un peu plus difficile, pour parler avec euphémisme. Si quelque part des Malaisiens se réunissent pour une occasion ou une autre, vous verrez les Malais se regrouper, les Indiens se regrouper et les Chinois se regrouper entre eux. La polarisation de la société sur des lignes de division « raciale » comme nous disons ici, ou « ethnique » comme vous diriez en France, est devenue un mode de vie, une façon d’être, très commune dans ce pays.

Dans un contexte aussi polarisé, ne serait-ce que pour maintenir des liens d’amitié les uns avec les autres, il vaut mieux ne pas parler de religion. Autrefois, à l’occasion des fêtes religieuses, les uns et les autres se rendaient visite ; un Malais musulman pouvait aller chez son voisin ou ami chrétien et lui souhaiter un joyeux Noël, ou un Indien hindou se rendre chez un musulman pour célébrer avec lui la fin du ramadan. Aujourd’hui, de tels comportements ne sont clairement pas encouragés chez les musulmans, au point que certains souhaiteraient interdire aux musulmans le simple fait de dire ‘Joyeux Noël’ aux chrétiens.

Il devient donc de plus en plus évident qu’en recourant à des mesures comme celles concernant l’usage du mot ‘Allah’, le but est d’accentuer toujours plus cette séparation entre les gens professant des religions différentes, et par voie de conséquence, entre ceux appartenant à des « races » différentes.

Quelle est la place du politique dans cette évolution qui voit une polarisation toujours plus grande de la société sur des lignes de partage ethniques ?

Sur l’usage du mot ‘Allah’, les textes législatifs et les règlements qui tendent à l’interdire sont apparus vers la fin des années 1970 et dans les années 1980 dans différents Etats de la Fédération de Malaisie, mais jusqu’à maintenant, ils n’ont pas été appliqués. Ce sont des textes qui trouvent leurs racines dans les émeutes du 13 mai 1969 (1), mais il a fallu attendre une dizaine d’années pour les voir apparaître. Dans les années 1980, les Etats de la Fédération ont adopté de telles lois, les uns après les autres.

Aujourd’hui, la différence avec les années 1970 et 1980, c’est qu’il existe une opposition structurée et très réelle, mais surtout une islamisation de la société nettement plus avancée, et un gouvernement qui s’appuie sur ce phénomène pour instrumentaliser la question de l’usage du mot ‘Allah’.

Que se passera-t-il le 5 mars si les juges de la Cour fédérale, laquelle a été saisie par l’Eglise, statuent sur l’interdiction de l’usage du mot ‘Allah’ dans les colonnes du journal que vous dirigez ?

Eh bien, nous nous y conformerons ! Nous obéissons aux lois et nous respectons la chose jugée. Depuis que la procédure judiciaire a été engagée, en 2008, nous avons cessé d’utiliser le mot ‘Allah’ dans les pages en malais du Herald. Nous continuerons à faire de même. Dans cette perspective, le jugement de la Cour fédérale ne changera donc pas grand-chose pour nous.

Mais le point fondamental pour l’Eglise est que les catholiques doivent pouvoir continuer à célébrer le culte en malais et à prier en malais. De même, la Bible traduite en malais, appelée Al-Kitab (‘Le Livre’), doit continuer à rester en usage dans les églises et au sein des communautés chrétiennes dont la langue est le malais.

Une liste de 35 mots en malais a été produite, 35 mots qui sont sensés nous être interdits. Outre ‘Allah’, il y a onze de ces mots (2) dont l’usage est essentiel à l’expression de notre foi en malais, tels ‘Firmin Allah’ (la Parole de Dieu) ou bien encore ‘Iman’ (la foi). En nous interdisant l’usage de ces mots, vous comprenez que c’est bien la liberté de religion qui est remise en cause.

La Constitution fédérale ne garantit-elle pas le respect de la liberté de religion ?

L’article 4 de la Constitution dit ceci : « La Constitution est la loi suprême de la Fédération et toute loi votée après l’indépendance [NDLR - 1957] doit être tenue pour nulle en ce qu’elle porte de contraire à la Constitution » Les lois et règlements passés par les Etats fédérés au sujet de l’interdiction du mot ‘Allah’ et des autres mots venus de l’arabe devraient donc être considérés comme nuls au vu du fait qu’ils sont contraire à la liberté de religion, telle que celle-ci est définie aux articles 3 et 10 de la Constitution.

Mais la question est de savoir si nous pouvons, dans la Malaisie d’aujourd’hui, estimer que le principe de séparation des pouvoirs est respecté et l’indépendance de la justice assurée. Clairement, nous faisons face à un conflit de législations, entre la loi fondamentale – que représente la Constitution fédérale – et des lois votées par les Etats fédérés qui entrent en contradiction avec certains des principes inscrits dans la Constitution. Peut-on faire confiance au système judiciaire pour trancher sereinement ce conflit de législations ? Cela reste à voir.

Vous-même êtes sous le coup d’une procédure judiciaire lancée au titre de la loi anti-sédition. Quelle est votre situation actuelle ?

La seule chose que je puisse répondre est que j’ai été interrogé durant deux heures par la police au sujet de ce que j’avais dit sur l’usage du mot ‘Allah’ dans la liturgie et dans les livres de prière. Ce que j’ai dit aux policiers est que mes propos entraient dans le cadre de l’exercice de la liberté de religion garantie par la Constitution. C’est la seule chose que nous pouvons faire en Malaisie : nous appuyer sur la Constitution.

Sur cette question de l’usage du mot ‘Allah’, comment caractériseriez-vous aujourd’hui les attentes de l’Eglise catholique en Malaisie ?

L’Eglise se trouve à la croisée des chemins. Les choses se passent à deux niveaux. D’une part, vous avez un gouvernement ethno-centré, qui met en avant la « race » malaise, synonyme d’appartenance à l’islam et dans ce contexte, nous sommes la « petite » minorité. Faut-il parler à notre sujet de « dhimmitude » (3) ? Je ne pense pas que cela soit – encore – le cas. D’autre part, vous avez à l’œuvre un mouvement mondial de développement de l’islam radical, dont l’impact est perceptible en Malaisie. Combinez ces deux phénomènes et vous obtenez ce que nous observons aujourd’hui : parmi les non-musulmans, on constate un flux migratoire hors de Malaisie de plus en plus conséquent ; les jeunes estiment que leur avenir est bloqué ici et ils choisissent de ne pas revenir une fois qu’ils sont partis à l’étranger suivre des études supérieures. Parmi les pays à majorité musulmane et en comparaison avec ce qui se passe dans les pays du Moyen-Orient, la Malaisie ne fait donc pas exception sur ce point.

(eda/ra)

Notes

(1) Le 13 mai 1969, suite aux élections générales, des violences avaient éclaté entre les communautés chinoise et malaise à Kuala Lumpur : 196 personnes furent tuées, 439 blessées tandis que 9 143 arrestations et 5 561 poursuites judiciaires suivaient ces événements meurtriers qui laissèrent 6 000 personnes sans abris, et 753 bâtiments détruits. L’état d’urgence fut déclaré par le roi, le Parlement dissout et un gouvernement provisoire dirigea le pays jusqu’en 1971. Depuis, la peur d’un retour des violences est partagée par l’ensemble de la société et largement cultivée par la rhétorique gouvernementale. (Voir l’article de Sophie Lemière, « Cochon chinois et curry indien : racisme et autres recettes de la politique malaisienne », Eglises d’Asie, 23 mai 2013) : http://eglasie.mepasie.org/asie-du-sud-est/malaisie/2013-05-23-pour-approfondir-cochon-chinois-et-curry-indien

(2) Parmi les 35 mots supposés être interdits aux chrétiens, figure douze termes que les Eglises chrétiennes revendiquent comme essentiels à l’expression de la foi chrétienne en malais : ‘Allah’ (Dieu), ‘Firman Allah’ (la Parole de Dieu), ‘Ibadah’ (le culte), ‘Ilahi’ (le divin), ‘Wahyu’ (l’Apocalypse), ‘Mubaligh’ (missionnaire), ‘Rasul’ (l’apôtre, le messager), ‘Iman’ (la foi), ‘Injil’ (l’Evangile), ‘Imam’ (le prêtre), ‘Nabi’ (le prophète), ‘Insyaallah’ (la volonté de Dieu).
S’ajoutent à ces douze mots, vingt-trois autres qui ont uniquement trait à l’islam : ‘Ualama’ (ouléma), ‘Hadith’, ‘Kaabah’ (la Kaaba), ‘Kadi’, ‘Syariah’ (la charia), ‘Qiblat’, ‘Haji’, ‘Mufti’, ‘Dakwah’, ‘’Salat’, ‘Kalifah’ (le califat), ‘Wali’, ‘Fatwa’, ‘Sheikh’, ‘Subhanallah’, ‘Lailahaillallah’, ‘Allahhu Akbar’, ‘Astaghfirullahal Azin’, ‘Masyaallah’, ‘Allamdulillah’, ‘Waliillahilhamd’, ‘Tabaraka Allah’, ‘Lahaula Walaquata Illabillahilaliyyil Azin’.

(3) « Dhimmitude » : néologisme désignant le statut social et juridique des Dhimmis (fidèles non musulmans des « Religions du Livre »), soit les juifs et les chrétiens, en terre d’islam.