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Asie du Sud-Est - Laos

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Savannakhet : les autorités tentent de contraindre les chrétiens à revenir aux traditions chamaniques locales

Savannakhet : les autorités tentent de contraindre les chrétiens à revenir aux traditions chamaniques locales

25/10/2012

Selon différentes sources locales et rapports d’ONG de défense de la liberté religieuse, les chrétiens, majoritairement protestants, du district de Phin dans la province de Savannakhet font l’objet d’une forte offensive des autorités civiles, qui tentent de leur faire abjurer leur foi. Le procédé, toujours le même, consiste à les menacer d’expulsion de leur village s’ils ne sacrifient pas au rituel animiste local consistant à prêter serment aux esprits en buvant une eau consacrée par le chamane de la communauté.

Selon l’ONG Human Rights Watch for Lao Religious Freedom (HRWLRF), les anciens du village de Vongseekaew, dans le district de Phin (province de Savannakhet), ont cherché à contraindre début octobre plus de 50 fidèles chrétiens (soit 13 familles converties deux ans plus tôt), à boire « l’eau sacrée » selon un rituel chamanique ancien qui exige un serment d’allégeance aux esprits (phi) – et, de fait, l’apostasie de leur foi chrétienne – sous peine d’être bannis du village. Les chrétiens ayant refusé de pratiquer la cérémonie, les autorités du sous-district se sont elles-mêmes déplacées, menaçant les récalcitrants de démolir leurs maisons s’ils ne renonçaient pas publiquement au christianisme pour « revenir aux pratiques ancestrales » (1).

Il aura fallu pour que cesse ce harcèlement, que le 9 octobre, toujours selon le HRWLRF, le chef de district, accompagné du responsable des Affaires religieuses et de celui des forces de l’ordre, organise une réunion dans le village pour déclarer officiellement que les habitants de Vongseekaew étaient libres de choisir leur religion, qu’il s’agisse du bouddhisme, du christianisme ou de l’animisme.

Mais à quelques kilomètres de là, le village voisin d’Allowmai continue de vivre dans la crainte, les autorités locales ayant menacé les chrétiens qui y vivent de les faire expulser s’ils persistaient à refuser de participer à ce même rituel animiste. De plus, la police du district de Phin a fait savoir qu’elle prolongerait la détention de trois pasteurs si les chrétiens de leur communauté ne s’exécutaient pas.

En effet, le 11 septembre, les forces de l’ordre ont arrêté « pour propagande anti-gouvernementale » et « conspiration avec l’aide de puissances étrangères » le Rév. Bounlert, pasteur de l’Eglise d’Allowai et d’un groupe de protestants dans le district (environ 170 fidèles), ainsi que le Rév. Adang de l’Eglise de Kengsainoy et le Rév. Onkaew de l’Eglise de Kapang. Deux autres responsables chrétiens selon certaines sources auraient également été arrêtés avec eux mais relâchés le lendemain. Les trois pasteurs ont été détenus dans la prison de Phin, dans des conditions très difficiles, mains et pieds entravés et sans aucune autorisation de visite.

Selon le HRWLRF, les trois prisonniers ont été ensuite transférés à la prison provinciale de Savannakhet le 17 septembre, pendant que les autorités se livraient à une enquête dans le but de trouver des éléments à charges contre les pasteurs. La police aurait soigneusement interrogé leurs proches et membres de leur communauté, essentiellement sur des questions sur la provenance des fonds de l’Eglise et à la façon dont s’opéraient les conversions. Toujours selon l’ONG, il semblerait que « les autorités se soient intéressées à ces communautés après la visite de membres d’une Eglise [sud-]coréenne ».

Après plusieurs semaines d’enquête n’ayant pas abouti à la culpabilité des prisonniers, les autorités de Savannakhet ont demandé, le 10 octobre, que les chrétiens soient libérés et reconduits dans leurs villages respectifs. Mais les membres de leurs familles, informés de leur libération, n’ont jamais vu revenir les pasteurs. Ils avaient été entre-temps interceptés et reconduits à la prison du district de Phin où ils sont toujours détenus à l’heure actuelle, enchaînés et subissant les mêmes menaces et mauvais traitements qu’auparavant.

Selon l’ONG The Christian Secular Forum (CSF), les prisonniers seraient actuellement très malades du fait de leur détention – surtout les Rév. Adang et Onkaew – et leur état exigerait des soins médicaux urgents, que les familles des détenus essayent vainement d’obtenir des autorités.

Le 18 octobre, rapporte le directeur du HRWLRF, Sirikoon Prasertsee, qui est en contact étroit avec la communauté d’Allowmai, les forces de l’ordre du district ont convoqué le chef et les anciens du village et ont convenu avec eux de soumettre le Rév. Bounlert et les autres chrétiens d’Allowmai (environ six familles) au rituel du serment aux esprits avec l’eau sacrée, avant de les autoriser à revenir ou à rester dans le village. Mais ni les pasteurs ni les familles de chrétiens d’Allowmai n’ont accepté de participer à la cérémonie et les proches des trois leaders, toujours emprisonnés, craignent des représailles. « Ils pensent que les autorités du district de Phin ont recours au rituel du culte des esprits afin de forcer les chrétiens à renier leur foi, n’ayant trouvé aucun moyen légal de le faire », explique encore Sirikoon Prasertsee.

Les mêmes pressions ont eu lieu dans plusieurs autres villages du district de Phin comme celui de Kengsaiyai, où il a été demandé à 31 familles chrétiennes (environ 155 personnes) ainsi qu’à plus de 70 familles de non-chrétiens de pratiquer le même rituel animiste, sous peine de perdre le droit de résider dans le village. Selon le HRWLRF, c’est le 19 octobre dernier que les autorités du sous-district, dont dépend Kengsaiyai, sont venues ordonner à ces familles résidant dans le village et aux alentours, de participer à la cérémonie d’allégeance aux esprits. Il leur a également été demandé de signer un document reconnaissant qu’ils avaient renié leur foi et prêté allégeance aux phi. Aucun chrétien n’a accepté de s’exécuter.

Face à la multiplication de ces incidents, le HRWLRF a publié plusieurs déclarations demandant au gouvernement laotien de prendre des mesures pour protéger les chrétiens du district de Phin de ces pressions des autorités locales, de libérer immédiatement les trois pasteurs toujours détenus et de faire respecter la liberté de religion inscrite dans la Constitution du pays, ainsi que la Convention des droits civils et politiques ratifiée par le Laos.

Le président de l’ONG Christian Solidarity Worldwide (CSW), Mervyn Thomas, a déclaré pour sa part s’inquiéter grandement de « la persistance et même de l’augmentation de la répression religieuse qui persiste dans plusieurs parties du pays » (2). La province de Savannakhet souffre quant à elle de vagues de répression antichrétienne marquées depuis plusieurs mois, bien qu’elles soient régulièrement dénoncées par diverses ONG et organismes internationaux dont le CERD des Nations Unies ou encore la Commission américaine pour la liberté religieuse dans le monde (USCIRF) qui a stigmatisé le Laos dans son dernier rapport, paru en mars dernier.
 

Notes

(1) Le bouddhisme theravada, pratiqué par environ 60 % de la population au Laos, laisse une large part au culte traditionnel des esprits (phi), toléré par les autorités, particulièrement en milieu rural.
(2) Des faits similaires dans d’autres provinces sont signalés par le CSW, le HRWLRF ou encore l’agence Fides. Dans la province de Borikhamxai, le Rév. Bountheung a été arrêté fin août pour avoir « converti 300 Laotiens » du village de Napong. Les nouveaux convertis ont été sommés par les autorités de renoncer à leur foi ou de quitter le village. Dans la même province, les autorités locales, inquiètes de la croissance du nombre des chrétiens dans le village de Nahoukou, ont menacé de bannissement ceux qui n’abjureraient pas. Plus au nord, dans la province de Luang Namatha, quatre chrétiens, dont deux de nationalité thaïlandaise, ont été détenus six semaines pour avoir parlé de la Bible à
« un citoyen laotien » au domicile d’un chrétien de la région en juin, avant d’être libérés faute de motif d’inculpation. Selon le CSW, des cas semblables ont été rapportés pour « au moins une quinzaine de villages dans la seule province de Luang Namtha » et tout autant pour celle de Luang Prabang située plus au sud.