EDA, Eglise d'Asie - Agence d'information des Missions étrangères de Paris EDA, Eglise d'Asie - Agence d'information des Missions étrangères de Paris

Vous êtes ici : Accueil Asie du Sud-Est Malaisie Des catholiques portent plainte après la publication par un journal musulman d'un article jugé sacrilège pour leur religion

Rechercher

Recevoir gratuitement nos dépêches

Asie du Sud-Est - Malaisie

Imprimer

Des catholiques portent plainte après la publication par un journal musulman d'un article jugé sacrilège pour leur religion [ Bulletin EDA n° 515 ]

16/10/2009

Trois catholiques, dont un avocat, ont déposé une plainte en justice après la publication dans les colonnes d’un magazine musulman d’un article jugé injurieux pour leur religion. Ils déplorent également l’inaction de la police et des autorités sur cette affaire.

Au mois de mai dernier, le magazine en langue malaise Al-Islam, ...

... une publication grand public, fait sa couverture avec un sujet présenté comme une enquête : « Al-Islam enquête dans l’Eglise : à la recherche de ces adolescentes voilées qui apostasient ». Sur deux doubles-pages, un journaliste musulman explique qu’accompagné d’une autre personne, il s’est rendu incognito dans deux églises catholiques de Kuala Lumpur afin de vérifier si les rumeurs selon lesquelles de jeunes musulmanes y sont incitées à se convertir au christianisme étaient fondées. On peut rappeler ici qu’en Malaisie, l’apostasie pour les musulmans est un crime tombant sous le coup de la charia. Les deux églises en question ne sont pas nommées, il est seulement précisé que le service religieux dans l’une d’elles était célébré en Bahasa Malaysia, la « langue malaisienne », l’autre messe à laquelle a assisté le journaliste ayant sans douté été célébrée en anglais ou en tagalog (1). Le journaliste note que nombre de fidèles présents dans le lieu de culte ont l’air d’être des Malais, avant de préciser qu’il a réalisé ensuite qu’ils étaient originaires de Sabah (2). Il remarque aussi que les Philippins sont nombreux dans l’église. Il écrit enfin qu’il n’a pas été témoin de la conversion de musulmans au christianisme, mais il disserte longuement sur le fait que le mot Allah revient souvent dans le prêche du prêtre ainsi que dans les chants. En conclusion, il explique qu’interdire aux chrétiens l’usage du mot Allah pour dire Dieu se justifie amplement par le fait qu’un musulman ne peut que se trouver en état de confusion si Dieu se dit de la même manière dans sa religion et dans la religion chrétienne.

Au-delà de la polémique, classique en Malaisie, sur le fait d’interdire ou non aux chrétiens l’usage du mot Allah dans les publications ou les services religieux en malais (3), l’article du journaliste musulman a choqué les chrétiens, et trois d’entre eux ont porté plainte pour le motif suivant : dans son souci de s’immiscer au cœur du service religieux catholique, le journaliste a été jusqu’à se glisser dans la file des fidèles pour la communion et à accepter dans sa bouche une hostie consacrée. Il décrit le rituel de la communion comme « upacara makan roti putih » (‘manger le pain blanc’) et explique comment le prêtre lui a présenté l’hostie. Enfin, il présente dans son article une photographie de cette hostie, qu’il a conservée un temps dans sa bouche avant de la recracher, brisée en plusieurs morceaux, pour la photographier.

Pour Joachim Francis Xavier et Sundhagaran Stanley, deux catholiques de Penang, ce dernier geste du journaliste est parfaitement inacceptable et consiste en « une profanation » pour les catholiques. Le 8 juillet dernier, ils décident donc de porter plainte auprès de la police, mais notent que celle-ci ne réagit pas. Le 17 août, la Société des avocats catholiques les soutient dans leur démarche et choisit de déposer un mémorandum auprès du ministère fédéral de l’Intérieur, à Putrajaya, capitale administrative et politique du pays. Toutefois, l’affaire ayant pris de l’ampleur, notamment au sein de la blogosphère locale, et des voix s’élevant parmi certains chrétiens pour appeler à se venger des musulmans, les deux catholiques de Penang, épaulé désormais par un avocat, Annou Xavier, décident de calmer le jeu et de ne pas saisir le ministère de l’Intérieur. Au lieu de cela, ils relancent la police et apprennent alors que l’enquête de police est achevée et que le dossier a été transmis au procureur général.

« Le gouvernement affirme que toute personne se livrant à des actes séditieux ou d’incitation à la haine raciale sera immédiatement puni, mais, dans le cas présent, il apparaît que le gouvernement ne nous prend pas au sérieux, nous la communauté chrétienne », a déclaré Sundhagaran Stanley, ne cachant pas sa désillusion. Francis Xavier, quant à lui, exprime le vœu que la justice fasse son œuvre et que les journalistes d’Al-Islam soient inculpés « sur la base des preuves réunies », sans qu’aucune dimension politicienne ne vienne interférer dans cette affaire.

Les deux catholiques précisent également que, sur les conseils Mgr Antony Selvanayagam, évêque du diocèse catholique de Penang, ils organiseront prochainement un forum à propos des droits des catholiques et des domaines de la vie publique où ces droits sont remis en question. Le 27 août dernier, la Société des avocats catholiques a finalement pris rendez-vous avec le ministère de l’Intérieur, pour y déposer officiellement une plainte. Quatre représentants des avocats catholiques ont rencontré durant une heure trois hauts fonctionnaires du ministère et le dialogue a été jugé « positif » par Mabel Sebastian, président de la Société des avocats catholiques.

Selon le Centre pour un journalisme indépendant, organisation non confessionnelle fondée en 1998, le magazine Al-Islam a, dans cette affaire, enfreint de manière évidente la déontologie journalistique. « Je ne me prononce pas sur le sujet de l’article lui-même, qui était d’enquêter sur la réalité ou non des conversions de musulmans au christianisme. C’est un sujet légitime d’enquête. Toutefois, le magazine a fait fausse route en enquêtant de manière masquée. Cela constitue une claire violation des règles éthiques du journalisme », a déclaré V. Gayathry, directeur exécutif du Centre.
 

Notes

(1) En Malaisie péninsulaire, où les catholiques représentent à peine plus de 3 % de la population et appartiennent aux minorités chinoise et indienne, les messes sont célébrées quasi-exclusivement en anglais, en mandarin ou en tamoul. Si le journaliste d’Al-Islam a bien assisté à une messe célébrée en malais, il est plus que probable qu’elle ait été l’une de celles célébrées le dimanche après-midi pour les migrants indonésiens catholiques et les Malaisiens catholiques originaires des Etats de Sabah et de Sarawak, à Bornéo. A Kuala Lumpur, l’église qui rassemble les Indonésiens le dimanche après-midi pour une messe en malais/indonésien est Saint Anthony’s Church ; située dans le centre-ville, cette église rassemble également les migrants philippins pour une messe célébrée en tagalog par un prêtre philippin.
(2) En Malaisie, l’appartenance à la majorité ethnique malaise suppose une appartenance à l’islam. Par ailleurs, le gouvernement fédéral ne fournit pas de statistiques relatives à l’appartenance religieuse Etat par Etat. Sabah, situé sur la partie nord de l’île de Bornéo, est toutefois un des Etats de la Fédération qui compte la plus forte proportion de chrétiens, malgré une immigration musulmane récente en provenance de Malaisie péninsulaire et d’Indonésie qui tend à y réduire le poids des chrétiens. On estime que les musulmans forment 64 % de la population à Sabah et que les chrétiens y représentent 28 % des habitants, le bouddhisme (12 %) et d’autres religions se partageant le reste.
(3) A ce propos, voir EDA 477, 500, 503. Pour nombre de musulmans convaincus que les chrétiens cherchent à convertir leurs coreligionnaires au christianisme, les conversions de musulmans au christianisme ne résultent pas d’un choix libre mais d’une confusion née de l’utilisation par les chrétiens du mot Allah pour dire Dieu.