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Asie du Sud-Est - Malaisie

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En dépit de nouveaux incidents, la volonté de retour au calme prédomine dans la controverse liée à l'utilisation du mot 'Allah' par les chrétiens [ Bulletin EDA n° 522 ]

En dépit de nouveaux incidents, la volonté de retour au calme prédomine dans la controverse liée à l'utilisation du mot 'Allah' par les chrétiens

01/02/2010

Samedi 16 janvier, un onzième lieu de culte chrétien a été la cible d’actes de vandalisme. Des jets de pierre ont brisé plusieurs vitres de l’église baptiste Grace Global Prayer, située à Seremban, capitale de l’Etat du Negeri Sembilan (Malaisie péninsulaire). Deux jours plus tôt, c’était une église catholique à Johor qui était vandalisée (jets de peinture sur sa façade)...

... et, dans la nuit du mercredi 13 au jeudi 14, les bureaux des avocats du Herald - The Catholic Weekly (1), l’hebdomadaire catholique au cœur de la polémique liée à l’utilisation par les chrétiens du mot ‘Allah’, étaient cambriolés et saccagés (2).

De plus, le 15 janvier, et cela pour la première fois depuis le déclenchement de la polémique sur cette affaire, un lieu de culte musulman a été pris pour cible : dans l’Etat de Sarawak, sur l’île de Bornéo, des bouteilles ont été lancées contre les murs extérieurs d’une mosquée. Face à ce qui aurait pu être interprété comme une volonté des chrétiens de se venger des affronts commis à leur encontre, la réaction des responsables chrétiens a été immédiate : les fidèles ont été invités à prier et jeûner « pour la paix et l’harmonie religieuse dans le pays » ; et afin de ne pas alimenter la tension, les manifestations pacifiques en faveur des libertés d’expression et de religion ont été découragées par les responsables des Eglises chrétiennes. Mgr Murphy Pakiam, archevêque catholique de Kuala Lumpur, a ainsi déclaré à l’agence Fides (3), que lui et ses pairs étaient « en train de négocier avec le gouvernement pour chercher une solution à la controverse sur le nom d’Allah, en pensant au bien commun du pays ». Selon le P. Augustine Julian, secrétaire de la Conférence des évêques catholiques de Malaisie, les attaques contre les églises chrétiennes constituent « de petits épisodes isolés, conséquences des actes d’éléments irresponsables et fanatiques qui cherchent à créer la peur et la tension (…). L’Eglise catholique et toute la communauté chrétienne gardent le calme et personne ne poussera vers un conflit ouvert ».

Est-ce le fruit des contacts à huis clos entre les Eglises chrétiennes et le gouvernement fédéral ou la mesure a-t-elle été décidée unilatéralement par ce même gouvernement afin d’apaiser les tensions ? Toujours est-il que les Malaisiens ont appris que, si le gouvernement fédéral maintenait bien sa décision de faire appel du jugement autorisant les chrétiens à utiliser le nom d’Allah dans leurs écrits, il avait été décidé que les chrétiens des Etats de la Malaisie orientale (Sabah et Sarawak, sur l’île de Bornéo) étaient autorisés à utiliser le mot ‘Allah’ pour dire Dieu en malais. Le site Internet Malaysian Insider analysait la nouvelle comme une tentative du pouvoir exécutif, rendu inquiet par l’ampleur qu’a pris la polémique sur les scènes nationale et internationale, de « limiter les dégâts ». Pour le ministre du Cabinet chargé de l’annonce, « les chrétiens à Sarawak et à Sabah n’ont pas à s’inquiéter de ce problème car la tradition chez eux [d’employer le mot ‘Allah’ pour dire Dieu] est bien établie. Je suis allé à un service religieux iban (4) et j’ai bien entendu que le mot ‘Allah’ était en usage ». En revanche, a-t-il poursuivi en substance, les musulmans de Malaisie péninsulaire sont en droit de s’interroger sur les motifs des chrétiens à revendiquer l’usage du mot ‘Allah’ dès lors que ceux-ci utilisent la langue malaise dans leurs célébrations. Il a aussi sous-entendu que cet usage pouvait témoigner d’une volonté de convertir les Malais, qui, de par la Constitution, sont musulmans.

Pour un certain nombre de chrétiens et de musulmans de Malaisie, s’il est trop tôt pour que la crise ouverte par les attaques de lieux de culte chrétiens soit refermée, la polémique ainsi créée a ceci de positif qu’elle a ouvert un espace de dialogue sur un sujet jusqu’ici en grande partie tabou. Le 11 janvier dernier, un débat public a ainsi pu être organisé par des associations de jeunesse issues de milieux universitaires. L’Association des étudiants musulmans de l’Université Malaya, l’ONG Free Public Forum et des jeunes de la minorité chinoise ont réuni un millier de personnes à Kuala Lumpur pour une table ronde sur le thème : « Allah: Whose is it? ». Les différents points de vue sur la question de l’utilisation du mot ‘Allah’ par les non-musulmans ont pu s’exprimer lors de débats de bonne tenue, ont témoigné des participants à cette rencontre. Selon le Rév. Sivin Kit, pasteur d’une église luthérienne, « il était réconfortant d’entendre que les points de vue étaient divers parmi les six musulmans et l’hindou présents sur le podium. Cet échange a permis de démentir le mythe selon lequel les Malaisiens de manière générale et les Malais en particulier ne peuvent se réunir pour débattre sur des sujets tenus pour sensibles ». Là où le gouvernement ne promet que des échanges à huis clos, la société civile indique qu’elle est mûre pour initier et mener un dialogue sans que le gouvernement soit impliqué dans l’affaire. « Cela montre que les gens, particulièrement les jeunes générations, ont la volonté de débattre sereinement des choses », explique le pasteur protestant.

Par ailleurs, si, pour l’heure, aucune date n’a été fixée quant au jugement en appel relatif à l’autorisation donnée aux chrétiens d’utiliser le mot ‘Allah’, une nouvelle affaire judiciaire se profile à l’horizon. Originaire de l’Etat de Sarawak, une chrétienne de 27 ans conteste en effet en justice le fait qu’elle se soit vue confisquer, au retour d’un voyage en Indonésie, un lot de sept CD portant le mot ‘Allah’. La Haute Cour de justice a fixé au 15 mars 2010 la première audition de la plainte déposée par la jeune femme.
 

Notes

(1) Il est à noter que pour un musulman, il est relativement difficile de se procurer Herald - The Catholic Weekly. En effet, dans un pays de 26 millions d’habitants, on ne compte que 900 000 catholiques, qui se partagent les 13 à 14 000 exemplaires imprimés chaque semaine de cet hebdomadaire. Distribué par abonnement et via les paroisses, Herald ne touche a priori qu’un public catholique. De plus, l’anglais est la langue dominante de cette publication, les sections en chinois, tamoul et malais y occupant une place relativement modeste. Or, c’est uniquement dans la section en malais qu’un non-musulman pourrait être amené à lire le mot ‘Allah’ comme désignant le Dieu des chrétiens.
(2) Voir EDA 521. Outre les dix églises chrétiennes et la mosquée, un temple sikh a également été l’objet d’une attaque, sans doute du fait qu’en malais, le mot ‘Allah’ apparaît dans le Sri Guru Granth Sahib, le Livre saint des sikhs. En Malaisie, les hindous (7 à 8 % de la population) forment une minorité sensiblement aussi importante que les chrétiens (9 % de la population).
(3) Fides, 16 janvier 2010.
(4) Les Iban forment le groupe ethnique autochtone le plus important des Etats de Sabah et de Sarawak. Ils sont notamment majoritaires autour de Kuching. Autrefois animistes, une importante partie d’entre eux est aujourd’hui chrétienne et, surtout parmi les jeunes générations, l’émigration vers les centres urbains de la Malaisie péninsulaire est forte. Dans ces villes, des communautés chrétiennes les accueillent, et c’est ainsi que le culte chrétien, célébré le plus souvent en langue malaise à Bornéo, est aussi célébré dans cette langue dans un certain nombre d’églises de Malaisie péninsulaire, région où les chrétiens d’origine chinoise ou indienne utilisent non pas le malais mais l’anglais, le chinois ou le tamoul pour le culte.

 

Légende photo : Carte EDA/Ucanews