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Asie du Sud-Est - Malaisie

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LES CHRETIENS SONT TOUJOURS SOUMIS A LA DISCRIMINATION Une interview du P. Paul Tan, assistant général de la Société de Jésus [ Bulletin EDA n° 174 ]

01/04/1994

Pendant le symposium "Religion et nationalisme", vous avez déclaré qu'en Malaisie, être Malais signifie être musulman. Pouvez-vous expliquer cela ?

La constitution fédérale, article 124, section 3,b,ii, affirme qu'un Malais se définit comme musulman; cela signifie que ce groupe ethnique doit être musulman. Les Malais bénéficient de certains privilèges en raison de leur statut de bumiputra ou fils de la terre. En fait, cela veut dire qu'en Malaisie, les musulmans bénéficient de privilèges plus importants que les non-musulmans.

Qu'arrive-t-il aux Malais qui se convertissent au christianisme ?

Leur conversion a beaucoup de conséquences. La plus claire est qu'ils perdent leur identité de Malais, et donc le statut qui leur permettait d'avoir accès à certains privilèges. Par exemple 30% de tous les emplois doivent aller aux Malais. C'est une discrimination contre les convertis au christianisme puisqu'ils ne sont plus considérés comme Malais par la constitution.

L'entrée dans certaines universités est faite sur un système de quotas. Cela veut dire qu'en certains endroits la population étudiante est malaise à 90%. Les non-Malais, c'est-à-dire les non-musulmans n'ont pas accès à quelques-unes de ces écoles.

Qu'en est-il de la situation générale des chrétiens en Malaisie ?

Il y a beaucoup de limitations. Laissez-moi vous en donner quelques exemples. Les non-musulmans n'ont pas le droit d'émettre à la télévision et à la radio, sauf durant des fêtes comme Noël et Pâques, et même à ce moment-là on ne leur accorde que vingt minutes d'émission. Les programmes islamiques durent toute l'année.

Le gouvernement a le droit d'utiliser les fonds publics pour l'islam mais pas pour le christianisme. Une enquête de 1989 a montré que 92% des postes de haut niveau dans l'administration étaient occupés par des Malais, donc musulmans, bien que ceux-ci ne forment qu'un peu plus de la moitié de la population malaisienne. Dans une situation comme celle-là, la discrimination contre les non-musulmans est inévitable.

La Malaisie est une fédération d'Etats. Est-ce que la situation varie d'un Etat à l'autre ?

Oui, bien que la constitution fédérale ait le dernier mot sur beaucoup de questions. Mais il y a des groupes de musulmans en Malaisie qui veulent en faire un Etat islamique pratiquant la Sharia. Le premier ministre a promis que la loi islamique ne serait pas imposée aux non-musulmans et il a aussi déclaré que la constitution garantit la liberté religieuse.

Mais quelques Etats sont très islamiques. Par exemple, dans le Kelantan qui est gouverné par un parti islamique, un jeune fille de moins de 18 ans s'est convertie à l'islam contre la volonté de ses parents. A l'heure actuelle, selon la constitution fédérale, les mineurs doivent avoir le consentement de leurs parents pour changer de religion. Mais dans le Kelantan, le tribunal a décidé que cet article de la constitution concernait l'éducation mais non la religion et que par conséquent la jeune fille ne pouvait pas être rendue à ses parents. Le cas a été finalement soumis à la Cour suprême qui a cassé la décision du Kelantan.

A Shah Alam, dans l'Etat de Selangor, les chrétiens avaient reçu la permission de bâtir une église. Le gouvernement avait fini par accorder un terrain pour la construction d'une église catholique, d'un lieu de culte méthodiste, d'un temple bouddhiste et d'un parking commun. Mais les musulmans du lieu ont protesté et les constructions ont été arrêtées.

N'y a-t-il pas de lois protégeant les droits des chrétiens et des autres religions minoritaires ?

La constitution garantit la liberté religieuse. Mais ces dernières années le gouvernement a formé un "Conseil de l'union" pour discuter du contrôle des lieux de culte et des sites religieux. Nous attendions que des directives soient prises après consultation.

Quelques-uns d'entre nous ont formé en 1983 le Conseil consultatif du bouddhisme, christianisme, hindouisme et sikhisme, afin de défendre les non-musulmans. J'ai été secrétaire général de ce groupe jusqu'en 1993, date à laquelle j'ai quitté la Malaisie.

En Malaisie, les Etats ont des droits sur la terre. Donc, les recommandations du "Conseil de l'union" ont été transmises au niveau de chacun des Etats. Mais les les non-musulmans ont rejeté à l'unanimité les 21 points des recommandations. L'un des points précisait que si une église ou un temple était une cause de problèmes, le bâtiment pouvait être détruit. Cependant la même règle ne s'appliquait pas aux mosquées. Vous pouvez voir la différence de statut à laquelle les non-musulmans sont confrontés.

Diriez-vous qu'il y a persécution des chrétiens aujourd'hui en Malaisie ?

Je n'irais pas jusque-là, mais je connais le cas récent de deux convertis qui ont été emprisonnés sous couvert de la loi de sécurité interne et accusés de sédition. Ils étaient supposés être les dirigeants d'un groupe de Malais chrétiens qui avaient le projet de convertir tous les musulmans.

Leurs avocats ont donné la preuve qu'ils avaient été torturés pendant leur séjour en prison ; ils ont été par exemple déshabillés et battus tout en étant obligés de garder leurs bras en croix. Ils ont été finalement relâchés, et l'un d'entre eux, Jamal Ludin, a été immédiatement éloigné du pays par les chrétiens qui avaient peur pour lui.

Ndlr

[NDLR. Le P. Paul Tan, ancien directeur du Centre catholique de recherche de Kuala Lumpur, aujourd'hui représentant l'Asie de l'Est au conseil central des jésuites à Rome, a donné cette interview à Kirk Albrecht de l'agence américaine News Network International, à l'occasion d'un symposium organisé à Amman, Jordanie, sur le thème "Religion et Nationalisme". La traduction est d'Asie.]<br />

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(EDA, NNI, 1er avril 1994)<br />